Saison 2016-2017 (1ère partie octobre – décembre)

Ombres et lumières hispaniques à l’Opéra

La mezzo-soprano Béatrice Uria-Monzon est, pour les mélomanes avignonnais, et ceux mêmes du monde entier, l’incarnation de la Carmen de Bizet, rôle qu’elle a endossé maintes fois sur nombre de scènes lyriques, notamment dans le cadre des Chorégies d’Orange. Elle revint en la Cité des Papes pour un concert-récital des plus originaux, accompagnée uniquement d’un trio (violon, violoncelle, piano) de musiciens de l’Opéra de Paris rompus au répertoire qu’elle proposa. Des œuvres de grands compositeurs hispaniques du début du XXe siècle : et tout d’abord Granados (« La Maja dolorosa » ou des Mélodies extraites des « Tonadillas ») et De Falla (quelques « Canciones populares españolas ») mais aussi de musiciens moins familiers en France tels que le Catalan Fernando Obradors avec des mélodies tirées de son œuvre la plus célèbre les « Canciones clásicas españolas » ou une page de la zarzuela de Ruperto Chapi « La Hija del Zebedeo » ou enfin Francisco Asenjo Barbieri et sa mélodie« El barberillo de Lavapies ». Sur le plan instrumental, De Falla (« Asturiana » et une « Jota »), Edouard Toldrà (« Cuaderno ») et Turina avec son « Trio n°2 en si mineur » furent également à l’honneur. Incontournable, le plus espagnol des compositeurs français, Bizet avec des extraits, évidemment, de « Carmen » en prélude à ce récital et en clôture : La « Habanera », l’air « L’amour est enfant de Bohème » et la « Séguedille » du premier acte « Près des remparts de Séville ». Au sommet de son art, Béatrice Uria-Monzon, avec ses qualités (une voix pleine et chaude) et ses défauts ( l’absence de diction) reste la cantatrice ensorcelante qu’elle est devenue au fil des ans et pourtant son récital a distillé une sorte d’ennui ; cela dû sans doute au fait que les musiques espagnoles qu’elle avait retenues n’étaient pas toutes du premier rayon, nonobstant le fait que les musiciens qui les avaient composées tentaient et parfois avec bonheur de s’écarter des modèles italiens et germaniques encore prégnants à leur époque. Bref, un beau soleil d’automne ! (8 octobre)

 

Concert symphonique : Au cœur de la Russie

Splendide concert d’ouverture de l’Orchestre de Région Avignon-Provence (ORAP) avec un programme consacré à la Russie, celle de Moussorgski avec son fameux poème symphonique « Une nuit sur le Mont-Chauve » grinçant à souhait sous le baguette incisive de Samuel Jean, très à l’aise comme sa phalange dans cette œuvre. Elle étai suivie du célèbre « 1er Concerto pour piano » de Tchaïkovski sous les doigts de ce grand connaisseur du répertoire russe qu’est l’encore jeune pianiste russe Alexander Ghindin (il a tout juste trente-neuf ans) dont la réputation internationale n’est plus à faire ; il a conféré à cette page archi-connue un rythme d’enfer, un « motorisme » et un « punch » ressortissant plus de Prokofiev que du romantisme échevelé de Tchaïkovski : le piano a tenu bon et le public a été emballé qui applaudit avec le même enthousiasme aux deux bis généreusement offerts : la « Danse du Sabre » de Katchaturian et un Prélude de Rachmaninov. Et en seconde partie de ce concert une découverte, la «1ère Symphonie en mi bémol majeur »  de Borodine la plus impressionnante, la plus ample aussi, des trois qu’il composa et rarement jouée en France (on lui préfère généralement la 2e) ; esquissée en 1862 alors que le compositeur venait de rejoindre le Groupe des Cinq, elle fut achevée en 1867 et créée deux ans plus tard sous la direction de Balakirev. L’influence de Beethoven est manifeste dans les deuxième et quatrième mouvements, mais l’ensemble témoigne d’une belle originalité avec des accents orientalisants sensibles dans les premier et troisième mouvements. La phalange avignonnaise, placée sous la houlette de son premier chef invité, Samuel Jean, bien connu désormais en la Cité des Papes, lui a rendu pleinement justice ce que le public a salué vigoureusement ; d’où en bis quelques « Danses polovtsiennes » rutilantes (14 octobre).

