Opéra du Grand-Avignon : saison 2015-2016

Un chef d’œuvre méconnu de Haendel : Acis and Galatea
Ce « masque », comme l’intitulaient les Britanniques, qu’est Acis and Galatea de Haendel connut du vivant du compositeur un grand succès dès sa création en 1732. Il faisait le lien entre les « semi-operas » de Purcell au siècle précédent (comme The Fairy Queen) et les oratorios anglais dont Haendel fut l’inventeur (tel Le Messie). Galatée, fille de Nérée, dieu des mers, est courtisée par le cyclope Polyphème qui est très laid ; elle le repousse lui préférant le beau berger Acis. Fou de jalousie le cyclope écrase le berger sous un rocher d’où jaillit son sang ; Galatée supplie les Dieux de le transformer en eau qui, se jetant à la mer, le rendra immortel ! Sujet maintes fois traité à l’époque baroque (par Charpentier ou Lully en France, John Eccles en Angleterre, notamment) mais admirablement mis en valeur par Haendel. Cette ouvre ouvrait en beauté la saison 2015-2016 de l’Opéra du Grand Avignon, programmation réalisée par son conseiller artistique emblématique, Raymond Duffaut.
L’ensemble Le Banquet Céleste de Damien Guillon fut le délicat écrin offert aux interprètes de cette œuvre alerte, finement écrite et qui fait la part belle à l’expression des sentiments (des affects comme on dit aujourd’hui), qui fut créée à Avignon cet automne avec Cyril Auvity et Katherine Crompton parfaits dans les rôles-titres ; à leurs côtés Patrick Kilbride incarnait un délicat Damon, prudent conseiller des protagonistes, contraste complet avec le terrible Polyphemus d’Edward Grint pour lequel on ne pouvait se défendre d’une certaine sympathie. La mise-en scène était signée par Anne-Laure Liégeois qui connaît bien ce répertoire et qui a su déployer cette sérénade dans une scénographie sobre et intelligente bien mise en valeur par les lumières de Dominique Borrini et les élégants costumes de Renato Bianchi. Pour guider les mélomanes dans cette œuvre peu connue la réalisatrice avait confié fort judicieusement à un comédien, Olivier Dutilloy, le soin de dire brièvement en français l’essentiel du sujet. Ce fut un succès complet (3 octobre).

Opéra d’Avignon : Une élégante Chauve-Souris
De 1907 à 2007, La Chauve-Souris a bénéficié de 72 enregistrements audio. Et d’autres ont vu le jour depuis. C’est assez dire que cette opérette viennoise de Johann Strauss fils est l’une des plus populaires du répertoire ; ce fut, dès 1874, la somptueuse réplique, en la capitale de l’Empire austro-hongrois, au genre qu’avait brillamment illustré Offenbach que Strauss admirait à juste titre. À l’origine, une pièce autrichienne adaptée en France avec succès par Meilhac et Halévy sous le titre Le Réveillon, qui revint à Vienne où elle fut adaptée en allemand par Richard Genée ; la partition écrite en quarante-deux jours par Strauss pétille joyeusement et l’œuvre connut dès sa création un franc succès, non pas tant à Vienne qu’à Berlin et Paris avant de faire triomphalement le tour du monde. Comme nombre d’opérettes celle-ci est fondée sur des quiproquos et des travestissements réjouissants sur un tissu de valses qui font tout son charme ; pour séduire le public avignonnais ce fut la version française de Paul Ferrier qui fut montée par une brillante équipe au premier rang desquels le metteur en scène Jacques Duparc bien connu du public avignonnais (c’était en la Cité des Papes sa 21e réalisation !) qui sut animer comme nul autre cette œuvre des plus plaisantes s’inscrivant dans les beaux et ingénieux décors de Christophe Vallaux ; Jérôme Pillement était à la tête de l’Orchestre de région Avignon-Provence qui n’était pas au meilleur de sa forme, tonitruant même parfois ce qui n’est pas dans ses habitudes. Bien belle distribution de jeunes chanteurs, certains nouveaux venus à Avignon telles Gabrielle Philiponet dans le rôle de Caroline, fort plaisante aux côtés de Laure Barras pétulante Arlette ou Valentine Lemercier séduisante dans le rôle travesti du prince Orlofsky. Les messieurs n’ont pas démérité : on retrouvait avec plaisir Florian Laconi (Gaillardin) face à Lionel Peintre (Tourillon) et l’ineffable Jean-Claude Calon en Léopold gardien de prison plus vrai que nature, Yann Toussaint faisait fort bien ses débuts dans le rôle de Duparquet tout comme Enguerrand de Hys dans celui d’Alfred. Éric Belaud a proposé une chorégraphie digne d’un concert du Nouvel An et le chœur d’Aurore Marchand a fort bien joué sa partie. Cela pétilla comme ce champagne qu’on chante tout au long de l’œuvre pour la joie sans retenue d’un public ravi (26 décembre).

