Saison 2016-2017 (2ème partie, janvier-juin)

 Tremplin Jeunes Chanteurs 2017

De cette 27e Édition du Tremplin Jeunes Chanteurs qui ne laissera pas un souvenir impérissable, on retiendra d’abord et surtout la belle réalisation (mise en espace) de Nadine Duffaut sous les lumières chaleureuses de Philippe Grosperrin, parfaites, s’appuyant sur les danseurs du Ballet de l’Opéra Grand Avignon réglés par l’efficace Éric Belaud. Tout ceci a merveilleusement fonctionné. De quoi s’agissait-il ? Sous le titre « La Nuit de l’Opérette » se sont produits cinq jeunes interprètes (trois jeunes femmes et deux jeunes hommes) qui devaient faire montre de leur talent de chanteurs et de comédiens via le medium d’airs d’opérettes viennoises ou françaises des plus diverses. Si l’on excepte l’air tiré de « Chanson d’amour » de Schubert (1826) celui de la Veuve du Colonel extrait de « La Vie parisienne » d’Offenbach (1866), et deux pages empruntées à « Sang viennois » de Johann Strauss fils (1899) ou Rêve de Valse » d’Oscar Straus (1907), les autres opérettes évoquées (de Moretti, Yvain, Gavel, Casadesus, Fall, Abraham, Messager – « Passionnément ou « Monsieur Beaucaire » -, Szulc, ou Mercier) dataient toutes des années Vingt du siècle dernier (à une exception près : « L’homme de la Mancha » de Leigh, 1965 en final de la première partie) animées d’un esprit fort différent de celles du siècle précédent et c’était ce qui faisait tout le charme de ce programme ponctué d’interventions drôlatiques de la soprano Jeanne-Marie Lévy, pétulante meneuse de jeu à la diction impeccable. Ce qui n’étaient malheureusement pas le cas de deux des trois jeunes femmes invitées, les sopranos Dorothée Lorthiois et Amélie Robins dotées toutes deux d’une belle voix en parfaite adéquation avec le répertoire de cette soirée, mais privilégiant le chant sur le texte ; or l’opérette c’est du théâtre et l’on doit comprendre ce qui se chante ! La mezzo-soprano Violette Polchi en revanche fut parfaite de ce point de vue tout comme le ténor Rémi Mathieu qui devrait faire preuve de plus de présence ce dont son camarade le baryton Christophe Gay qu’on avait déjà eu l’occasion d’applaudir à Avignon, est fort doué, doublant Jeanne-Marie Lévy en meneur de revue. Il faut dire tout le bien possible de Kira Parfeevets remarquable chef de chant au piano, bien connue du public avignonnais qui l’a applaudie à maintes reprises. Elle sait comme nulle autre mener les études musicales indispensables et soutenir sans faillir les chanteurs qu’elle accompagne ; on lui doit beaucoup… (27 janvier 2017).

 

Le Quatuor Ébène ou la pureté du son

Le Quatuor Ébène n’est pas un inconnu dans le Vaucluse où le festival « Musiques dans les Vignes » l’avait accueilli en 2005 et à Avignon où l’Opéra-Théâtre l’a déjà chaleureusement applaudi en 2010 ; né en 1999, il se caractérise par son éclectisme, jouant avec un égal bonheur la musique classique, la musique contemporaine ou le jazz tout autant que des arrangements de musique populaire. Tout ceci lui a valu une « Victoire de la Musique classique » en 2010. On le retrouva donc avec plaisir dans une superbe programme alliant Mozart à Ravel en passant par Beethoven autant dire la quintessence du répertoire pour cette formation. On entendit successivement, ponctué de pianissimi de rêve, l’élégiaque et sombre « Quatuor n° 15 ne ré mineur » que Mozart avait dédié à Haydn son maître en la matière (1785) ; puis le « Quatuor n°11 en fa mineur » que Beethoven avait baptisé lui-même de « Quartetto serioso » reflétant l’amertume qui l’étreignait à cette époque (1810) et que le Quatuor Ébène transcenda avec une grande puissance expressive. Et enfin l’unique et remarquable « Quatuor en fa majeur » que le jeune Ravel (en 1903 il avait tout juste vingt-huit ans) dédia à son maître Gabriel Fauré et qui est un chef d’œuvre absolu et où les Ébène firent merveille de sensibilité et d’intelligence ; une lecture d’une parfaite limpidité. Public ravi et bis, dans le style de cette formation : deux hommages à Miles Davis (31 janvier).

 