 

Automne glorieux

En collaboration avec Musique Baroque en Avignon, l’Opéra Grand Avignon proposait en la Collégiale Saint-Didier deux grandes œuvres de musique sacrée dans des versions pour solistes, chœur mixte et orgue. Et d’abord le jubilatoire « Gloria » de Francis Poulenc avec soprano solo (ici la belle Ludivine Gombert) qui triompha dès sa création à Boston en 1961, triomphe qui ne s’est jamais démenti depuis. En la Cité des Papes, le chœur de l’Opéra Grand Avignon est de dimension modeste (ce soir-là, dix dames et dix messieurs) et l’important orchestre de Poulenc réduit (transcription remarquable de la plume de l’organiste Luc Antonini) au bel orgue de la collégiale Saint-Didier ; le résultat fut pourtant à la hauteur des attentes des mélomanes : une lecture joyeuse, dynamique, sous la battue rigoureuse d’Aurore Marchand : trente minutes de bonheur absolu. Dix ans avant l’œuvre de Poulenc, avait été publiée en 1951 à Lucques, villa natale de Giacomo Puccini qui y fit ses études, la messe qu’il y avait composée dans sa jeunesse ; intitulée « Messa di gloria » pour ténor et baryton (Florian Laconi qui confondait comme à l’accoutumée force et puissance, avec un vibrato excessif, et Yann Toussaint, au chant nuancé et maîtrisé), c’est une œuvre vaste et ambitieuse, richement orchestrée dont sut rendre compte fort habilement la transcription pour orgue réalisée là encore par Luc Antonini (dont on put apprécier sa dextérité grâce à la retransmission sur grand écran, derrière les choristes de la vidéo de Gonzague Zeno). Force est de reconnaître que cette œuvre de jeunesse est quelque peu scolaire (mais Puccini n’avait que vingt ans lorsqu’il l’écrivit) mais laisse deviner le compositeur dramatique qu’il deviendrait (l’influence de Verdi se fait sentir à maintes reprises et notamment dans le « Qui tollis » du Gloria). En prélude à ce concert, on avait entendu l’impressionnante « Marche pontificale » extraite de la Symphonie n°1 pour orgue (1872) de Charles-Marie Widor et en ouverture de la seconde partie, l’air « Senza Mamma » pour soprano tiré de l’opéra « Suor Angelica » de Puccini qu’offrit Ludivine Gombert, tout à la fois sobre et émouvante. (15 octobre).

 

Un duo percutant : Radulovic-Favre-Kahn

Lui, au violon, c’est Nemanja Radulovic, violoniste virtuose franco-serbe, Révélation de l’année 2005 aux Victoires de la Musique, elle, au piano, c’est Laure Favre-Kahn, née à Arles mais avignonnaise d’adoption, Révélation classique de l’ADAMI en 1999. On les avait découverts et applaudis tous deux en 2005 à Mondragon dans le cadre de « Musiques dans les Vignes » ; on les retrouva à Avignon dans un brillant programme qui sut mettre en valeur ces deux talentueux chambristes. Ce récital débuta par la Partita n°2 en ré mineur pour violon seul «  de Bach fidèlement restituée par Nemanja Radulovic qui se montra fort respectueux du maître tout en insufflant à son œuvre une vitalité de bon aloi. Suivait la brillante « Sonate pour violon et piano » (1888) de Richard Strauss ; composée alors qu’il avait tout juste vingt-trois ans, sa dernière page de musique de chambre instrumentale, hérissée de difficultés, d’un romantisme impressionnant, notamment dans l’ample premier mouvement très applaudi par le public ce soir-là, cette Sonate fut remarquablement jouée par le violoniste et sa complice de puis nombre d’années, Laure Favre-Kahn, avec toute la fougue juvénile qu’elle exige. Puis l’on entendit la fameuse « 2ème Sonate en ré majeur » de Prokofiev écrite en 1942-43 pour flûte et piano et transcrite par le compositeur pour David Oistrakh en 1944 ; c’est dans cette œuvre notamment qu’on avait découvert le duo tout juste constitué de Favre-Kahn et Radulovic ; il a confirmé l’impression ressentie alors : une impétuosité inébranlable, un allant de tous les instants, ponctués de rares mais délicats moments de tendresse, pianissimi. Ce récital s’achevait sur un « Thème original varié » (1854), une belle œuvre de jeunesse pour violon et piano de Henryk Wieniawski traversé de plusieurs variations du plus bel effet, et bien faites pour mettre en valeur pianiste et violoniste tant au niveau de l’expressivité que de la virtuosité. Et pour remercier le public nombreux venu les applaudir le duo lui offrit un air de « Carment » de Bizet (« L’amour est enfant de Bohème, 1er acte) et la célèbre « Czardas » de Vittorio Monti. Très léger bémol : l’impétueux violoniste fait un peu d’ombre à sa partenaire fascinée sans doute pour sa formidable présence et qui, du coup, apparaît quelque peu en retrait ; on souhaiterait la voir s’exprimer avec plus de vigueur. Mais on fêta ce soir-là avec enthousiasme le trente-et-unième anniversaire du brillant Nemamja Radulovic ; huit jours plus tard ce fut le quarantième de la belle Laure Favre-Kahn (18 octobre).

