Saison 2021-2022

Début de saison étincelant pour l’Orchestre National Avignon-Provence

Le concert d’ouverture de la saison 2021-2022 de l’Orchestre National Avignon-Provence « Maestoso » portait la marque de sa directrice musicale  la cheffe d’orchestre Debora Waldman ; figuraient en effet au programme deux œuvres méconnues des mélomanes lambda encadrant le célèbre troisième Concerto pour piano et orchestre de Beethoven. En ouverture, une page d’Étienne-Nicolas Méhul (1763-1817), auteur du célèbre « Chant du Départ », l’ouverture de son opéra-comique « L’Irato » (L’Emporté) composé en 1801 dans un style nettement plus léger que celui de ses opéras antérieurs ce qui surprit Bonaparte, amateur d’opéras italiens, lorsqu’il assista à  la première de cette œuvre qui différait sensiblement des opéras (Horatius Coclès, Doria, Le Pont de Lodi, Adrien…) de Méhul fort en vogue à l’époque. Deborah Waldman en donna une lecture attrayante, toute de légèreté, bien dans l’esprit du Consulat qui avait vu naître cet opéra comique en un acte.

Seconde œuvre méconnue, la Symphonie n°1 en ut mineur de Louis Farrenc (1804-1875), compositrice française de grand talent du début du XIXesiècle ; c’est la première des quatre compositrices que Debora Waldman propose de redécouvrir au travers d’œuvres caractéristiques de ces musiciennes qui s’illustrèrent en leur temps dans notre pays. Cette  symphonie date de 1842 et fut fort appréciée à sa création. Notons que Louise Farrenc professeur au Conservatoire de Musique de Paris, au caractère bien trempé, ne composa aucun opéra ce qui explique sans doute la méconnaissance où on la tint. Cette symphonie, la première des trois que composa Louise Farrenc, s’articule très classiquement en quatre mouvements, un Andante sostenuto-Allegro dans le droit fil des dernières œuvres de Haydn, un Adagio cantabile tout de délicatesse, un solide Minuetto Moderato et un vivifiant Allegro assai au final ; ici on a quitté le XVIIIesiècle et l’ensemble laisse deviner non pas Beethoven ou Schumann, mais plutôt Schubert ou, mieux, Mendelssohn. En tout cas témoigne d’une forte personnalité musicale et fut, à juste titre, chaleureusement applaudi. Entre ces deux œuvres passionnantes, le pianiste virtuose Michael Levinas qu’on ne présente plus (compositeur, il est l’auteur notamment du formidable opéra « Les Nègres » d’après Jean genet) interpréta le 3eConcerto pour piano et orchestre que Beethoven acheva en 1803, un modèle du genre qui annonce, dans la même tonalité d’ut mineur sa 5eSymphonie. Belle soirée en perspective. Levinas en offrit une lecture très personnelle, avec un premier mouvement évoquant le siècle des Lumières et des sonorités de pianoforte et une somptueuse cadence, un deuxième mouvement qui fut un Lied d’une grande finesse méditative s’achevant par un Rondo d’une puissante énergie. Applaudissements nourris et rappels, d’où une page de Schumann en bis extraite des Scènes d’enfants. Magnifique concert d’ouverture donc qui laisse augurer d’autres grands moments musicaux cette saison (14 octobre). À suivre…!