De Mozart à Beethoven, François-Frédéric Guy

Fort beau programme, classique tout autant que romantique, que celui que proposait aux mélomanes avignonnais l’excellent pianiste François-Frédéric Guy qui les a déjà maintes fois enchantés. Il est aujourd’hui un des grands du piano français que toutes les salles de concerts se disputent ; fin connaisseur de l’œuvre pianistique de Beethoven, Liszt et Brahms, il a ajouté à sa palette Mozart. Ce dont ont témoigné les deux concerts au cours desquels il interpréta le joyeux « Rondo en ré majeur, pour piano et orchestre » que Mozart composa en 1781 ainsi que ses deux célèbres Concertos, n°20 (tragique) et 21 (majestueux) qui datent de 1785. Mais aussi deux Symphonies, non moins célèbres, de Beethoven, la Quatrième (euphorique) et la Cinquième dite « Symphonie du Destin ». Et comme ce beau pianiste ne fait pas les choses à moitié, il dirigea, en partie de son piano, puis du pupitre, l’Orchestre de région Avignon-Provence qu’il connaît bien. Il est parfois utile de remettre sur le métier son ouvrage ; François-Frédéric Guy en fit la démonstration lors de ses deux concerts avec le « Rondo en ré majeur K.382 » de Mozart : la première lecture commença avec un léger mais fâcheux décalage entre cordes et bois durant les mesures initiales vite rattrapé ensuite ; ceci du sans doute au fait que le pianiste qui dirigeait de son instrument l’avait fait assis, ce qui rendait sa gestuelle probablement illisible aux bois. Correction lors du second concert où là le pianiste-chef attaqua l’œuvre debout avant que d’intervenir ensuite, assis, en soliste, devant son instrument ; ce fut alors parfait et la lecture, harmonieux balancement et dialogue entre l’orchestre et le piano, qu’il donna de cette œuvre fort plaisante enthousiasma le public. Quant aux deux concertos de Mozart, l’imposant K. 467 (le 21e) en ré majeur d’abord, qu’il dota d’une formidable cadence à la fin du premier mouvement, il brilla de tous ses feux dans les deux autres mouvements ; suivi, deux jours plus tard, du K.466 (le 20e) en ré mineur (la tonalité du « Requiem »), admirablement ciselé : émouvant « Allegro » initial – et là aussi une subtile cadence -, délicat « Andante » médian et « Allegro vivace assai » enlevé avec alacrité. Le pianiste a fait montre là d’une maîtrise exceptionnelle, égale à celle dont il fait preuve dans les concertos de Beethoven qu’il a enregistrés naguère sous la baguette de Philippe Jordan (3 CD Naïve, 2008 & 2009) et qu’il dirige depuis 2012 de son piano. De Beethoven justement il offrit une magnifique lecture des Quatrième et Cinquième Symphonies parfaitement mises en place, ponctuées de très belles nuances, rigoureusement construites, l’orchestre en grande forme répondant avec chaleur aux moindres injonctions d’un maestro souriant mais sûr de son fait (bel équilibre entre les cordes, les bois et les cuivres se répondant comme à plaisir). Le public moins nombreux au second concert qu’au premier (pourquoi ?) n’a pas ménagé ses applaudissements et rappels au chef pianiste comme à l’orchestre : celui-ci se révéla une fois de plus comme une brillante formation Mozart tout à son affaire dans ces deux programmes parfaitement pensés (3 et 5 février).

 

Patricia Petibon au cœur du baroque

On ne présente plus la soprano colorature Patricia Petibon qui est au sommet de sa carrière et devrait y demeurer longtemps ; maîtrisant avec un égal bonheur tous les répertoires, du classique (Mozart) au romantique (Massenet) et au contemporain (Poulenc ou Berg), elle avait débuté dans la musique baroque vers quoi elle revient à Avignon dans un superbe programme de musique française ; avec sensibilité et intelligence elle campe les ingénues perverses aussi bien que les naïves bergères amoureuses jusqu’aux femmes sombres ou tragiques. Elle fut la redoutable Médée telle que dépeinte par Charpentier, ou Circé l’enchanteresse vue par Leclair (« Scylla et Glaucus ») ou encore, chez Rameau, Télaïre, l’amante désespérée (dans « Castor et Pollux ») ou enfin la douce Égyptienne (dans « Zaïs ») La cantatrice a laissé libre cours à sa fantaisie débridée durant les intermèdes instrumentaux, mimant alors et dansant de plaisante manière mais parfois avec excès, atteignant une sorte de paroxysme dans l’air de la Folie tiré de « Platée » de Rameau. L’Ensemble Amarillis fit merveille dans les pages instrumentales qui ponctuèrent ce récital, comme « Le Chaos » extrait des « Éléments «  de Rebel en ouverture, ou la «Tempête » tiré d’ »Alcyone » ou encore la « Chaconne » de « Sémélé » toutes deux de Marin Marais ; créé en 1994 et couronné de maintes récompenses, se produisant tant en France qu’à l’étranger avec un égal succès, sa réputation n’est plus à faire. Il est animé conjointement par l’excellente flûtiste et hautboïste Èloïse Gaillard en charge de la direction artistique et la rigoureuse claveciniste et chef de chant Violaine Cochard (qu’on avait applaudi naguère dans le cadre de « Musique baroque en Avignon ») ; il apporta un solide appui, parfaitement réglé mais plein d’humour en phase avec la cantatrice ébouriffante Patricia Petibon. Bien belle soirée hors des sentiers battus (7 février).

 

Un somptueux spectacle, « Les Amants magnifiques »

Magnifiques en effet ces « Amants » mis en scène au Théâtre Grand Avignon. Le public ne s’y est pas trompé qui, lors de la première représentation, fit un triomphe à l’ensemble des artistes qui les avaient incarnés. Rappelons brièvement le contexte historique qui les avait vu naître au XVIIe siècle sous le règne du « Roi Soleil ».