David Kadouch et Mozart en osmose
En 1777, Salzbourg accueillait une virtuose française du piano, Mademoiselle Jeunehomme, pour qui Mozart alors âgé de vingt-et-un ans composa une œuvre intégrant les tendances françaises du moment, faisant de son 9e Concerto pour piano en mi bémol majeur K.271 un dialogue constant entre l’orchestre et le soliste qui fut, à Avignon, le jeune (il a tout juste trente ans) David Kadouch, « Révélation Jeune Talent 2010 » aux Victoires de la Musique, qui remplaçait au pied levé Alexandre Tharaud fort attendu mais souffrant. Les mélomanes avignonnais ne perdirent pas au change même si l’approche de l’œuvre programmée était différente chez l’un et l’autre : Tharaud privilégie l’apport que Mozart tira du jeu de la virtuose française et de sa connaissance de style français de son temps tandis que Kadouch insiste sur le dialogue entre orchestre et piano ; sa lecture a suscité l’enthousiasme du public accru par un très beau bis d’une page de Scriabine très virtuose bien sûr. En ouverture on découvrit une œuvre du compositeur français Pascal Zavaro, « La Bataille de San Romano » que lui a inspiré le célèbre triptyque du peintre italien Paolo Uccello évoquant le conflit qui opposa en 1432 Florentins et Siennois, une page très contrastée d’un grand classicisme, fort bien écrite au demeurant. Et la soirée s’acheva sur l’allègre 8e Symphonie en sol majeur de Dvořák dite « Tchécoslovaque », créée à Prague en 1890, quatre mouvements pénétrés par la nature dont jouissait le compositeur dans son village de Vysoka au calme agreste et joyeux. L’Orchestre de Région Avignon-Provence était placé sous la houlette de son chef Samuel Jean, fidèle au poste ; il offrit en bis la 2e Danse Slave de l’opus 72 de Dvořák suivie de la Valse Triste de Sibelius ; public satisfait à juste titre (16 octobre).

Hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015
L’Opéra du Grand Avignon ne pouvait rester indifférent aux événements qui ont endeuillé Paris et Saint-Denis le 13 novembre 2015. Pour rendre hommage aux victimes des attentats de cette soirée sinistre, l’Orchestre de région Avignon-Provence, le chœur de l’Opéra du Grand Avignon, les artistes présents dans cette maison pour répéter la comédie musicale L’homme de la Mancha programmée quelques jours plus tard se sont retrouvés à midi le samedi 21 novembre, sur la scène de l’Opéra pour un bref concert précédé de courtes allocutions d’un représentant de la société civile, d’un doctorant en musicologie de l’Université d’Avignon et de Samuel Jean, principal chef invité de l’orchestre, évoquant les drames qui avaient ensanglanté la capitale et alentour la semaine précédente et appelant à refuser les amalgames simplistes… Deux œuvres au programme jouées toutes deux avec ferveur : l’Adagio de Samuel Barber et le deuxième mouvement du Concerto pour clarinette de Mozart interprété par le clarinettiste solo de l’orchestre, François Slusznis, qui a su avec émotion rendre cette page d’une grande beauté. Et pour clore, l’hymne national, La Marseillaise, d’abord par l’orchestre seul dans l’orchestration traditionnelle, puis avec le chœur et reprise par l’orchestre, le chœur et le public debout dans la salle comble. Un moment d’intense émotion et de grande ferveur pour ceux qui étaient venus là et qui ont chaleureusement applaudi les artistes présents sur la scène (21 novembre).

Musique Baroque : Folies et Furies, de Haendel à Vivaldi
Faisant suite à Acis and Galatea de Haendel présentée à l’Opéra du Grand Avignon avec succès en début de saison (voir plus haut), le Festival « Musique Baroque en Avignon » proposait un récital de la jeune et talentueuse mezzo soprano française Julie Robard-Gendre qui n’est pas une inconnue pour les mélomanes de la Cité des Papes : elle était apparue d’abord en 2009 dans le cadre d’un Tremplin Jeunes Chanteurs puis l’année suivante dans La Cenerentola de Rossini et à deux reprises en 2011 dans Thaïs et dans Carmen et enfin en 2014 dans le rôle-titre de La Belle Hélène. Nous lui avions reproché, alors que sa voix est remarquable, une diction impossible, ce qui caractérise nombre de jeunes cantatrices de la nouvelle génération privilégiant la voix au détriment du texte (c’est aujourd’hui Prima la voce dopo le parole !). Mais, non contente d’être belle, Julie Robard-Gendre est intelligente et travailleuse et force est de reconnaître qu’au niveau de la diction donc elle a fait de réels progrès tout en approfondissant son jeu dramatique. D’où un magnifique récital d’airs empruntés à des opéras ou drames musicaux de Haendel qu’elle a interprétés avec fougue et subtilité mêlées, fort bien accompagnée par l’Ensemble Baroque de Nice que dirigeait de son pupitre son fondateur (en1982) le violoniste Gilbert Bezzina. En musicienne accomplie, elle a distillé avec un rare bonheur des airs extraits des opéras italiens de Haendel tels que Teseo (1733, Acte II, scène 4 l’air de Medea) ou Arianna in Creta (1734, récit et air de Teseo, acte III scène 3) ou encore de La Lucrezia, cantate composée à Rome en 1709 ou enfin l’air de Déjanire extrait du drame musical – un oratorio profane en anglais en fait – Hercules (1745), où la furia faisait écho à la follia des héros et héroïnes. En seconde partie, un des Motets que Vivaldi composa avant 1715, celui-ci pour alto, Longe mala umbrae terrores évoquant les malheurs du genre humain et invoquant pour dissiper les ténèbres qui l’assaillent la lumière céleste, le tout s’achevant sur un Alleluia d’une somptueuse virtuosité. Ces airs étaient entrecoupés de pages instrumentales interprétées par l’Ensemble Baroque de Nice, et d’abord l’Ouverture de Parthenope opéra de Haendel de 1730 puis le Concerto pour clavecin opus 4 n°3, de Haendel toujours, magnifiquement joué par Vera Elliott ou enfin le Concerto en ré mineur RV127 de Vivaldi impeccablement exécuté. Public enthousiaste qui obtint en bis un très bel air extrait de l’oratorio Juditha Triumphans RV.644 (1716) de Vivaldi (Auditorium Mozart du Conservatoire du Grand Avignon, 22 novembre).

