Saison 2017-2018 Opéra Grand Avignon (2ème Partie mars-juin)

« Toujours sourire » à l’Opéra Confluence

C’est dans sa version française mais dans celle de Vienne pour la partition, beaucoup plus riche et raffinée, que l’on vit à Avignon « Le Pays du sourire », l’opérette romantique que Franz Lehár composa d’après une autre de ses opérettes, « la Veste jaune » qu’il avait écrite auparavant (1923) ; celle-ci, « Le pays du sourire » (Das Land des Lächelns) fut créée à Berlin en 1929 et conte les amours contrariées d’une aristocrate autrichienne, Lisa, et de l’ambassadeur de Chine près la Cour de Vienne, le Prince Sou-Chong : choc de cultures, de coutumes, de civilisations, auquel la jeune femme est confrontée lorsqu’elle suit à Pékin celui qu’elle aime et qu’elle a épousé, le prince Sou Chong nommé Premier Ministre … Opérette douce-amère, très fin de siècle, d’une grande délicatesse musicale, oscillant entre les deux Strauss, Johann II et Richard, avec une teinte de Debussy… Le héros de cette histoire rappelle au premier acte que dans son pays il faut « Toujours sourire… et sembler rire du sort malheureux ». Pierre-Emmanuel Rousseau réalisa cette opérette avec beaucoup de goût  tant au niveau de la mise en scène, sobre, que des décors magnifiques (fabriqué à Tours, en coproduction avec Avignon pour les costumes tout d’élégance). Le plaisir du spectateur eût été complet si les protagonistes avaient tenu leur rôle :Amélie Robins (Lisa) manquait singulièrement de medium et de grave et Sébastien Droy (Sou-Chong) avait une voix métallique peu séduisante ; bien peu chinois, on l’a connu mieux inspiré ; tous deux témoignaient d’un fâcheux manque de diction à telle enseigne que nombre de spectateurs ont regretté l’absence de surtitrage ! Saluons en revanche les très bonnes prestations de Francis Dudziak, solide Tchang, de Norma Nahoun, subtile princesse Mi, et de Marc Scoffoni agréable Gustave de Pottenstein. On a applaudi chaleureusement aussi le très beau ballet d’Élodie Vella sur quoi débute le deuxième acte et le chœur maison d’Aurore Marchand. Enfin dans la fosse, l’Orchestre régional Avignon-Provence était placé sous la houlette du bon connaisseur de ce répertoire qu’est Benjamin Pionnier qui a fait merveille ce soir-là, nonobstant des cuivres par trop bruyants par moments (ceci du à l’absence de vraie fosse) (10 mars).

Musique pour insomniaque : les « Variations Goldberg » de Bach

Les fameuses « Variations Goldberg » de Bach constituent la quatrième partie de sa « Pratique du clavier » (Clavierübung) ; commandées par le comte von Keyserling, insomniaque que seule la musique pouvait endormir, elles étaient jouées le soir par le claveciniste Johann Gottlieb Goldberg (d’où leur nom), protégé du comte et élève de Bach ; elles furent publiées en 1742 sous leur titre exact : « Aria avec quelques variations pour clavecin à deux claviers » (Aria mit verschieden Veränderungenvors Claviercimbal mit 2 Manuelen) ; au nombre de trente, dix de ces variations sont écrites pour deux claviers, une autre (Variation 5) étant laissée au choix du claveciniste, un ou deux claviers. L’usage des deux claviers rend l’exécution de ces Variations difficiles pour un pianiste. À Avignon, Amphithéâtre Mozart du Conservatoire, elles eurent pour interprète Benjamin Alard, organiste de formation qui découvrit au début du siècle le clavecin et l’univers de Bach dont il est aujourd’hui un des meilleurs connaisseurs, d’où son premier prix au Concours international de Bruges en 2004. Claveciniste de grand talent, il sut mettre en valeur ce monument que sont ces « Variations Goldberg », en sol majeur, un des sommets  de la musique pour clavier ; un jeu limpide, finement ciselé, une diversité interprétative remarquable tout en respectant la lettre et l’esprit de l’œuvre, une virtuosité qu’on ne pouvait prendre en défaut et qui laissait pantois : on n’oubliera pas de si tôt les 28eet 29evariations précédant le Quodlibetfinal ; tel fut ce magnifique récital de Benjamin Alard qui exalta la musique de Bach, sur le très beau clavecin vert olive de Christophe André facteur réputé qui sied à Nîmes, et qu’applaudit à tout rompre le public assemblé dans l’amphithéâtre Mozart plein à ras bords, ce qui lui valut un superbe bis, l’ « Allemande » extraite de la 5e« Suite française » du Cantor de Leipzig ! (18 mars).