Lully avait vingt ans (1653) lorsqu’il dansa aux côtés du jeune roi Louis XIV de six ans son cadet dans le « Ballet de la Nuit » qui célébrait la défaite de la Fronde ; huit ans plus tard (1661), collaborant avec Molière, il donnait naissance à un genre théâtral nouveau, la « comédie-ballet » mêlant musique et danse en une action unique chantée et parlée. Ce fut ainsi que, pour le carnaval de 1670, tous deux composèrent « Les Amants magnifiques », somptueuse comédie-ballet réunissant neuf chanteurs et neuf comédiens entourés d’un ballet, le tout accompagné d’un orchestre. Elle contait l’histoire de deux jeunes princes amoureux d’une même princesse qui, elle, aimait un humble soldat sans fortune ; celui-ci, ayant sauvé la mère de la princesse de l’attaque d’un sanglier, en fut récompensé et put ainsi épouser celle qu’il aimait en secret ! Ce fut la dernière fois que Louis XIV monta sur scène pour danser auprès de Lully et la Cour salua, comme il se devait, la prestation royale. À Avignon, cette nouvelle production qui était aussi une création (il n’est jamais trop tard et rendons grâce à Raymond Duffaut, le conseiller artistique de cette vénérable maison qu’est l’Opéra Grand Avignon, de l’avoir programmée pour sa dernière saison) a réuni, portée par Le Concert Spirituel » bel ensemble baroque dirigé avec passion par Hervé Niquet, ses chanteuses et chanteurs étant entourés par la Compagnie de danse « L’Éventail » avec le renfort de quelques danseurs du Ballet de l’Opéra, les comédiens des « Malins Plaisirs » emportés allègrement par Pierre-Guy Cluzeau boute-en-train de cette troupe dans une réalisation pleine de vie et d’humour de Vincent Tavernier. Très beaux décors de Claire Niquet qui participaient sous les lumières de Carlos Perez à la magie du spectacle ; on a applaudi aux costumes d’Erick Plaza-Cochet (et notamment au final, celui d’Apollon-Louis XIV) tout d’inventivité. On regrettera comme d’habitude l’absence de diction des chanteuses qui campaient splendidement les héroïnes durant les six intermèdes ponctuant ce beau spectacle, un des clous de la saison (19 Février).

 

« L’Ombre de Venceslao » de Copi et Matalon

Imaginez la pampa argentine, quasi désertique et parcourue de terribles tempêtes ; c’est là que vit le gaucho Venceslao et sa curieuse famille composée de sa femme légitime (qu’on ne verra pas et qui meurt au cours de l’histoire), de sa maîtresse et des deux enfants qu’il a eus de ses deux femmes ; sa maîtresse, Mechita, est en outre courtisée par Don Largui un petit commerçant de la ville de Diamante il a décidé de les emmener vers les chutes d’Iguazu mais son fils, Rogelio, et sa fille, China, qui s’aiment – couple incestueux même s’ils n’ont pas la même mère ! – veulent, eux, se rendre à Buenos Aires et s’y marier. Tout ceci finira mal. « L’ombre de Venceslao » est une pièce de Copi (l’auteur de la célèbre « femme assise » du « Nouvel Obs ») dont le metteur en scène Jorge Lavelli a tiré le livret de cet opéra que Martin Matalon a mis en musique et que les mélomanes avignonnais vont découvrir. Copi était d’origine argentine, tout comme Lavelli et Matalon ; c’est assez dire qu’ils ont su rendre l’authenticité âpre et le climat impitoyable de cette histoire. La mise en scène de Lavelli s’inscrivait dans une austère scénographie de l’Espagnol Ricardo Sanchez-Cuerra faite d’immenses panneaux de toile articulés, ouvrant ou refermant l’espace scénique, le plateau lui-même meublé chichement de quelques objets de la vie quotidienne le tout sous les fumées ou de sombres lumières de Jean Lapeyre et Jorge Lavelli. Découverte donc que cette excellente équipe technique mais aussi des interprètes (cinq chanteurs et deux comédiens) et du chef catalan Ernest Martinez-Izquierdo tous nouveaux venus à Avignon tout comme les quatre bandonéonistes qui se joignirentt à l’Orchestre de région Avignon-Provence. Ce fut un véritable tour de force vocal (difficile à chanter) que réalisèrent les deux cantatrices et les trois chanteurs qui incarnaient les personnages de Copi, et tout d’abord la soprano colorature Estelle Poscio, nonobstant un rhume inopportun, qui joua à merveille China, la fille de Venceslao, fanatique de tango qu’elle dansa à merveille aux bras du danseur Jorge Rodriguez qui jouait , lui, Coco Pellegrini le proxénète ; la mezzo Sarah Laulan fut une truculente Mechita tenant tête à son amant Venceslao que campait avec force le baryton Thibaut Desplantes mais aussi à son amoureux transi le délié ténor Mathieu Gardon qui faisait assaut d’assiduité avec obstination ; enfin le jeune et talentueux ténor Ziad Nehme était un solide et souple à la fois Rogelio amoureux lui avec succès de China auquel il fit un enfant… Les comédiens Germain Nayl (le cheval Gueule de Rat), Ismaël Ruggiero (Le Singe) et David Maisse (le voix du Perroquet) n’ont pas démérité. Voilà un premier opéra qui devrait enrichir la belle carrière du compositeur Martin Matalon qui devra revoir sa partition pour l’adapter à la langue espagnole originelle dans laquelle il sera joué en 2018 ou 2019 à Santiago du Chili et à Buenos Aires (retour aux sources !) (10 février).