Rossini/Liszt : Stabat Mater et Variations
Esquissé en 1831, le Stabat Mater que composa Rossini fut achevé dix ans plus tard et créé en 1842 avec un immense succès à Paris puis dans l’Europe entière. Plus proche de l’opéra que de la musique religieuse, cette page insolite articulée en dix parties réunit quatre chanteurs solistes, s’appuyant parfois sur un chœur mixte. S’inscrivant dans le cadre de la saison lyrique, l’Opéra du Grand Avignon en proposa une lecture originale en la Collégiale Saint-Didier de la Cité des Papes. En effet, après son triomphe parisien Salle Ventadour, ce Stabat Mater fut créé ensuite à Bologne en présence du compositeur ; l’orchestre était placé sous la direction de Donizetti. À Avignon, point d’orchestre mais une transposition de la partition originale pour orgue sous les doigts de l’excellent Luc Antonini (titulaire de l’orgue de la Collégiale Saint-Agricol et co-titulaire de celui de Notre-Dame des Doms, à Avignon) où il fit merveille dans maintes pages truffées de difficultés virtuoses. Le chœur était celui de l’Opéra du Grand Avignon, vingt choristes constituant un ensemble remarquable par son homogénéité, ceci du au travail accompli sous la houlette du rigoureux chef de chœur (qu’on pourrait parfois souhaiter plus souple…) qu’est Aurore Marchand qui était à sa tête ce soir-là. Les solistes n’ont pas démérité tant s’en faut. C’était la soprano Ludivine Gombert qui ne cesse de progresser et de s ‘affirmer, la somptueuse et chaleureuse mezzo-soprano Aude Extrémo qui fut « révélation classique » de l’ADAMI en 2008, comme le fut en 2011 le ténor Kevin Amiel qu’on avait découvert à Orange durant l’été 2015 et qui témoigna là d’un fameux panache et enfin la solide basse canadienne Tomislav Lavoie ; tous quatre ont fait rutiler cette œuvre singulière où la musique, alerte et presque pétillante par moments, est souvent en décalage avec le texte dramatique qu’elle met néanmoins admirablement en valeur. Auparavant, en ouverture de ce concert, on avait entendu dans leur version pour orgue les superbes Variations sur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen » (Pleurs, Lamentations, Tourments, Découragement) que Liszt composa pour le piano en 1862, d’après le premier chœur de la cantate BWV 12 que Bach avait créée en 1714 à Weimar où, cent cinquante ans plus tard, séjournait Liszt, qui les transcrivit l’année suivante (1863) pour l’orgue. Le vidéaste Gonzague Zeno retransmit habilement sur grand écran le jeu de l’organiste Luc Antonini dont on put ainsi apprécier la virtuosité digitale et pédestre au cours des Variations tout autant que du Stabat Mater sans que l’audition en fût troublée ; beau travail ! (5 décembre).

Musique de chambre : Tout le charme de l’École française de piano
Romain Descharmes, le bien nommé, disciple de Jacques Rouvier, Bruno Rigutto ou Christian Ivaldi, appartient à la nouvelle génération de pianistes qui honore l’école française. Soliste recherché tant outre Atlantique qu’en Europe ou en Asie, il est également un pédagogue averti qui enseigne au CNR de Paris. On l’avait accueilli pour la première fois en la Cité des papes en soliste avec l’Orchestre de région ; les Happy Few venus le retrouver, dans le cadre de l’opération « Orange » des sœurs Emmanuelle et Sarah en faveur des déshérités du Moyen-Orient (Égypte et Liban), l’ont applaudi dans un superbe programme bien fait pour mettre en valeur son immense talent. D’abord dans ce monument qu’est le Carnaval opus 9 de Schumann qui évoque la double personnalité du compositeur au travers de ses deux héros légendaires que sont Eusebius et Florestan, puis, au cours d’une seconde partie tout en contrastes, dans deux pages raffinées de Fauré, sa Barcarolle n°1 opus 26 et son Nocturne n°4 opus 36. Suivirent deux pages flamboyantes de Scriabine, son Poème tragique opus 34 et son Poème satanique opus 36, pour conclure par cet autre monument qu’est La Valse de Ravel, redoutable à exécuter. Romain Descharmes a témoigné tout au long de ce beau récital d’une maîtrise parfaite des œuvres qu’il avait choisi d’interpréter d’une sobriété digne d’éloges et d’une sensibilité à toute épreuve. Du très grand art. (8 janvier).
À écouter, deux de ses CD : Brahms, Sonate n°3 opus 5 et Six Klavierstücke, chez Claudio Records et Ravel, Valses nobles et sentimentales, Gaspard de la Nuit et La Valse, chez Audite.