« Contre Vents et Marées », « Peter Grimes » de Britten

La saison 2021-2022 a somptueusement débuté à l’Opéra Grand Avignon par une nouvelle production et dans une mise en scène de son directeur, Frédéric Roels, du chef d’œuvre de Benjamin Britten (1913-1976) qui est aussi le deuxième des seize opéras auxquels il a donné le jour. Il avait trente-et-un ans lorsque celui-ci fut créé à Londres en 1945. Composé sur un livret de Montagu Slater qui s’était inspiré du poème de George Crabbe, « The Borough » ((Le Bourg), « Peter Grimes »  est aujourd’hui considéré, à juste titre, comme un des opéras majeurs du second XXesiècle. Il conte l’histoire du pêcheur Peter Grimes dont le mousse a disparu en mer ; soupçonné de l’avoir tué, il est disculpé ; son second mousse qu’il semble avoir rudoyé, et qu’il a effrayé, se suicide ; tout le village, à l’exception de l’institutrice Ellen Orford accuse Grimes de ces deux morts ; le Captain Balstrode lui conseille de prendre la mer et de disparaître en coulant son bateau. Transposé dans les années 1970 du XXesiècle par Frédéric Roels, l’opéra de Britten évoque tout à la fois les enfants martyrisés et le coupable désigné sans preuves par la vox populi. Cela se situe sur ces côtes du Suffolk battues par les vents illustrant parfaitement le titre de la saison : « Contre vents et marées ». Une distribution de luxe, composite quant à l’origine des interprètes mais très homogène quant à la réalisation vocale et dramatique, pour cet ouvrage qui ouvrait en grand la salle rénovée de l’Opéra Grand Avignon. Et d’abord l’impressionnant Peter Grimes du ténor germanique Uwe Stickert, incarnant un personnage tout à la fois puissant et fragile ; à ses côtés la délicate et émouvante institutrice Ellen Orford que chantait l’avignonnaise Ludivine Gombert en progrès constants et qu’on ne cesse de louer ; imposant également le baryton américain Robert Bork dans le rôle du Captain Bastrode. Et aussi la talentueuse Auntie (Tantine, la patronne du cabaret Le Sanglier) de la contralto roumaine Cornelia Oncioiu aux côtés de laquelle virevoltaient les deux nièces ses filles, les sopranos françaises  Charlotte Bonnet et Judith Fa ; sans oublier l’acariâtre Mrs. Sedley de la solide mezzo-soprano française (d’origine russe) Svetlana Lifar qui poursuit obstinément Grimes de sa hargne. Mais tous les autres chanteurs mériteraient d’être cités qui se sont hissés au niveau des protagonistes sur le plan vocal et dramatique. Cela vaut également pour le chœur composé des chanteuses et chanteurs d’Avignon avec le renfort de sopranos et altos de Montpellier. Tous s’inscrivaient dans la formidable scénographie à variations de Bruno de Lavenère qui plongeait chanteurs et spectateurs dans une ambiance de mer déchainée du plus bel effet. Beaux costumes fait maison et pull-over de second mousse réalisé par le Club Tricot de l’Opéra ! Le tout sous les sombres lumières de Laurent Castaingt. À la tête de l’Orchestre National Avignon-Provence, le chef italien Federico Santi qui a fait rutiler les vents (cuivres et bois) omniprésents dans une riche partition. Le directeur de l’Opéra Grand Avignon a su mettre en valeur tous les éléments qu’il avait su réunir pour cette production audacieuse qui augure bien de la suite de la saison (17 octobre 2021).

Une « Madama Butterfly » minimaliste

« Madama Butterfly » de Puccini est sans conteste, après sa création chaotique en 1904 à la Scala de Milan, un des plus célèbres opéras du répertoire, le sixième le plus joué au monde. Sur un livret d’Illica et Giocosa d’après une pièce de théâtre de David Belasco, l’opéra « Madama Butterfly » était intitulé « tragedia giapponese in duo atti » (tragédie japonaise en deux actes), mais il fut révisé plus tard et divisé en trois actes.  Cet opéra n’est pas sans évoquer la « Madame Chrysanthème » de Pierre Loti mais les deux personnages sont de caractères opposés. Butterfly est une jeune femme qui tombe amoureuse de l’officier de marine américain Pinkerton, lui donne un enfant et lui sacrifie sa vie. À Avignon, on vit une production de l’Opéra de Nice Côte d’Azur ; une mise en scène minimaliste de Daniel Benoin sous ses propres lumières dans les décors de Jean-Pierre Laporte et les costumes de Nathalie Berard-Benoin et Françoise Raybaud.  Daniel Benoin a transposé cette histoire dramatique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale mais toujours à Nagasaki après la chute de la bombe atomique américaine ; d’où un décor misérabiliste, une cabane côté cour et un portique, entrée de temple, côté jardin, pour une mise en scène minimaliste. L’héroïne de ce drame, Cio-Cio-San, fut incarnée par la soprano japonaise Noriko Urata au premier acte mais, souffrante, elle fut remplacée par sa doublure, la soprano française Héloïse Koempgen-Bramy qui assura avec force, autorité et sensibilié mêlées ce rôle écrasant ; sa suivante, Suzuki, fut chantée avec conviction par Marion Lebègue ; l’officier américain, Pinkerton, était campé  médiocrement par Avi Klemberg au contraire du consul des Etats-Unis, Sharpless, incarné, lui, par l’excellent Christian Federici. Belle interprétation également du solide Jean-Marie Delpas dans le rôle du bonze et oncle de Cio-Cio-San ou de Pierre-Antoine Chaumien en entremetteur Goro. On notera que Kate Pinkerton, jouée façon mime par Pascale Sicaud-Beauchesnais, était enceinte ! Le Chœur de l’Opéra Grand Avignon, préparé de main de maître  comme d’habitude par Aurore Marchand, et l’Orchestre National Avignon-Provence étaient placés sous la houlette experte de Samuel Jean qui fit rutiler la somptueuse partition de Puccini. Décevant. (16 novembre 2021).