 

Bertrand Chamayou, un grand du piano

Le toujours jeune pianiste d’origine toulousaine Bertrand Chamayou (il aura trente-six ans à la fin de ce mois de février) que les mélomanes avignonnais ont applaudi à trois reprises depuis 2009, est bardé de récompenses multiples (il a été couronné par trois « Victoires de la musique ») ; il est au sommet de son art, doué d’une formidable maturité ce qui transparaît dans les œuvres qu’il se propose de jouer . Il a modifié in extremis et ex abrupto son programme Ravel renonçant au sombre « Gaspard de la nuit » tout comme à la virevoltante « Sérénade grotesque », il conserva des pages d’une grande complexité technique comme les bouillonnants « Jeux d’eau », ou l’émouvante « Pavane pour une infante défunte » ; il compléta ce programme par la délicate « Sonatine », les subtils « Oiseaux tristes », « Une barque sur l’océan ; l’hispanisante « Alborada del gracioso » et « La vallée des cloches » aux échos mêlés, tout cela en demies teintes parfaitement maîtrisées. Contraste complet en seconde partie dans ce répertoire où il excelle également, le Schubert des « Ländler » D. 790 de 1823, publiés par Brahms en 1864, laissant deviner ce que seront les mazurkas de Chopin ; de 1823 encore ce Lied très romantique transcrit pour le piano par Liszt, « À chanter sur l’eau » (Auf dem Wasser zu singen) et, point d’orgue de ce récital, la grande et « tempétueuse » (ce qualificatif et de Chamayou) « Fantaisie en ut majeur, D.760 » dite « Wanderer Fantasie » (Fantaisie du Voyageur, 1822) très virtuose et très tonique. En bis pour un public ravi, un Adagio apaisé extrait d’une des dernières sonates de Haydn. Bien belle soirée… (14 février).

 

 

Marie-Nicole Lemieux : Una voce poco fa… !

On l’avait vue et entendue lors des récentes « Victoires de la Musique » : la mezzo et contralto québécoise Marie-Nicole Lemieux – qui avait été une étonnante Suzuki dans « Madama Butterfly » à Orange l’an passé – offrit aux mélomanes avignonnais un somptueux récital. Cette merveilleuse cantatrice pleine de vie, au sourire étincelant, à la diction irréprochable, chanta six airs extraits d’opéras de Rossini (qu’on peut retrouver avec quatre autres dans un CD récemment paru chez Erato sous le titre « Rossini Si, Si, Si, Si ! », associée à la soprano Patrizia Ciofi), véritable florilège puisé dans « Mathide di Shabran » (air d’Edoardo, tour à tour émouvant et plein de joie), « Sémiramide » (air d’Arsace, au rythme endiablé) « Tancredi » (air d’un enthousiasme palpitant), « L’Italiana in Algeri » (les grands deux airs d’Isabella frémissants d’héroïsme), « Il Barbiere di Siviglia » (la célèbre cavatine « Una voce poco fa » : « il suffit d’une voix ! » révélant une Rosina plaisamment obstinée), entraînant le public du rire aux larmes, de l’ « opera seria » hérité du siècle des Lumières à l’ « opera buffa », dont Rossini fut le maestro incontestable. L’Orchestre National Montpellier Languedoc Occitanie, placé sous la baguette du talentueux chef Jean-Marie Zeitouni nouveau venu à Avignon, compatriote de Marie-Nicole Lemieux qui fit ses classes à Montréal, bon connaisseur du répertoire lyrique, servit d’écrin à cette éblouissante et frémissante cantatrice, à la tessiture d’une étonnante étendue, aux graves impressionnants. Le public enthousiaste fit un triomphe à ces artistes, ce qui lui valut trois … bis ( ! ) : d’abord l’air de Clarice tiré de « La pietra del paragone » (« La pierre de touche » opéra qui triompha à la Scala de Milan en 1812, Rossini avait tout juste 20 ans!) où l’héroïne dialogue avec le Comte incarné là de son pupitre par le chef Zeitouni pour la plus grande joie du public transporté ; puis « La Danza », cette célèbre tarentelle que tous les …ténors tiennent à chanter.  Et enfin reprise de l’air « Cruda sorte ! » de « L’Italiana in Algeri » que le public venait d’applaudir. Notons que l’orchestre fut fort justement associé au triomphe de la cantatrice : cette remarquable phalange méridionale d’un très haut niveau se partage l’Occitanie avec celle de Bordeaux, sans rivales sérieuses pour l’heure dans le Midi (15 février).

 