 

Homère toujours recommencé

La Grèce est au cœur de l’œuvre du poète, dramaturge, romancier, essayiste et traducteur de nombreux auteurs français, Dimitri Dimitriadis dont il ne cesse d’interroger les mythes fondateurs et l’histoire qu’il revisite notamment dans son « Homériade » où il fait parler les personnages et lieux mis en scène par le grand poète grec, Ulysse, Ithaque, sa province originelle et Homère lui-même ; Cette pièce, créée au Festival d’Avignon en 2015 est le fruit d’une adaptation de Delphine Margau ; elle est devenue un oratorio symphonique sous le doigts du compositeur Martin Romberg, exaltant ainsi l’œuvre de l’écrivain grec. Les interrogations dont le texte est porteur sur l’identité (thème des plus actuels), le pays natal et la patrie furent énoncées par le grand comédien d’origine corse Robin Renucci qu’on ne présente plus tant ses interprétations vigoureuses au théâtre comme au cinéma ou à la télévision ont fait forte impression. Il dirige une troupe itinérant, Les Tréteaux de France, qui se produit dans tout l’Hexagone. Il a su mettre en valeur avec conviction un texte clair, parfois redondant (troisième partie, Homère).Quant au compositeur norvégien Martin Romberg, – qui réside désormais dans le Midi de la France -, c’est avant tout un symphoniste chantant les légendes et mythologies européennes. Il a fort bien illustré le beau texte de Dimitriadis ; sa musique n’est nullement révolutionnaire, mais donne corps aux mots qu’elle nimbe de couleurs orchestrales chaleureuses et parfois même envoûtantes où la Grèce est délicatement évoquée par le cymbalum d’Ouarania Lampropoulou soutenu par la harpe d’Aliénor Girard qui n’est pas une inconnue (nous l’avions entendue il y a quelques années au Musée Calvet en récital aux côtés de Cordelia Palm). L’Orchestre de région Avignon-Provence était placé sous la baguette de son premier chef invité Samuel Jean qui a enlevé avec fougue la phalange avignonnaise dans cette œuvre qui aurait mérité un public plus nombreux que ce soir-là. Mais à juste les mélomanes présents n’ont pas ménagé leurs applaudissements aux interprètes et au compositeur venu les saluer (4 novembre).

 