Schumann 1842 : le musicien romantique
Robert Schumann fut par excellence le musicien du romantisme allemand, jusqu’en sa fin tragique. L’année 1842 toute entière consacrée à la musique de chambre vit le compositeur au sommet de son art illustré par cinq œuvres emblématiques : quatre quatuors (dont un avec piano) et un quintette avec piano. Les trois quatuors composés en juin 1842, (Schumann a tout juste 32 ans) symbolise l’aspect « Eusebius », rêveur et nostalgique, de sa personnalité tandis que le Quatuor avec piano et le Quintette reflète la dimension « vivace, dynamique, joyeuse » de cet autre lui-même, « Florestan », cet autre héros auquel s’il s’identifiait également. Hommage aux musiciens viennois et spécialement au Beethoven des derniers Quatuors qu’il plaçait au dessus de tout, ces pages témoignent aussi de l’amitié qui l’unissait à Mendelssohn et de son amour pour Clara Wieck qu’il était parvenu à épouser deux ans plus tôt. Elles eurent pour interprètes à Avignon le superbe et toujours jeune Quatuor Modigliani qu’on a retrouvé avec plaisir et la non moins jeune et talentueuse pianiste italienne (elle a tout juste 22 ans) Beatrice Rana découverte à cette occasion : une maîtrise stupéfiante, sans affèterie parfaitement accordée au jeu limpide des Modigliani, aux attaques rigoureuses et au jeu parfaitement délié qui sait lorsqu’il le faut se montrer sensible sans affectation. En bis, le second soir, le deuxième mouvement du Quintette de Brahms composé à l’intention de … Clara Schumann, choix judicieux : ici c’est le quatuor qui accompagne le piano : superbe. Deux bien belles soirées (12 et 13 janvier).

Mélodies françaises par couple mythique
La soprano Natalie Dessay et le baryton-basse Laurent Naouri, constituent un couple mythique tant sur scène qu’à la ville ; surtout ils enchantent les mélomanes depuis des décennies. Après avoir hanté toutes les grandes maisons d’opéra, les voici qui se consacrent à un genre tout en finesse, le Lied ou la mélodie. C’est avec des mélodies justement qu’ils ont ravi les mélomanes de la Cité des Papes, en empruntant quelques pages choisies au répertoire de grands compositeurs français qui s’illustrèrent dans ce domaine à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Et d’abord des mélodies de Fauré composées à cette époque parmi lesquelles Clair de lune ou Après un rêve ; puis de Duparc cinq mélodies contemporaines des précédentes, telle la fameuse Invitation au voyage ou La Fuite. De Poulenc des pièces écrites plus tardivement, dont ses Calligrammes ou les Fiançailles pour rire, suivies d’un élégant duo de Delibes, Les trois oiseaux, pour s’achever sur une page méconnue de l’organiste Widor. En solo ou en duo, toutes ces mélodies étaient d’une grande subtilité et d’un esprit bien français et méritaient le détour… Natalie Dessay nous est apparue assez proche d’Yvonne Printemps par son côté mutin et primesautier tandis que Laurent Naouri à ses côtés ou en soliste témoignait d’une élégance discrète et de bon ton. Pour remercier le public qui leur fit une ovation, Natalie Dessay et Laurent Naouri offrirent sur le ton de la confidence une délicate mélodie de Moussorgski (26 janvier).

Maria Stuarda, un chef d’œuvre méconnu à Avignon
Comme nombre d’opéras au XIXe siècle, Maria Stuarda connut les vicissitudes inhérentes à la censure. Adapté de la pièce éponyme de Schiller, cet opéra de Donizetti fut créé à Naples en 1834 puis à la Scala de Milan en 1835. Absent des théâtres lyriques jusqu’à sa réapparition dans les années Cinquante du XXe siècle, tout comme presque tous les autres opéras de Donizetti du reste, Maria Stuarda évoque le tragique destin de la Reine d’Écosse (qui fut aussi reine de France brièvement) face à la reine d’Angleterre Elizabeth Ière. On entendit pour la première fois à Avignon ce chef-d’œuvre, que toutes le prime donne ont voulu chanter, en version concertante mais avec une distribution éblouissante : la soprano Patrizia Ciofi chanta avec fougue le rôle-titre face à l’impitoyable mezzo Karine Deshayes qui incarnait Elisabetta, Ludivine Gombert chantant Anna Kennedy la nourrice de Maria. Côté messieurs on entendit le ténor Ismaël Jordi dans le rôle de Leicester, confronté aux solides basses Michele Pertusi dans celui de Talbot et Étienne Dupuis dans celui de Cecil. À la baguette Luciano Acocella qui excelle dans ce répertoire a fait merveille avec l’Orchestre de région Avignon-Provence. Superbe plateau qui avait attiré un public nombreux, chose plutôt rare pour une version de concert, enthousiaste à l’écoute de cet authentique chef d’œuvre méconnu (27 janvier).