Une création mondiale : le Concerto pour piano de Thomas Enhco

La vedette de ce concert pour un printemps précoce de l’Orchestre de région Avignon-Provence fut sans conteste un musicien prodige : le jeune pianiste Thomas Enhco au parcours atypique ; une solide formation classique et compositeur de jazz talentueux, il joua à l’Opéra Grand Avignon, en création mondiale son premier « Concerto pour piano et orchestre » sous la direction de Samuel Jean qui lui avait suggéré de l’écrire. Thomas Enhco a de qui tenir ; il est issu de cette grande famille d’artistes (comédiens, chanteurs ou musiciens) que sont les Casadesus ; son grand père n’est autre que le grand chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus. Il a vingt-huit ans et derrière lui déjà une riche carrière en tant que compositeur, pianiste et violoniste, associé souvent à son beau-père le violoniste de jazz Didier Lockwood. On l’a donc entendu d’abord dans le « 24e Concerto pour piano en ut mineur » de Mozart (1786) contemporain des « Noces de Figaro », d’une grande expressivité ; il composa une cadence remarquable sur quoi s’achevait le premier mouvement de ce concerto aussi attachant que les 20e, 21e ou 23e qui fleurissent plus souvent dans toutes les salles de concert, et auquel ce jeune interprète rendit pleinement justice fort bien soutenu il est vrai par la phalange avignonnaise attentive à son jeu. Il était précédé d’une œuvre assez brève (15 minutes) du grand compositeur américain John Adams, « Eros piano », qui date de 1989 et que joua finement aussi Thomas Enhco en soliste. Quant à son concerto fort bien écrit, il reste une œuvre de jeunesse – ce qui n’est pas un défaut ! -, inspirée certes, mais encore sous influence, ce qui est normal, celle d’un Rachmaninov pour l’insertion du piano dans l’orchestre, d’un Prokofiev pour la motorique, mais également d’un Duke Ellington, d’un Bill Evans ou d’un René Urtreger, ressuscitant en quelque sorte le jazz symphonique qui fit les belles heures du jazz du siècle passé. Enthousiasme du public qui salua d’une longue ovation à ce brillant musicien qui le remercia par deux bis jazzy très virtuoses (17 mars).

 

Le baroque italien dans tous ses états

Les mélomanes avignonnais avaient découvert naguère la soprano Chantal Santon-Jeffery dans le « Tancrède » de Campra ; elle est revenue en la Cité des Papes pour un récital d’airs d’oratorios et d’opéras composés par deux musiciens baroques italiens emblématiques. Si on ne présente plus Vivaldi (1678-1741), on reconnaîtra en revanche qu’Alessandro Stradella (1639-1682), l’inventeur du concerto grosso, est moins connu, à tort, car c’est, avec son contemporain Corelli, un des compositeurs les plus importants du XVIIe siècle italien ; outre nombre d’oratorios et cantates, il a composé au moins six opéras. Sa vie tumultueuse lui valut de mourir prématurément, assassiné à Gênes par des sbires soudoyés par un homme dont il avait débauché l’épouse ! On entendit pour la première fois à Avignon des pages tirées de deux de ses opéras, « Moro per Amore » (l’ouverture et quatre courts extraits) et « La Forza dell’amor paterno » (1678, là également l’ouverture et quatre extraits) qui se caractérisent par une grande sobriété sur le plan de l’écriture sans négliger pour autant l’expressivité ce que rendit avec force la cantatrice douée d’une bien belle vocalité, très ductile, à défaut d’une diction souvent escamotée (prima la musica, dopo le parole !), apparaissant comme une sorte de sixième instrument au cœur du Galilei Consort (deux violons et basse continue, orgue positif ou clavecin, violoncelle et théorbe) qui l’entourait avec fougue. Après ces moments de musique profane – mais la frontière était tenue à l’époque entre le profane et le sacré – la musique sacrée fut représentée par deux pages de la « Juditha triumphans » de Vivaldi toute d’exubérance, contrastant par là même avec Stradella, suivie de pages des oratorios de Stradella, « La Pelagia » et « La Susanna ». Ce récital s’achevait après une formidable interprétation de « La Follia » cette célèbre Sonate en trio pour deux violons et basse continue de Vivaldi (la violoncelliste du Galilei Consort fit merveille dans cette œuvre), on applaudit le motet « In Furore » (1720), de Vivaldi toujours, deux airs encadrant un récit « lamento » s’achevant par un virevoltant « Alleluia » qui fut bissé. L’Ensemble Galilei Consort qui accompagnait la cantatrice, joua, en intermèdes des pages instrumentales de ces deux musiciens qui enchantèrent en leur temps les mélomanes tant génois que vénitiens (26 mars).

 

« Macbeth », sombre opéra de Verdi

« Macbeth » le dixième opéra de Verdi est un chef d’œuvre d’une grande puissance dramatique. Créé à Florence en 1847, sur un livret de Piave et Maffei d’après la pièce de Shakespeare, c’est le premier des trois opéras inspirés par le dramaturge anglais qu’admirait le Verdi romantique, dans celui-ci en parfaite adéquation avec l’univers baroque de Shakespeare. Il conte comment Macbeth monta sur le trône d’Angleterre après avoir fait assassiner le roi Duncan, puis éliminer de la même manière son ami Banquo. Mais le personnage essentiel, le moteur de ce drame est Lady Macbeth qui manipule son époux ; rôle très lourd (quatre airs dont la fameuse scène de somnambulisme au IVe acte) qui exige de la cantatrice qui l’incarne d’être tout à la fois « colorature » et soprano dramatique ; à Avignon la grande soprano bulgare Alex Penda (qu’on avait aperçue il y a… 26 ans lors d’une Fête de la Musique) fut avec force ce personnage redoutable ; à ses côtés ou face à elle, le baryton espagnol Juan Jesus Rodriguez campa un Macbeth autoritaire, velléitaire, déchiré, la basse roumaine Adrian Sempetrean fut quant à lui un solide Banquo ; les ténors Giuseppe Gipali en Macduff (un seul air mais parfaitement chanté) et Kevin Amiel en Malcolm complétèrent fort bien ce panel. La mise en scène du réalisateur Frédéric Bélier-Garcia rendit pleinement justice à cette œuvre en faisant un huis clos étouffant s’insérant dans les sobres décors de Jacques Gabel ; beau costumes de Sarah Leterrier, le tout sous les lumières maintes fois tamisées de Roberto Venturi: parfaites. On applaudit aussi le ballet du IIIe acte, danseurs noirs comme le drame qu’ils évoquent au cours du sabbat des sorcières, fruit de la riche imagination de la chorégraphe Marion Ballester ; en grande forme, le chœur (quasiment doublé de chanteurs supplémentaires) de l’Opéra Grand Avignon  et à la baguette l’Avignonnais Alain Guingal, passionné comme à l’accoutumée, familier de ce répertoire qui lui sied bien. Bien belle soirée (4 avril).