« Love Stories » pour deux pianos

On ne présente plus le duo que constituent les sœurs Labèque depuis l’immense succès qu’a connu 1980 leur interprétation de la « Rhapsody in Blue » de Gershwin. C’était la troisième fois que l’Opéra d’Avignon les accueillait dans un programme d’une grande originalité, ce qui est en quelque sorte leur « marque de fabrique » ! Si Marielle Labèque, la cadette, est l’épouse du chef d’orchestre Semyon Bychkov (c’est la dimension classique du duo), Katia, l’aînée, a pour compagnon le compositeur, chanteur et guitariste David Chalmin dont le duo devait jouer, ce soir-là « Star-Cross Lovers », une œuvre de musique contemporaine avec le compositeur à la guitare et à l’orgue électronique. Il s’agit là en fait d’un ballet qui tend à revisiter après bien d’autres le mythe des amants de Vérone. David Chalmin qui a composé une partition qui ressortit tout à la fois du minimalisme américain, du rock et de la musique électronique ; aux deux pianos étaient associés, outre le compositeur, des percussions fort bien maîtrisées par Raphaël Séguinier et un ensemble de six danseurs et d’une danseuse (Juliette) étonnants d’agilité, de souplesse et de beauté gestuelle dont on apprit du remarquable chorégraphe Yaman Okur, auteur de ce ballet enthousiasmant qu’ils étaient tous autodidactes ! Le public fut absolument fasciné et ces beaux artistes furent longuement rappelés pour saluer. En première partie les sœurs Labèque avaient interprété la suite pour deux pianos et percussions (Raphaël Séguinier et Gonzalo Grau) tirée de la célébrissime comédie musicale de Leonard Bernstein, « West Side Story ». Cette autre lecture de Roméo et Juliette transposée à New York au XXe siècle est devenue emblématique sous la houlette de Robert Wise au cinéma. La transcription pour deux pianos des dix-sept pièces composant l’ensemble fut réalisée en 1961 par le compositeur américain Irwin Kostal qui avait déjà orchestré auparavant la partition à la demande de Leonard Bernstein ; il en fit une authentique œuvre de musique de chambre, assez proche de celle d’un Bartók. Est-il besoin de dire que les deux pianistes et leurs accompagnateurs furent chaleureusement applaudis ? Une soirée revigorante (5 novembre).

 

  La Chapelle des Papes au XIVe siècle à Avignon

Au XIVe siècle, l’Europe a les yeux tournés vers Avignon, capitale de la Chrétienté, non seulement du point de vue religieux, mais aussi pour des raisons culturelles, artistiques et notamment musicales. La Papauté attire nombre de musiciens et l’on voit se développer et triompher la polyphonie au sein de la chapelle papale réunissant les meilleurs « cantores » (compositeurs) de ce temps qui interprétèrent là nombre de messes écrites dans ce nouveau style, mais également firent triompher cette forme nouvelle qu’était le « motet ». L’Ensemble Diabolus in Musica qui réunit six chanteurs-hommes sous la direction éclairée d’Antoine Guerber fit découvrir aux mélomanes avignonnais, dans le cadre de « Musique Baroque en Avignon » des musiques de ce temps dans la Grande Chapelle du Palais des Papes, là même où elles furent créées au temps où la Papauté y siégeait ; les chanteurs de l’ensemble Diabolus in Musica étaient disposés à l’endroit précis où se trouvait au XIVe siècle l’estrade sur laquelle chantaient durant les ofiices leurs lointains prédécesseurs. On entendit d’abord une Messe à 3 voix dans ce style polyphonique qui devait se développer à cette époque contrastant avec le plain-chant antérieur illustré dans ce concert par deux Motets, « Aurea Luce » et « Ecce sacerdos magnus » tandis que ceux d’un Philippe de Vitry, un grand humaniste reconnu par ses pairs comme un maître, témoignaient à l’évidence du nouveau style qui connut son apogée au siècle suivant. Ce concert fort justement intitulé « Cantores » prenait fin avec un très belle Messe à 4 voix, débutant par un « Kyrie ave desiderii » suivi, après le Gloria et le Credo d’un Sanctus sanans fragilia de belle facture pour s’achever par un « Agnus Dei » d’Heinricus de Libero Castro (dont on sait peu de choses). Interprétations dignes d’éloges et que salua comme elles le méritaient le public venu nombreux applaudir les six excellents musiciens de « Diabolus in musica », nom de cet intervalle « diabolique » qu’est le triton qui fit grand bruit dans le monde de la musique de la fin du Moyen-Âge ! (12 novembre).