Mahler Symphonie n°5 « funèbre »

Cette symphonie a fait l’objet de vingt-neuf enregistrements de 1947 à 2008 ; c’est assez dire sa réputation, au reste méritée. Écrite au tout début du XXesiècle (en 1901-02), elle fut créée à Cologne en 1904 ; l’accueil fut des plus réservés ; elle connut plusieurs révisions. Son caractère funèbre tient sans doute au fait que Mahler subit en 1901 une hémorragie intestinale dont il faillit mourir ; elle s’articule en trois parties et cinq mouvements, le premier étant précisément une déchirante marche funèbre (Trauermarsch) en mineur, le deuxième est un « Orageux, avec véhémence » (Stürmisch bewegt, mit grösster Vehemenz), le troisième un Scherzo « Vigoureux, pas trop vite » (Kräftig, nicht zu schnell), le quatrième est le fameux « Adagietto » qui illustre « Mort à Venise », le film de Visconti ; la symphonie s’achève sur un Rondo-Finale en ré majeur. Ce monument qu’on  a découvert à l’Opéra d’Avignon exige un orchestre opulent, pas moins de quatre-vingt-douze musiciens; d’où la réunion des Orchestres Nationaux Avignon-Provence et Montpellier-Occitanie qui étaient dirigés de main de maître par Debora Waldman. Ce concert d’exception méritait le détour. La maestra Debora Waldman sut mettre en valeur avec une autorité souriante qui est sa marque chacun des mouvements de ce monument où s’affrontent alternativement les vents, et notamment les cors lors du troisième mouvement, et les cordes, ponctués de percussions omniprésentes. Marche funèbre initiale sombre et somptueuse à la fois, superbe Adagietto où les cordes qui soutiennent la harpe se déploient amplement magnifique et émouvant hommage à Alma Schindler que le compositeur venait d’épouser. Rondo final enlevé où pointent furtivement des thèmes populaires. Public subjugué par cette œuvre hors du commun (10 décembre 2021).

Les Chevaliers de la Table Ronde d’Hervé

Une opérette faussement médiévale 

Rival et ami d’Offenbach, Hervé (1825-1892) – de son vrai nom Louis-Auguste-Florimond Ronger – fut un compositeur mais aussi auteur dramatique, acteur, chanteur, metteur en scène, le père sans doute de la première opérette française en 1847. Il en composa avec succès une quantité et, parmi elles, en 1866 (année où Offenbach crée « La Vie Parisienne »), ces « Chevaliers de la Table Ronde », en trois actes sur un livret d’Henri Chivot et Alfred Dru, donné au Théâtre des Bouffes-Parisiens, dans la version primitive pour treize chanteurs et douze musiciens,  révisée en 1872 pour grand orchestre ; c’est là une parodie du Moyen-Âge en vogue au XIXesiècle. Les femmes, Mélusine, Totoche et Angélique, y sont au premier plan face à Rodomont, Roland et Merlin entre autres! Jean-François Vinciguerra a adapté et mit en scène cette première grande opérette d’Hervé dans des décors très réussis de Dominique Pichou et des costumes humoristiques d’Amélie Reymond, sous les lumières impeccables de Geneviève Soubirou. Une distribution d’interprètes jeunes, rompus à ce répertoire mais dans le style d’aujourd’hui, et c’était là que le bât blessait car si leur jeu plein de vie et de drôlerie convenait à cette adaptation, leur diction l’obérait le plus souvent ; les voix, sur le plan musical étant en parfaite adéquation avec la partition sur un texte le plus souvent incompréhensible et un peu lourd lorsqu’on y accédait néanmoins. Les trois dames de cette comédie – Laurène Paternò, Jenny Daviet et Sara Laulan – étaient pleines d’allant  tout comme leurs neuf répondants masculins ; le metteur en scène Jean-François Vinciguerra incarnait à ravir le personnage de Merlin II en meneur de jeu, mais son adaptation n’a pas convaincu, rapprochant cette opérette en en actualisant le texte, d’un spectacle de patronage. Dommage. On gardera néanmoins le souvenir d’un final échevelé dans la grande tradition de l’opérette à la française, façon…Offenbach ! Saluons l’Orchestre National Avignon-Provence qui, sous la baguette de Christophe Talmont, a dynamisé ce spectacle au demeurant parfaitement mis en scène (29 décembre 2021).