Une lumineuse Reine des Fées
Dans le cadre du festival « Musique Baroque en Avignon », après Acis and Galatea de Haendel applaudi en début de saison, on put voir cet emblématique « semi-opéra » (alternant parlé et chanté) en cinq actes précédés d’un prologue de Purcell, le maître incontesté de la musique britannique à la fin du XVIIe siècle, qu’est The Fairy Queen (La Reine des Fées) librement adapté du Songe d’une Nuit d’Été de Shakespeare. S’y affrontent des personnages dramatiques ou mythologiques (Junon, le Poète ivre, Phoebus, Chinois et Chinoise, Corydon, Mopsa) ou allégoriques (Première et Seconde Fées, Mystère, Secret, Sommeil, Hymen, les Quatre Saisons…) nimbés par une musique foisonnante qu’interpréta l’excellent Orchestre Les Nouveaux Caractères dirigé avec maestria et enthousiasme par son chef Sébastien d’Hérin qui maîtrise admirablement ce répertoire et cette œuvre en particulier tout comme sa compagne Caroline Mutel qui, non contente de mettre en scène ce spectacle avec le talent qu’on lui connaît, y chanta La Nuit et la Première Femme. Tout ceci dans une scénographie féerique et intemporelle de Denis Fruchaud et Analyvia Lagarde, des costumes de Pascale Barré, sous les lumières de Fabrice Guibert. Un enchantement baroque. Ce « mask » (tel est son intitulé en anglais) était présenté dans une forme condensée par rapport à l’œuvre originale : les nombreux ballets notamment en étaient exclus et la pièce ainsi conçue ramenée de trois heures et demie à une heure et demie. Mais l’essentiel était là : la musique de Purcell pour laquelle Caroline Mutel avait imaginé de transposer l’action durant la Première Guerre mondiale, un temps de calme éphémère entre deux attaques où un soldat se repose et rêve ; Virginie Pochon campa une accorte Première Fée contrastant avec Sarah Jouffroy (qu’on avait entendue dans l’Orfeo de Monteverdi en 2012) incarnant la Deuxième Fée et Le Mystère ; Christophe Baska était pour la première fois Le Secret et l’Été aux côtés des truculents Thomas Michael Allen (Automne et Un Chinois), Julien Picard (Mopsa) ou Frédéric Caton (le Poète ivre, le Sommeil, Hiver et Hymen) ; on retrouva Ronan Nédélec en Corydon. Pour nombre de mélomanes avignonnais cette représentation, une création en la Cité des Papes, fut une découverte absolue et heureuse, chaleureusement applaudie par un public jeune souvent : bonne surprise (10 février).

La Vie Parisienne d’Offenbach : du soleil en hiver
On s’attend à voir La Vie Parisienne d’Offenbach lors les fêtes de fin d’année. Cette saison, à Avignon, ce fut durant les vacances d’hiver ! On revisita ce fameux opéra-bouffe dans la réalisation de Nadine Duffaut applaudie naguère ici même, revue par son auteure avec la même alacrité et un sens de l’humour toujours en éveil. Cette œuvre, composée et créée en 1866 et chaleureusement accueillie dès sa création, a connu bien des avatars : en cinq actes d’abord sous le Second Empire dans le cadre de l’Exposition universelle qui ouvrit ses portes en 1867, puis en quatre actes sous la IIIe République, nous la retrouvions en 2016 en deux actes et cinq tableaux : cette satire de la bourgeoisie du Second Empire fut mise au goût du jour pour le public avignonnais ravi. Le Paris de l’exposition universelle de 1867 était revu par Emmanuelle Favre pour des décors tournants pleins d’imagination ; Gérard Audier avait conçu d’élégants costumes tout de poésie et de drôlerie à la fois, le tout sous les belles lumières de Philippe Grosperrin, et le cancan anachronique (emprunté comme l’on sait à « Orphée aux Enfers ») mais rituel était magnifiquement réglé par Laurence Fanon et enlevé par deux solistes emballants, Erica Bailey et Eddy Thibault entourés par les danseurs du ballet de l’Opéra-Théâtre. Tous bons connaisseurs du théâtre de la Cité des Papes devaient conférer à ce spectacle son homogénéité, son sens du burlesque revisité par celui du cinéma des origines doublé d’un clin d’œil à l’actualité comme de coutume (on applaudit à l’entrée en scène de « La Princesse Ségolène de Solferino, prétendante au trône de Hollande » !). Une brillante distribution d’interprètes, très au fait de ce répertoire qui exige des chanteurs doublés d’excellents comédiens, donna la vie et le rythme échevelés qui convenaient à ce spectacle. Un seul regret : l’absence de diction de la plupart des jeunes chanteuses réunies sur le plateau, exception faite d’Ingrid Perruche qui incarnait la Baronne de Gondremarck ou Jeanne-Marie Lévy dans le rôle épisodique de Madame de Quimper-Karadec. Côté messieurs en revanche on salua le dynamisme et l’allant de Lionel Peintre en Baron de Gondremarck, de Florian Laconi étincelant Brésilien, Frick et Prosper et de l’incontournable Jean-Claude Calon (Urbain et Alfred) ; Christophe Gay (Gardefeu) et Guillaume Andrieux (Bobinet) furent de parfaits meneurs de jeu. L’Orchestre de région Avignon-Provence, en grande forme, et le chœur étaient placés sous la baguette de Dominique Trottein, fameux connaisseur de ce répertoire ; ce fut un gage du succès de ce spectacle qui remplit le théâtre jusqu’aux combles (27 février)