 

Printemps musical avec l’Orchestre Avignon-Provence

Le programme que l’Orchestre de région Avignon-Provence proposait ce printemps était original à plus d’un titre. D’abord par les œuvres qu’il joua. En ouverture une courte page d’une grande délicatesse du compositeur japonais Toru Takemitsu (1930-1996), « Tree Line » qui date de 1988, écrite pour une formation chambriste où les pupitres soli de l’orchestre firent la preuve (si nécessaire) de leurs talents. Elle fut suivie de « Diptyque-écho » (2008) concerto pour violon et orchestre de compositeur helvétique Michel Tabachnik qui s’articule en deux mouvements au long duquel la soliste – en l’occurrence Jeanne-Marie Conquer, nouvelle venue en la Cité des Papes, et qui fit forte impression sur le public clairsemé de cette soirée – déploya ses qualités : maîtrise formidable d’une partition qu’elle jouait là pour la première fois et virtuosité sans faille tout au long d’une œuvre qui sollicite le soliste en permanence. À ces pages de musique contemporaine succédèrent deux œuvres du répertoire traditionnel, « Tzigane », rhapsodie de concert pour violon et orchestre de Ravel où la soliste fit à nouveau merveille et la 4e Symphonie en ré mineur (1841-51) de Schumann, hommage à son épouse Clara, quatre mouvements qui s’enchaînent, pétris du romantisme qui étreint un jeune compositeur (Schumann avait tout juste 31 ans en 1841) amoureux fou ; l’orchestre brilla là de tous ses feux sous la houlette flamboyante du maestro au pupitre. Original aussi ce programme parce que la phalange avignonnaise était placée sous la direction du compositeur Michel Tabachnik lui-même, qui est un chef d’orchestre de réputation internationale, disciple naguère de Markevitch et de Karajan puis assistant de Pierre Boulez, et qui a dirigé les plus grands ensembles orchestraux. À ses côtés on attendait la jeune violoniste britannique Chloë Hanslip qui, indisponible, fut remplacée au pied levé par l’excellente Jeanne-Marie Conquer, grande connaisseuse de la musique contemporaine qu’on eut plaisir à découvrir (7 avril).

 

Tremplin Jeunes Instrumentistes : Le Quatuor Alberta

Le Quatuor Alberta, composé de jeunes chambristes dont aucun d’eux n’a trente ans, a vu le jour non loin d’Avignon, à Aix-en-Provence il y a peu ; il a fait ses classes auprès des plus grands quatuors de ce temps, ce qui a contribué à élargir sa formation et l’appréhension de son répertoire. Dans le cadre du « Tremplin Jeunes Instrumentistes », il a pu faire montre des qualités qui sont aujourd’hui les siennes en interprétant trois œuvres fort diverses qui sont aussi des pièces maîtresses du quatuor à cordes, prenant ainsi le risque de comparaisons redoutables avec nombre de leurs aînés. Disons-le tout de go : ce jeune ensemble s’est révélé plein de promesses qu’ils sauront à coup sûr amplifier. On entendit d’abord le fameux « Quatuor n°12 en fa majeur » dit « Américain » que Dvořák composa en 1893 lors de son séjour aux États Unis (à Spilville dans l’Iowa) ; ici le jeune Quatuor Alberta travailla au niveau des nuances multiples, avec parfois, de la part du premier violon, des pianissimi si ténus qu’ils étaient à la limite de l’audible, mais l’esprit « nouveau monde » de l’œuvre était bien restitué. Il fut suivi de la célèbre « Oración del torero » (la « Prière du torero », 1925) de l’Espagnol Turina ponctué d’un chaleureux « pasodoble » bien rendu. Et enfin, de Schubert, ce fut le non moins célèbre « Quatuor n°14 en ré mineur » (la tonalité du « Requiem » de Mozart) dit « La Jeune Fille et la Mort » (1824) en référence au sombre Lied écrit naguère par le compositeur et qu’évoque le deuxième mouvement (en sol mineur) dont les Alberta surent restituer avec ferveur le sombre climat romantique. Cette belle et juvénile soirée chaleureusement applaudie par un public pas toujours au fait des mœurs des salles de concert (l’entrée était gratuite et nombre d’auditeurs étaient probablement de néophytes ce dont on se réjouira), s’acheva sur un bis : une page d’Astor Piazzolla finement exécutée (11 avril).