À Avignon, La somnambule helvétique de Bellini

« La sonnambula » est sans doute, avec « Norma » et « Les Puritains », l’un des trois opéras les plus célèbres de Vincenzo Bellini (1801-1835). Créé en 1831 à Milan cet opéra « semiseria » connut immédiatement un grand succès qui ne s’est pas démenti depuis ; Alina, son rôle-titre, a été incarnée par les plus grandes sopranos du XIXesiècle , Jenny Lind, la Patti ou la Malibran, et du XXe, la Callas, ou plus récemment Natalie Dessay. Cette œuvre fut inspirée au librettiste Felice Romani par un vaudeville d’Eugène Scribe qui conte, en un village suisse, les amours et les noces d’Elvino et Amina – la somnambule – quelque peu troublés par le retour du comte Rodolfo dans la chambre duquel Amina se retrouve nuitamment  inconsciente…Nous sommes en Suisse, cadre pittoresque de « chalets de bois aux toits pentus et clochettes de campagne au milieu des sapins » disait le programme. Las ! Rien à voir avec les décors conçus par Francesca Lattuada, la réalisatrice de la production que proposait l’Opéra Grand Avignon ; ainsi,  au premier acte, fond orange sur lequel se détachaient cinq guirlandes d’ampoules nues entre lesquelles se trouvait un portique supportant au début de l’action une contorsionniste (Lise Pauton) incarnant  d’entrée l’héroïne de l’œuvre Amina. Mise en scène et décors intemporels, costumes singuliers de Bruno Fatalot, le plus étrange étant celui du comte Rodolfo cuirassé et déguisé en une sorte d’ange Gabriel doté de deux ailes blanches… ! Somptueuse et aguichante robe rouge pour Lisa, la tenancière de l’auberge où se déroule l’action, robe blanche immaculée et cornette bizarroïde  pour Teresa, la mère d’Amina (l’excellente mezzo Christine Craipeau). Seul le décor du dernier acte, très beau du reste, évoquant une forêt ramenait le spectateur en Helvétie. Le plus important était les interprètes de cet opéra « semiseria » : ce fut l’occasion de découvrir  quatre lauréats du 27eConcours international de chant de Clermont-Ferrand : les deux héroïnes que sont Amina, Julia Muzychenko, soprano juvénile d’une grande fraîcheur vocale aux aigus flamboyants tout comme l’étaient ceux de Francesca Pia Vitale, Lisa à la voix fruitée et ensorcelante. Le comte Rodolfo était somptueusement incarné par Alexey Birkus, belle basse pleine d’autorité et dotée de sombres graves tout comme le fut la basse Clarke Ruth dans le rôle d’Al ; Alessio le paysan épris de Lisa. Hors concours, face à Amina, le brillant ténor Marco Ciaponi doté lui aussi de magnifiques aigus ; curieusement, il se tint à distance tout au long de l’œuvre de celle qu’il aimait et qui fut son épouse, comme s’il redoutait d’attraper le Covid-19. Décalage de mise en scène entre les dialogues du livret et la réalité du plateau : point d’anneau nuptial ni de bouquet de violettes auquel il est fait allusion sans qu’on ne les voie. La beauté des voix, soutenues par un splendide Orchestre National Avignon-Provence sous la baguette parfaite de l’élégante et jeune (elle a trente-deux ans) cheffe italienne Beatrice Venezi, et entourées du chœur-maison sous la houlette d’Aurore Marchand, ont fait toute la valeur de ce spectacle (27 février 2022).