Musiques chez Louis XIV : « Laissez durer la nuit »…
Les mélomanes amateur de musique baroque à la française se sont régalés en la Basilique (baroque à souhait) Saint-Pierre d’Avignon où ils purent savourer des pages de musiciens français qui gravitèrent autour du Roi-Soleil en sa Chapelle royale. Certains sont bien connus tel Lully (dont on entendit de beaux extraits d’Atys) ou son beau-père Michel Lambert ou encore Marin Marais (et ses Voix humaines toute d’émotion contenue), d’autres le sont beaucoup moins et gagnèrent à être (re)découverts. Ce sont des airs de cour qu’on entendit tels qu’on les goûtait dans les salons de Versailles et alentour du souverain : de Sébastien Camus, de Joseph Chabanceau de La Barre, d’Honoré d’Ambruis. Les titres de ces airs pouvaient inciter au rêve : Ma bergère est tendre et fidèle, Auprès du feu on fait l’amour (tout un programme), Ombre de mon amant, trois pages de Lambert tour à tour plaisante, coquine ou émouvante, Quand une âme est bien atteinte de Chabanceau de La Barre sur un délicat poème de Desjardins, Le doux silence de nos bois d’Ambruis sur un élégiaque poème de la Comtesse de Suze. Ils eurent pour interprète la jeune et talentueuse mezzo-soprano Anna Reinhold qui distilla avec une finesse et un humour tendres et souriants ces airs de cour fort bien choisis ; ils étaient entrelardés de pièces instrumentales remarquablement jouées par l’excellent et faussement austère Thomas Dunford au luth – qui accompagnait en outre la cantatrice -, pièces de Robert de Visée dont on sait qu’il fut le professeur de guitare de Louis XIV, musicien à l’occasion tout en appréciant en professionnel la danse sur les musiques de Lully. Les Happy Few de cet après-midi rafraîchi en furent tout réchauffés (6 mars).

Lakmé : L’exotisme mis en scène
Léo Delibes (1836-1891), de formation classique, fit pourtant ses premières armes dans l’opérette sous le Second Empire (et sous la houlette d’Offenbach) et les premières années de la IIIe République, pour triompher d’abord en 1870 avec deux ballets, Coppélia et Sylvia ; son célèbre opéra Lakmé, créé en 1883, conforta sa réputation. Il conte les amours impossibles de Gérald, un officier britannique, et de Lakmé la fille d’un brahmane qui s’insurge contre l’occupation de l’Inde par les Britanniques au XIXe siècle. Cette œuvre remarquablement écrite est ponctuée de trois pages qui font la joie les mélomanes : l’Air des clochettes, au IIe acte gloire des sopranos coloratures telle, naguère, Mado Robin, le duo D’ou viens-tu ? Que veux-tu ? entre Gérald et Lakmé et le Duo des fleurs entre Lakmé et sa suivante Mallika au Ier acte. On découvrit dans le rôle-titre qu’elle maîtrise avec maestria la brillante soprano Sabine Devieilhe (rôle qu’elle avait chanté avec succès à Montpellier en 2012 puis à Toulon en 2014) qui fait une remarquable carrière ; à ses côtés la jolie mezzo-soprano Julie Boulianne dans le rôle assez bref de Mallika. La somptueuse basse Nicolas Cavallier campa avec l’autorité et le panache qu’on lui connaît le brahmane Nilakantha ; face à lui l’éclatant ténor Florian Laconi incarna sans beaucoup de nuances l’officier britannique Gérald : fortissimi trop nombreux et vibrato excessif ; dommage. Dans des rôles plus épisodiques, on a justement apprécié dans le rôle de Frédéric le jeune et élégant baryton Christophe Gay (récemment découvert dans La Vie parisienne), Ludivine Gombert (Miss Ellen), Chloé Briot (Miss Rose), les deux jeunes Britanniques coiffées par leur plaisante gouvernante Mistress Bentson que campait avec fougue Julie Pasturaud. Autre révélation : l’équipe technique avec à sa tête la réalisatrice helvétique Lilo Baur qui fut d’abord comédienne et monta nombre de pièces de théâtre parlé à Athènes, Valence ou Rome avant de se consacrer à l’opéra en diverses villes de province en France et à Paris ; s’inscrivant dans les décors originaux de Caroline Ginet et les beaux costumes d’Hanna Sjödin sous les lumières finement réglées de Gilles Gentner, sa sobre mise en scène rendait justice à ce chef d’œuvre du répertoire français du XIXe siècle ; une partition subtilement écrite, avec une grand raffinement orchestral qu’au pupitre le maestro Laurent Campellone a exaltée avec un immense talent, lui qui est un formidable connaisseur de Massenet redécouvert souvent grâce à lui à Saint-Étienne. Ce fut un grand moment de bonheur lyrique (22 mars).