 

« Anna Bolena », un drame romantique

Donizetti composa cet « opera séria » pour la grande cantatrice Giuditta Pasta qui le créa à Milan en 1830 et y triompha. Cette œuvre fut régulièrement jouée durant tout le XIXe siècle, mais disparut au début du 20e et ne ressuscita que lorsque Maria Callas incarna le rôle-titre en 1957 dans une mise en scène de Luchino Visconti qui triompha à son tour. Le livret, fondé sur des faits historiquement avérés, conte comment le roi Henri VIII d’Angleterre parvint à se débarrasser de son épouse Anne Boleyn pour épouser sa suivante Jane Seymour en l’accusant d’adultère avec son ancien fiancé Henry Percy ; tous deux furent jugés, condamnés et exécutés en 1536. On a vu en la Cité des Papes, dans cette rareté du répertoire avignonnais, la production de la réalisatrice helvétique Marie-Louise Bischofberger (qui fut l’épouse de Luc Bondy), dans des décors dépouillés (d’immenses toiles peintes) du scénographe autrichien Erich Wonder, sous les belles lumières de Bertrand Couderc et les sobres et élégants costumes du zurichois Kaspar Glarner ; ce fut remarquable à tous égards , l’ensemble s’inscrivant dans une mise en scène d’une grande lisibilité. On découvrit une distribution luxueuse avec, dans le rôle-titre, la soprano d’origine moldave Irina Lungu, belle et grande spécialiste du répertoire romantique tout autant que de ceux de Verdi et Puccini : c’était ses débuts dans ce rôle dont elle s’empara avec autorité. À ses côtés, dans un rôle de Giovanna Seymour  qu’elle connaît bien, la mezzo géorgienne Ketavan Kemoklidze fit merveille, toute d’émotion déchirée, remplaçant la mezzo américaine Kate Aldrich initialement annoncée ; la jeune mezzo Ahlima Mhamdi qu’on avait découverte en 2013 dans le cadre d’un « Tremplin Jeunes Chanteurs » incarna avec bonheur le page Smeton (rôle travesti) qu’elle étrennait pour l’occasion. La basse italienne Carlo Colombara en méforme (voix blanche, pas toujours juste) campait sans grande présence Enrico VIII dont il a le physique pourtant. Le ténor espagnol Ismaël Jordi fort apprécié à Avignon où il a chanté à plusieurs reprises, fut un vaillant Riccardo Percy, belle voix pour ce répertoire romantique qui lui convient bien. La basse Patrick Bolleire qui n’est pas non plus un inconnu à Avignon, en Rochefort, et le ténor Jérémy Duffau qui débutait à Avignon et dans le rôle de Hervey, n’ont pas démérité, tant s’en faut. L’Orchestre et chœur largement renforcé (Aurore Marchand), sous la houlette de Samuel Jean qui revenait à sa spécialité (le lyrique), étaient parfaits (16 mai). Beau travail !

 

Duo de rêve pour fin de saison

On ne présente plus le duo que forment Renaud Capuçon et Katia Buniatishvili chaleureusement accueilli à l’Opéra-Théâtre d’Avignon en 2011 et qu’on aspirait à retrouver. La pianiste française d’origine géorgienne devait célébrer en juin son trentième anniversaire elle qui donna son premier concert en 1993, à l’âge de six ans ! Las ! Elle qui aime interpréter la musique de chambre avec son complice le violoniste Renaud Capuçon de onze ans son aîné, déclara forfait pour raison de santé annulant tous ses récitals prévus ces temps-ci. Grande fut la déception des mélomanes venus nombreux l’applaudir ; mais déception vite balayée car la belle pianiste fut remplacée au pied levé par le jeune Guillaume Bellom (24 ans), récemment nommé « révélation soliste instrumental » au Victoires de la Musique 2017 , outre les nombreux prix qu’il a déjà remportés. On sait que Renaud Capuçon s’attache à promouvoir de jeunes musiciens qui jouent à ses côtés ; c’était le cas ce soir-là et grand fut le plaisir des nombreux mélomanes qui remplissaient à ras bord la salle de l’Opéra Grand Avignon (plus de 1100 auditeurs !), ultime soirée de la saison de Musique de chambre programmée par Raymond Duffaut. C’était la sixième fois que Renaud Capuçon se produisait à Avignon. En ouverture de leur récital, Capuçon et Bellom jouèrent tout en finesse les « Quatre Pièces romantiques » de Dvořák composées durant les années 1886-87, d’un lyrisme très schumannien, plus germanique que tchèque. Climat tout différent avec la « 7e Sonate pour piano et violon en ut mineur » de Beethoven, écrite quatre-vingt-dix ans plutôt par un compositeur romantique de vingt-sept ans, marquée au coin de sentiments sombres voire tragiques mais aussi d’une énergie farouche, merveille d’équilibre entre le piano qui mène le jeu et le violon qui lui emboite le pas : lecture lumineuse de la part de Renaud Capuçon répondant à la limpidité de Guillaume Bellom. Cet équilibre se retrouvait dans la célébrissime « Sonate pour violon et piano en la majeur » de César Franck, contemporaine des « Pièces romantiques » de Dvořák, un splendide dialogue romantique dédié au violoniste Eugène Ysaye qui l’interpréta et la fit connaître au monde entier et où nos jeunes interprètes se révélèrent les dignes héritiers d’un Zino Francescati et d’un Aldo Ciccolini, honorant grandement l ‘école française de musique. Applaudissements chaleureux in fine qui valurent au public deux bis : la « Méditation de Thaïs » de Massenet dédiée à Raymond Duffaut qui faisait là ces adieux de conseiller artistique de l’Opéra Grand Avignon dans le domaine de la musique de chambre : Renaud Capuçon rappela à cette occasion que Raymond Duffaut lui avait fait signé l’un de ses tout premiers contrats dans le cadre des Chorégies d’Orange il y a quelques années déjà. Puis ce fut le fameux « Liebesleid » (Chagrin d’amour) de Kreisler, un vieil air de danse viennois qui ravit les auditeurs. Bien belle fin de saison et de mandat ! (20 mai).