 

Katia Kabanova, chef d’œuvre crépusculaire

Leoš Janáček a composé neuf opéras ; quatre (« Jenufa », « La Petite Renarde rusée », « L’Affaire Makropoulos », « De la maison des morts ») sont des chefs-d’œuvre auxquels il convient d’ajouter « Katia Kabanova, peut-être le plus attachant, admirablement et richement orchestré, fondé sur des musiques populaires revisitées, témoignant d’une originalité qui ne fut vraiment reconnue qu’après la Seconde Guerre mondiale. Créé en 1921 à Brno, repris à Prague en 1922, cet opéra ne vit le jour en France qu’en 1968. Le librettiste Vincence Cervinka s’était inspiré d’une pièce du dramaturge russe Ostrovski, fin connaisseur des milieux commerciaux de Moscou tout autant que de la paysannerie des bords de la Volga, dressant là une critique acerbe de l’hypocrisie de ces petits mondes et de leur conservatisme étroit. Il contait la pitoyable histoire d’une jeune femme négligée par son époux et méprisée par sa belle-mère. L’opéra en trois acte se situe donc en Russie sur les bords de la Volga qui verra le suicide de l’héroïne déchirée entre son devoir conjugal et l’amour qu’elle porte un jeune homme voisin. Nadine Duffaut, très au fait de ce répertoire, a proposé une lecture d’une rare efficacité de ce chef-d’œuvre, doté d’une dramaturgie réglée au millimètre ciselant la psychologie de chaque personnage avec une immense finesse et une empathie de bon aloi, et s’inscrivant dans les décors d’Emmanuelle Favre d’une sobriété frisant l’austérité avec un mobilier minimaliste bien fait pour mettre en valeur ce qui était raconté sous les lumières froides du regretté Jacques Chatelet à la mémoire duquel cet opéra fut donné ; réalisation de Cyril Slama. Une distribution haut de gamme, composée d’interprètes bien connus à Avignon, a largement contribué au succès des deux représentations de ce chef d’œuvre : Christina Carvin qu’on avait applaudi dans cet autre opéra de Janáček, « Jenufa » en 2013, incarnait avec force la pauvre héroïne, Katia Kabanova, que sa belle-mère la Kabanicha solidement campée par Marie-Ange Todorovitch humilie impitoyablement ; celle-ci stigmatise en permanence son fils Tikhon, que chantait fort bien Yves Saelens, déchiré entre sa mère qu’il redoute et sa jeune épouse qu’il aime maladroitement et qui est séduite par le fils d’un voisin, Boris, interprété avec force et chaleur par Florian Laconi. A leurs côtés , Ludivine Gombert (Varvara, la fille adoptive de la Kabanicha), Julien Dran (Kudriach, amoureux de Varvara) ou Nicolas Cavallier (Dikoï, l’oncle intransigeant de Boris et complice de la Kabanicha) entre autres se sont hissés sans mal à la hauteur des protagonistes tout comme le chœur dirigé par Aurore Marchand. Quant à l’Orchestre de région Avignon-Provence, placé sous la baguette experte de Jean-Yves Ossonce, il a admirablement exalté une partition d’une grande complexité doublée d’une grande richesse (plusieurs instruments exotiques s’insèrent dans le dispositif, célesta, grelots, harpe, viole d’amour, doublant d’impressionnants pupitres de bois) qui jamais ne couvrit les voix mais les porta au pinacle : remarquable ! Le public a salué comme il se devait cette superbe réalisation qui restera dans les annales de l’Opéra Grand Avignon ; les frileux qui ne se sont pas déplacés pour la découvrir ont eu tort (29 novembre).

 

Rémi Geniet : du piano avant toutes choses

C’est sous l’égide du Rotary Club et au profit de l’opération Orange des sœurs Emmanuelle et Sara, que le jeune et talentueux pianiste Rémi Geniet, originaire de Montpellier, lauréat                           de maints concours qui ont établi sa réputation, proposait un programme d’une grande richesse musicale marquée au coin d’une forte virtuosité. Interprète précoce et reconnu, il avait choisi de jouer trois sonates, deux de Beethoven et une de Prokofiev. En ouverture, la Sonate N°2 op. 2, d’un jeune Beethoven (il n’avait pas 25 ans lorsqu’elle fut écrite) dédiée à son maître Haydn et créée avec succès en 1795 ; c’est une page toute de joie éclatante, lumineuse ; Haydn tout autant que Mozart ne sont pas loin et l’on est encore dans le plus pur classicisme ; ce que Rémi Geniet a su avec une grande sobriété mettre en valeur. Suivra la fameuse Sonate « Au Clair de Lune » (n°14, op. 27 n°2) composée six en plus tard et intitulée « quasi una fantasia » ; elle s’articule en trois mouvements son fameux Adagio initial contrastant avec l’Allegretto et le Presto final ; le soliste est parvenu à rendre cette page toute de romantisme contenu avec finesse et force à la fois à l’égal des plus grands. On termina par l’immense Sonate n°8 de Prokofiev, dernière de ses trois « Sonates de guerre », d’une grande complexité et qui exige de son interprète une maîtrise du clavier absolue ce dont Rémi Geniet ne manqua pas, mettant ses doigts sur le clavier là où avant lui Emil Guilels qui créa cette sonate en 1944 les avait mis. Le public avignonnais présent mais peu nombreux lui fit une immense ovation au final ce qui lui valut trois très beaux bis (6 décembre).