Menahem Pressler, le doyen des pianistes
Intense moment d’émotion lorsque le rideau rouge de la scène de l’Opéra du Grand-Avignon s’entrouvrit et qu’apparut, s’appuyant sur une canne, soutenu par son épouse et son agent, et suivi de son tourneur de pages, Menahem Pressler, le doyen des pianistes classiques (92 ans !), fondateur du fameux Beaux Arts Trio qu’il anima plus d’un demi siècle durant. On l’avait vainement attendu en octobre dernier et il honora son contrat ce printemps pour le plus grand bonheur de quelques happy few venus, fervents, l’applaudir. Installé sur une chaise, adossé à un coussin, il ne bougea plus guère, l’œil pétillant scrutant les partitions des œuvres inscrites au programme : ce n’était plus qu’une tête, deux mains et dix doigts d’une fascinante dextérité. Et tout au long de cette soirée intimiste, un jeu admirablement nuancé, ponctué de pianissimi de rêve, que ce soit dans le mélancolique – et préromantique – Rondo KV 511 en la mineur de Mozart qui date de 1787, alternant refrains et couplets finement ciselés, ou dans les deux premiers mouvements de la 17e Sonate dite « La Tempête » (référence à Shakespeare) de Beethoven, contemporaine du fameux « Testament d’Heiligenstadt », reflet d’une douleur infinie surmontée dans l’énergique troisième mouvement. Pianissimi encore dans cet Impromptu Al Ongarese, que lui dédia le compositeur hongrois György Kurtag, méditation toute d’intériorité à quoi il fallait prêter une oreille attentive. Ce récital prenait fin avec la 3e Ballade en la bémol majeur de Chopin (1841) d’une grande vitalité, toute de poésie et de charme, admirablement distillée par le maître chaleureusement applaudi et salué par une standing ovation ; un public ravi que le maître remercia en interprétant in fine le Nocturne en ut dièse mineur (1830, posthume) de Chopin également et par une longue séance de dédicaces. Soirée éblouissante qui mettait fin en beauté à une bien belle saison de musique de chambre en la Cité des Papes (14 mai).

Deux créations : Senza Sangue et Le Château de Barbe-Bleue
On a assisté à l’Opéra-Théâtre du Grand Avignon à l’un des événements majeurs de la saison lyrique : la création mondiale de l’opéra du compositeur (et chef d’orchestre) hongrois Péter Eötvös, Senza Sangue (Pas de sang) d’après le roman éponyme de romancier italien Alessandro Baricco où deux êtres – un homme et une femme – que tout oppose finissent par se rencontrer, œuvre brève et ramassée (moins d’une heure) d’une grande intensité dramatique soutenue par une orchestration riche et raffinée, ce qui fut également le cas de la création avignonnaise du splendide opéra de Béla Bartók, Le château de Barbe-Bleue, mettant en scène un Barbe-Bleue pétri d’humanité et d’amour aux côtés de sa quatrième épouse, Judith, avide de tout connaître de l’histoire de son mari, ce qui causera la perte du couple ; une heure d’une puissance émotionnelle rare. La réalisation de Senza Sangue fut confiée au metteur en scène et acteur hongrois Robert Alföldi, talentueux et jeune encore (48 ans) dans des décors d’Emmanuelle Favre et des costumes de Danielle Barraud qu’on devait retrouver toutes deux dans l’œuvre de Bartók mise en scène par Nadine Duffaut. À la baguette, pour ces deux œuvres, le maître Péter Eötvös éminent connaisseur de la musique hongroise, qui accompagna à la perfection les interprètes de ces deux opéras. Dans son opéra, il bénéficia de deux jeunes chanteurs talentueux, la soprano Albane Carrère et le baryton Romain Bockler qui incarnèrent avec conviction deux vieux personnages nonobstant une différence d’âge qui ne choquât nullement. Nadine Duffaut, familière du monde musical hongrois, put disposer de deux remarquables interprètes hongrois maîtrisant évidemment la langue des Magyars ce qui est essentiel dans l’opéra de Bartók dont la musique adhère parfaitement à la prosodie : on découvrit donc deux grandes voix, la jeune soprano Adrienn Miksch, spécialiste en outre de l’opéra italien de la fin du XIXe siècle, et le non moins jeune baryton Károly Szemerédy, fin connaisseur du répertoire romantique, tous deux dans une réalisation toute en finesse, pétrie d’émotion contenue, que la direction du maître Eötvös exalta. À marquer d’une pierre blanche (17 mai).