L’Espoir en musique

Après avoir fait découvrir des pages méconnues de nos jours des compositrices françaises Louise Farrenc et Mel Bonis lors de deux précédents concerts, Deborah Waldman, la directrice musicale et cheffe de l’Orchestre National Avignon-Provence, propose une  œuvre  méconnue en France que la compositrice germanique, Emilie Mayer (1812-1883) produisit en 1880. Cette musicienne à l’œuvre abondante et quasiment ignorée en France fut d’abord influencée par le classicisme mozartien comme le montrent ses deux premières symphonies datant de 1847 ; elle évolua ensuite  vers le romantisme comme on put le constater à l’écoute de son Ouverture pour le « Faust » de Goethe composée à la fin de son existence en 1880 : orchestre impressionnant, mettant en valeur successivement les cordes et les vents avec un sens du drame goethéen parfaitement maîtrisé. Cette œuvre  était suivie du « 20eConcerto pour piano et orchestre » de Mozart dans la sombre tonalité de ré mineur (celle de son Requiem) qu’exécuta la talentueuse pianiste israélo-belge Edna Stern (qui contribue d’autre part à faire redécouvrir l’œuvre de la compositrice et pianiste française Hélène de Mongeroult, au tournant des XVIIIeet XIXesiècles, en un superbe CD). Interprétation retenue du premier mouvement  d’une écriture tumultueuse pourtant, diaphane dans la Romance qui constitue le deuxième mouvement ; on retrouvait dans l’Allegro vivace assai final le caractère dramatique qui est celui du premier mouvement , où la pianiste sut développer avec vigueur la cadence précédant le puissant thème conclusif. Ce programme s’achevait par la monumentale « 4eSymphonie en mi mineur » que Brahms composa en 1884-85 (peu après qu’ait été créée l’ouverture d’Emilie Mayer qu’on venait d’entendre), pétrie elle aussi, sous des formes classiques et en quatre mouvements, d’un profond romantisme et d’un lyrisme se déployant tout au long de l’œuvre et que Debora Waldman conduisit avec fougue, suivie par son orchestre qui sonna admirablement – l’éclat des cuivres et des vents contrastant avec des cordes langoureuses. Un bien beau concert… (4 mars 2022). 

Un drame de la mer : « Idomeneo » de Mozart

L’épouse du Prince-Électeur de Bavière Elisabeth-Auguste qui venait de lire la tragédie d’Antoine Danchet, « Idoménée », choisit le sujet de l’opéra que son époux avait commandé à Mozart qui composa donc en 1781 « Idomeneo »,  un « opera seria », en trois actes sur un livret de Giambattista Varesco inspiré de l’ « Idoménée » de Campra paru en 1712. C’est une histoire d’amour bien sûr : la guerre de Troie vient de s’achever ; la fille de Priam, Illia, est prisonnière du roi de Crète, Idoménée ; celui-ci a un fils, Idamante, dont Illia est malheureusement amoureuse, passion partagée par son geôlier ; on annonce le retour d’Idoménée en pleine tempête…Il faut là des interprètes rompus à ce répertoire qui exige des voix toute à la fois sensibles et puissantes. La soprano Chiara Skerath était une émouvante Illia ; face à elle, la mezzo-soprano Albane Carrère était Idamante, rôle écrit primitivement pour un soprano castrat puis transposé, lors de la création à Vienne, pour un ténor et dévolu ici à une excellente mezzo ; Le ténor Jonathan Boyd incarnait un Idomeneo déchiré et la soprano colorature franco-turque Serenad Uyar campa avec force une tragique Elletra, la fille d’Agamemnon : son air ultime lui valut une ample salve d’applaudissements bien mérités. Une équipe technique presque exclusivement féminine assurait cette production avec Sandra Pocceschi et Giacomo Strada pour la mise en scène parfaitement idiomatique, marquée au coin d’un grand sens du drame et inscrite dans une scénographie d’une grande sobriété. Seuls les costumes, intemporels, n’étaient pas très attrayants. Le chœur de l’Opéra Grand Avignon, parfait, était placé, comme de coutume, sous l’autorité d’Aurore Marchand et renforcé pour les besoins de la partition par sept chanteuses et dix chanteurs ; l’Orchestre National Avignon-Provence fit merveille sous la houlette de sa directrice musicale Debora Waldman : lecture tout en finesse de ce bel « opera seria » somme toute bien peu connu dans nos régions… Une bien agréable matinée (27 mars 2022).