 

Un chef d’œuvre classique : « La Création » de Haydn

Alors qu’il se rendait à la première parisienne de l’oratorio de Haydn « La Création » (« Die Schöpfung »), le Premier Consul Napoléon Bonaparte échappa de peu à l’attentat de la rue Saint-Nicaise (24 décembre 1800) ; le chef d’œuvre du compositeur autrichien avait déjà fait le tour de l’Europe après sa… création triomphale à Vienne chez le prince Schwarzenberg en avril 1798 puis en public au Burgtheater en mars 1799. Haydn avait découvert les oratorios de Haendel lors de son séjour à Londres entre 1791 et 1795 et avait rapporté de Londres un livret en anglais précisément écrit pour Haendel, ce qui lui donna envie de rivaliser avec son glorieux prédécesseur. Cet oratorio fut composé sur un livret du grand aristocrate et mécène viennois Gottfried Van Swieten, homme des Lumières, était l’adaptation de l’œuvre rapportée par Haydn d’Angleterre. Se fondant sur la Bible (la Genèse et les Psaumes) et sur « Le Paradis perdu » de Milton, cet oratorio qui conte la création du monde depuis le chaos originel, s’articule en trois parties au cours desquelles alternent des pages instrumentales d’une grande richesse orchestrale – tel le Largo introductif -, chœurs, airs des anges Uriel, Raphaël et Gabriel parfois accompagnés du chœur. Cela nous vaut un des chefs d’œuvre de l’oratorio classique quoique inspiré par une des maîtres de l’oratorio baroque ! Les solistes chantant les anges furent la soprano leggero Onadek Winan (Raphaël) aux aigus quelque peu stridents et sans beaucoup de nuances (peu de piani), le vaillant ténor Thomas Bettinger (Gabriel), nouveaux venus à Avignon et la solide basse Frédéric Caton (Uriel) qui ont bien défendu leurs parties respectives tous trois adossés au Chœur Symphonique Avignon-Provence que l’on retrouvait à cette occasion ; il est, rappelons-le, constitué de 104 chanteuses et chanteurs amateurs recrutés au sein de quelque 31 ensembles choraux d’un bon niveau, qui se produisirent là, nonobstant quelques très légers flottements,  avec enthousiasme et conviction – effectif réduit certes à une soixantaine d’interprètes mais c’était celui-là même de la création, nous a-t-il semblé. Ce chœur est, notons-le et réjouissons-nous, en progrès constants. Quant à l’Orchestre Régional Avignon-Provence, sous la baguette de Samuel Jean, il a fort bien défendu sa partie même si, formation Mozart, il ne totalisait pas les 120 musiciens réunis pour la création. Les mélomanes avignonnais présents applaudirent chaleureusement tous ces musiciens qui offrirent en bis la double fugue, solistes et chœur, constituant le final de ce chef d’œuvre. Ce fut donc un prélude heureux au temps de Noël (9 décembre).

 