Classicisme et baroque : de Mozart à Pergolesi
Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736) connut très tôt une grande renommée due à des talents de compositeur hors normes, dans le domaine de la musique sacrée mais surtout celui de l’opera seria (dont le fameux intermède, La Serva Padrona qui fut à l’origine à Paris de la Querelle des Bouffons). Ce fut à la toute fin de sa courte vie qu’il composa son immortel Stabat Mater, ce « divin poème de la douleur » comme le qualifia Bellini, qui voit alterner des duos confiés à une soprano et une mezzo et des airs solistes d’une grande beauté et d’une étonnante diversité, accompagnés dans la version qu’on entendit à Avignon, par un quatuor à cordes orchestral soutenu par un orgue parfaitement joué lors de ce concert par Jean-Marie Puli. Il eut pour interprètes deux belles cantatrices : la soprano Magali Léger bien connue à Avignon et la mezzo Aline Martin qu’on avait applaudie naguère au Foyer du théâtre lors d’un Apér’Opéra ; elles sont toutes deux familières de ce répertoire baroque et singulièrement de ce Stabat Mater qu’elles ciselèrent finement. Précédant cette œuvre toute d’émotion contenue, on avait entendu une des œuvres emblématiques du répertoire mozartien, l’ultime symphonie que composa en 1788 l’enfant de Salzbourg, la 41e Symphonie dite « Jupiter » (sous-titre donné au début du XIXe siècle, en 1819, par l’impresario britannique Johann Peter Solomon), admirablement construite, chef d’œuvre d’équilibre et de rigueur sous une apparente facilité ; elle se déploya amplement en ses quatre mouvements subtilement élaborés sous la baguette du maestro d’origine grecque Alexandre Myrat, mozartien réputé ; interprétation impeccable, qu’on aurait pu dire presque aseptisée, à laquelle manquait un peu d’émotion. L’Orchestre de région Avignon-Provence terminait ainsi joliment la saison « abonnements » 2015-2016 à l’Opéra du Grand Avignon, à la grande satisfaction d’un public venu nombreux l’applaudir (20 mai).

Carmen l’incontournable du répertoire
Ultime chef d’œuvre inscrit au programme de la riche saison 2015-2016 de l’Opéra-Théâtre du Grand Avignon, Carmen de Bizet était proposé dans une réalisation de Louis Désiré, familier de cet ouvrage qu’il a monté à plusieurs reprises notamment à Marseille. Il en a conçu, en outre, les décors – un jeu de cartes immenses tapissant les parois de la scène et comme jetées sur le sol sur quoi se déplaçaient les chanteurs – et les costumes noirs, blancs, orange (les robes des cigarières), comme ce fut le cas à Orange l’été dernier, s’attachant dans une mise en scène ascétique et assez statique à dépouiller l’opéra de Bizet de sa dimension folklorique pour insister sur la dimension psychologique du drame qui se joue sous les yeux des spectateurs. Il reprit cette approche à Avignon où elle s’inscrivit avec cohérence dans le cadre plus resserré d’un plateau traditionnel ; seule réserve pour ce qui me concerne : le défilé peu convaincant, au début de l’acte ultime, des protagonistes de la corrida vêtus des habits de lumière et armés chacun d’une grande pique noire. Cette production bénéficia d’une distribution d’un très haut niveau ; le rôle-titre était sobrement incarné par la chaleureuse mezzo-soprano française Karine Deshayes, fort appréciée en la Cité des Papes, et d’autre part excellente interprète de Rossini, tandis que le ténor Florian Laconi campait Don José avec les défauts qu’on lui connaît désormais : un vibrato excessif et des forte tonitruants ; il fut toutefois très émouvant au terme du IVe acte ; Ludivine Gombert, très en voix, fut la fragile Micaëla tandis que Christian Helmer qui chanta naguère le rôle de Zuniga fut là un excellent Escamillo ; en comprimarii, la basse Thomas Dear chantait, lui, Zuniga aux côtés du Moralès de Philippe-Nicolas Martin, Philippe Ermelier fut un solide Dancaïre et Raphaël Brémard un subtil Remendado ; on ne saurait oublier Clémence Tilquin qui débutait fort bien dans le rôle de Frasquita et Albane Carrère reprenait un rôle qu’elle connaît bien, celui de Mercédès, elle qu’on avait applaudi auparavant dans Senza Sangue de Péter Eötvös (voir plus haut). Chœur étoffé et très homogène sous la houlette d’Aurore Marchand et chaleureuse maîtrise enlevée par Florence Goyon-Pogemberg. À la tête de l’orchestre on attendait Alain Guingal ; ce fut finalement Laurent Campellone qu’on avait apprécié dans son interprétation de Lakmé récemment, grand connaisseur du répertoire romantique français, qui dirigea avec talent la partition de Bizet. Belle fin de saison donc (5 juin).
Nota.- La saison 2016-2017 promet d’être aussi riche… On en reparlera !