 

Somptueuse fin de saison avec « Faust »

Gounod découvrit le « Faust » de Goethe à l’âge de vingt ans (1838) ; cet ouvrage ne devait plus le quitter jusqu’à ce qu’il devienne l’opéra que l’on sait, créé en 1859 à Paris, après maintes coupures pour en alléger la durée, où il connut immédiatement un immense succès qui ne devait plus se démentir ; aujourd’hui il demeure avec « Carmen » de Bizet et « La Traviata » de Verdi un des opéras les plus populaires au monde. Cette œuvre monumentale est chère à Nadine Duffaut qui la mit en scène à Avignon ; ce fut aussi l’ultime spectacle d’opéra programmé par son mari Raymond Duffaut qui anima la scène de l’Opéra-Théâtre de la Cité des Papes presque sans discontinuer depuis 1974 ! La réalisation, d’une grande finesse et d’une rare intelligence – ce qui déplut à quelques esprits bornés – qui faisait de cet opéra une œuvre crépusculaire, une sorte de testament musical et le bilan d’une vie – celle du vieux philosophe Faust omniprésent (Antoine Normand, parfait) ; elle s’inscrivait dans des décors d’Emmanuelle Favre experte en la matière, des costumes de l’excellent Gérard Audier sous les lumières raffinées de Philippe Grosperrin. Belle distribution avec d’abord Nathalie Manfrino, délicate et émouvante Marguerite, très en voix, à la diction parfaite ; Florian Laconi dans le rôle-titre campait un Faust en demi-teinte, aigus hurlés comme d’habitude et voix chevrotante sans trop de nuances ; Jérôme Varnier qui débutait dans ce rôle fut un solide Méphistophélès, satanique à souhait, tout comme Lionel Lhote dans celui de Valentin ou Samy Camps en Siebel pour sa première apparition à Avignon ; Philippe Ermelier bien connu à Avignon était un non moins solide Wagner. Cerise sur le gâteau, Alain Guingal était à la tête de l’Orchestre Avignon-Provence transcendé, tout comme le chœur d’Aurore Marchand et le Ballet d’Éric Belaud (impressionnante Nuit de Walpurgis). Un formidable spectacle pour clore une riche saison. Point d’orgue et coda…! (9 juin).

 

« Une Nuit à l’Opéra »

Au lendemain de cette « Nuit à l’Opéra », la salle de l’Opéra Grand Avignon devait fermer ses portes pour ne les rouvrir après rénovation que dans deux ans. Cette « nuit » fut aussi la soirée d’adieu de Raymond Duffaut qui quitta ce soir-là ses fonctions de conseiller artistique, lui qui anima la vie musicale et théâtrale de cette maison durant plus de quarante ans ! Cette soirée qui débuta à 18h30 pour s’achever à minuit était présentée par Alain Duault. Dans une belle et élégante réalisation de Nadine Duffaut (une de ces mises en espace spirituelle dont elle a secret) assistée de Sophie Duffaut (ce sur quoi Alain Duault insista un peu lourdement tout au long de ce spectacle), on vit et entendit se produire cantatrices et chanteurs entourés, durant la première des trois parties qui ponctuèrent cette soirée, par l’Orchestre de région Avignon-Provence à la tête duquel se succédèrent cinq grands chefs, Luciano Acocella, Alain Guingal, Samuel Jean, Jean-Yves Ossonce et Dominique Trottein, le chœur (Aurore Marchand), le ballet (Éric Belaud) et la maîtrise (Florence Goyon-Pogemberg) de l’Opéra du Grand Avignon ; première partie avec toute la troupe pour évoquer l’opérette qui a eu de tous temps une place privilégiée dans cette maison, et tout spécialement Offenbach dont les pages les plus célèbres furent chantées, d’ »Orphée aux Enfers » à « La Vie parisienne » en passant par « La Belle Hélène » et « La Grande-Duchesse de Gérolstein » pour s’achever sur un cancan endiablé. Durant les deux autres parties plus chambristes (interprètes accompagnés au piano par les excellentes Hélène Blanic et Kira Parfeevets, voire Dominique Trottein, on savoura les pages les plus connues des opéras qui ont ponctué les quarante années de direction de Raymond Duffaut chantées par huit sopranos, cinq mezzos,  quatre ténors, cinq barytons et un baryton-basse, deux basses et un comédien-fantaisiste !!! Il les faudrait toutes et tous citer ! Ces artistes aujourd’hui mondialement reconnus et applaudis doivent beaucoup (et ils le savent, d’où leur présence ce soir-là) à Raymond Duffaut qui a su découvrir les potentialités musicales de nombre d’entre elles et eux et les a aidés à leurs débuts pour les accompagner fidèlement ensuite. Ce fut un bien bel hommage que la plaquette éditée à cette occasion immortalisa (16 juin). Une page était tournée.