Concert pour se Souvenir

« Never Give Up », « Ne pas renoncer », tel est le titre du Concerto pour violoncelle et orchestre que le compositeur turc (et pianiste réputé) Fazil Say composa pour la talentueuse violoncelliste Camille Girard qui le créa en 2018 et qu’on a applaudi à l’Opéra Grand Avignon dans cette même œuvre quatre ans plus tard, ce vendredi 8 avril. Cette œuvre se veut, selon son auteur, « une clameur d’appel à la liberté et la paix », frappée au coin d’un optimisme indéfectible mais d’une actualité brûlante en ces jours tragiques que vit l’Ukraine… Interprétation enflammée de Camille Girard marquée par une puissante introduction du premier mouvement et une vigoureuse mélodie sur fond de coups de canons du deuxième pour s’achever dans un irrésistible enthousiasme ; malgré tout… Suivit le bref « Concerto pour violoncelle et orchestre n°1 » de Camille Saint-Saëns, composé en 1872, un seul mouvement s’articulant en trois parties, la troisième reprenant le thème de la première selon le système cyclique cher à César Franck et que la soliste interpréta avec un allant roboratif… En bis une mélodie catalane popularisée naguère par Pablo Casals et jouée ici par la soliste et les cordes de l’orchestre. Ce concert s’achevait par la joyeuse « Symphonie en ut majeur » de Georges Bizet, œuvre de jeunesse (1855) dans le droit fil de Mendelssohn ou de Schubert, mais créée seulement en…1935 ! et enlevée allègrement par l’Orchestre National Avignon-Provence sous la houlette de l’excellent chef brésilien Miguel Campos-Neto qui avait dirigé avec succès il y a deux ans à l’Opéra Confluence « Pagliacci » et « Cavalleria rusticana » et qu’on retrouva avec plaisir ; en bis le dernier mouvement de la Symphonie, emballant !(8 avril 2022).

Didon et Énée face aux sorcières

On connaît l’histoire que conta Virgile il y a bien longtemps : Énée a quitté Troie pour fonder Rome la nouvelle ; il fait étape à Carthage où il tombe amoureux de sa souveraine, Didon. Dans la version de l’anglais Henry Purcell, le librettiste et poète anglo-irlandais Nahum Tate  a installé aux côtés des dieux et déesses de l’Antiquité (en l’occurrence Vénus et Phoebus) une Magicienne et des sorcières comparables à celles de Macbeth ! Ce à quoi, en Angleterre, les mélomanes de l’époque baroque étaient très sensibles. Celles-ci ordonnent à Énée, qui a épousé Didon, de l’abandonner pour poursuivre sa mission en Italie. De désespoir, Didon se suicide, épisode tragique qui donne lieu à une superbe « lamento » final. Nous avons là le seul opéra baroque de Purcell, créé en 1689, en un prologue et trois actes relativement brefs et ramassés, un pur chef d’œuvre. Cette production bénéficiait d’une belle distribution avec la mezzo-soprano Chantal Santon Jeffery et le baryton-basse Romain Bockler dans les rôles-titres ainsi que la soprano Daphné Touchais en Belinda (la sœur ou la suivante de Didon, mais aussi sa confidente)  et la mezzo-soprano Anna Wall, seconde Dame (également Néréide et Sorcière) parfaits tous quatre ; ils étaient accompagnés et soutenus par l’Ensemble Diderot, chœur et orchestre, bon connaisseur du répertoire baroque, sous la direction de son fondateur le violoniste Johannes Pramsohler. La mise en scène était remarquablement assurée par Benoit Bénichou et s’inscrivait dans une scénographie dépouillée mais signifiante de Mathieu Lorry-Dupuy jouant avec subtilité sur l’opacité et la transparence. Prologue fort bien reconstitué et d’une belle cohérence tant textuelle que musicale. On n’aurait garde d’oublier le programme de salle fouillé et très pédagogique qui accompagnait ce beau spectacle permettant d’appréhender en toute connaissance de cause cet opéra unique en son genre ; il portait la signature de Catherine Kollen, directrice artistique de L’Arcal, producteur de ce spectacle. Ce fut un des temps fort de cette saison. Public peu nombreux mais conquis ; les absents eurent bien tort… ! (23 mai 2022).