Les Timbres et Rameau, musique baroque à la française

Avec « Musique baroque en Avignon » les mélomanes avignonnais vont de surprises en surprises. Après la musique au temps des Papes en leur Cité, voici qu’on leur proposa un concert d’authentique musique baroque composée par ce maître que fut au XVIIIe siècle Jean-Philippe Rameau (qui fut, faut-il le rappeler, d’abord organiste et qui joua de l’orgue à… Avignon !). Raymond Duffaut avait confié à l’Ensemble Les Timbres le soin d’interpréter l’unique recueil de musique de chambre écrit par le théoricien français du genre qui triompha alors ; il est intitulé « Pièces de clavecin en concerts, avec un violon ou une flûte, et une viole ou un deuxième violon » (sic) et fut publié en 1741. Les Timbres, ensemble qui a vu le jour en 2007 est composé de la violoniste japonaise Yoko Kawakubo, de la violiste française Myriam Rignol et du claveciniste belge Julien Wolfs ; celui-ci est également professeur de clavecin au Conservatoire du Grand Avignon, d’où la présence au sein du public de l’Auditorium Mozart du Conservatoire qui accueillait ce récital de nombre de ses élèves ; de sorte que l’auditorium était plein ! Ils jouèrent la totalité des dix-neuf Pièces constituant le recueil, chacune portant un titre savoureux et évocateur se référant parfois à des personnages de l’époque, tel que « La Colicam », « La Laborde » (du nom d’un élève du compositeur), « L’Agaçante », « La Lapoplinière » (hommage au fermier général qui introduisit Rameau dans le monde musical parisien), « La Timide », « La Pantomime », « L’Indiscrète » et même « La Rameau » (hommage du compositeur à son épouse) ! Comme l’a souligné Julien Wolfs dans sa courte présentation, on peut voir dans ces « Pièces de clavecin en concert » où le violon et la viole de gambe accompagnent le clavecin contrairement à l’usage qui voulait que le clavecin jouât la basse continue soutenant ainsi les instruments à cordes, les prémices du trio à cordes avec clavier qu’illustreront plus tard les musiciens classiques ou romantiques. Public enthousiaste au terme de ce récital au cours duquel on ne vit pas le temps passer tant cette musique savante est variée et pleine charme et d’humour, interprétée avec un grand talent par les musicien(ne)s qui composent ce bel ensemble tout de finesse et de rigueur instrumentale. Deux bis pour remercier ce public de ses chaleureux applaudissements, tous deux de Rameau dans l’esprit même et la forme des œuvres qu’on venait d’entendre, deux adaptations réalisées par Julien Wolfs, la première d’une pièces extraite des « Nouvelles Suites de pièces de clavecin » (troisième recueil daté de 1728), la douzième, intitulée « La Poule », de la musique descriptive et imitative, très amusante, et la seconde une transcription de cette page fameuse tirée des « Indes Galantes », « Les Sauvages » : magnifiques (11 décembre).

 

Apér’Opéra : Une jeune, belle et talentueuse cantatrice : Ludivine Gombert

On ne compte plus les apparitions de plus en plus remarquées de la jeune soprano Ludivine Gombert sur diverses scènes de l’Hexagone (opéras de Massy, Reims, Montpellier, Marseille) après avoir débuté il y a déjà quelques années à l’Opéra-Théâtre d’Avignon, devenu il y a peu Opéra Grand Avignon. On l’a applaudi également sur L’Autre Scène, à Vedène, mais aussi dans le cadre des Chorégies d’Orange, de Musiques en Fête ou de Musique Baroque en Avignon (récemment dans le « Gloria » de Francis Poulenc). Elle proposait en cette quasi veille de Fêtes de fin d’année au sein du Foyer de l’Opéra Grand Avignon pour un Apér’Opéra, un programme éclectique qui permit d’apprécier son talent tel qu’il s’exprime aujourd’hui et force est de reconnaître que cette jolie cantatrice est en progrès constants ; douée d’aigus éclatants avec de jolies nuances elle dispose désormais de beaux graves laissant augurer une évolution vers le mezzo. Elle maîtrise fort bien le répertoire ibérique (De Falla, Montsalvatge) ou italien (Leoncavallo, Gastaldon, Tosti, Respighi) et naturellement français (Fauré, Poulenc ou Duparc délicatement ciselés, Satie, chanté avec humour), une brève mais remarquable intrusion dans le répertoire germanique (avec « Zueignung » – Hommage – de R. Strauss) et dans la comédie musicale américaine (Gershwin ou Cole Porter avec un léger accent britannique). Trois sympathiques « bis » (dont « Summertime » de « Porgy and Bess », très opératique) concluaient ce programme ponctué de deux intermèdes en piano solo de l’excellente accompagnatrice et chef de chant Hélène Blanic sur laquelle les chanteurs savent pouvoir s’appuyer en toute confiance, deux pages rares : « Oriental » de Granados (1901) et de Rachmaninov, une de ses « Élégies » pour piano (1892). Une bien belle fin d’après-midi ! (17 décembre).