 

Vanda la migrante à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon

Cet opéra singulier et fascinant plonge le spectateur dans le monde contemporain, celui, brûlant, des exilés qu’on appelle aussi « migrants ». Le livret que Jean-Pierre Siméon a tiré de son récit, « Le testament de Vanda », dit l’histoire d’une femme détenue dans un centre de rétention ; elle conte à son enfant ce que fut sa vie : « la guerre, l’amour perdu, le viol, les frontières interdites, l’errance, la misère, le rejet » selon les mots du compositeur Lionel Ginoux qui met sur scène cette femme originaire non pas d’Afrique mais plus vraisemblablement des Balkans (le Kosovo ?) ; elle était magnifiquement incarnée par la jeune mezzo-soprano Ambroisine Bré, dotée d’une voix chaleureuse et comédienne accomplie, accompagnée musicalement par la remarquable gambiste Marie-Suzanne de Loye et la musique électronique du compositeur en totale fusion. Cette œuvre renvoie irrésistiblement à la musique monodique des débuts du baroque et apparaît comme un « Lamento » de Monteverdi : c’est superbe. La mise en scène était confiée à Nadine Duffaut qui réalisa naguère à Avignon l’opéra de David Alagna « Le dernier jour d’un condamné »… Elle était entourée de son équipe technique habituelle, Emmanuelle Favre pour une scénographie dépouillée bien en accord avec le sujet, Danièle Barraud pour les deux costumes, celui de la protagoniste et celui de la gambiste sous les lumières de Philippe Grosperrin ; les vidéos d’Arthur Colignon mettaient, dans un flou savamment travaillé, en valeur les images de la jungle de Calais choisies par la réalisatrice en contrepoint du récit psalmodié par Vanda à sa petite fille Belette. Ce message désespéré d’une mère qui veut s’effacer pour laisser à son enfant une autre vie était impeccablement réalisé sur le plateau de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon qu’avait fort judicieusement choisi le directeur de l’Opéra du Grand Avignon, Pierre Guiral, pour présenter cette œuvre hors du commun au public avignonnais qui a fait une chaleureuse ovation à ce spectacle lors de ses deux représentations. Un opéra de chambre ? Sans doute mais aussi un des temps forts de la saison (6 & 7 avril).

 

Julie Fuchs et l’octuor Ô-celli

On ne présente plus Julie Fuchs qui, née à Meaux en 1984, a grandi à Avignon où elle fit ses premiers pas de cantatrice sous la houlette de Pierre Guiral, aujourd’hui directeur de l’Opéra du Grand Avignon, confortée par ses études au Conservatoire de Paris. Révélation ADAMI 2009, Révélation lyrique aux Victoires de la Musique en 2012, on l’a applaudi dans « Lucia di Lammermoor » à Avignon en 2015. On l’a retrouvée avec plaisir dans un récital des plus originaux, consacré à des musiques hispaniques ; elle était accompagnée par l’ensemble Ô-celli, huit violoncellistes originaires pour quatre d’entre eux, trois hommes et une dame, de Belgique (le siège de l’ensemble est à Bruxelles) mais aussi une Japonaise qui joue à Bonn, une Coréenne à l’Opéra de Paris et un ex-soliste  de l’orchestre de Pampelune, le tout présenté par cet électron libre qu’est Alexandre Beauvoir, auteur avec Sébastien Walnier de plusieurs transcriptions du programme. Avant que d’entendre Julie Fuchs, on put apprécier la formidable musicalité d’Ô-celli dans « España » d’Emmanuel Chabrier, de Turina et les « Dansas fantasticas » de Turina, trois pages toutes de passion, puis la soprano fit son apparition nimbée d’une superbe robe noir et blanc du plus bel effet, pour interpréter « Zaïde » de Berlioz un boléro composé en 1845 sur un poème de Roger de Beauvoir, la pathétique histoire d’une orpheline, finement distillée, suivie de l’admirable cantilène extraite des « Bachianas Brasileiras n°5 » pour soprano solo et huit violoncelles du brésilien Heitor Villa Lobos qui Julie Fuchs sut incarner avec maestria et émotion (final bouche fermée, impeccable). En seconde partie de ce concert, on entendit de Francisco Barbieri, fameux compositeur de zarzuelas, un air très connu « Porqué se oprime el alma », de Piazzolla, incontournable, l’inventeur du « tango nuevo » – Piazzolla est au tango ce que Chopin est à la valse – on entendit trois pages emblématiques, « Fuga y Misterio », « Milonga del Angel » et « Muerte del Angel » et une danse du mexicain Antonio Marquez, « Danzon n°2 ». Le programme s’achevait dans la gaité avec Léo Delibes et ses « Filles de Cadix », une joyeuse mélodie… En bis la délicate « Melodia sentimental » de Villa Lobos et après un vigoureux rappel, la chanson populaire espagnole « Historia de un amor » popularisée en France par Gloria Lasso (2956), Dalida (1957) et cinquante ans plus tard par Dany Brillant (2007) et récemment Hélène Ségara (2016) ; Julie Fuchs rappela que qu’elle avait chanté cette mélodie pour sa toute première apparition en public dans un petit cabaret avignonnais à l’instigation de son professeur ! Succès garanti, applaudissements chaleureux et « standing ovation » qui saluaient la cantatrice tout autant que l’ensemble qui l’accompagna magistralement (9 avril).

 

« Chromatismes » dans la musique baroque

Justin Taylor a tout juste vingt-cinq ans. Il a d’abord travaillé le piano au Conservatoire de Paris, puis le clavecin auquel il se consacre désormais ; il a été nommé, aux Victoires de la Musique classique 2017, « révélation artiste instrumental ». Tout comme Benjamin Alard, il a décroché le premier prix du concours international de Bruges et bien d’autres titres aussi prestigieux. Il a fait un tabac au festival de Montpellier. En la Chapelle de l’Oratoire d’Avignon, il a proposé un programme varié bien fait pour mettre en valeur son grand talent : deux pages de Bach en ouverture (la « Toccata en mi mineur BWV 914 » et la « Fantaisie chromatique en ré mineur BWV 903 ») : la très légère réverbération acoustique de la chapelle mettait en valeur les fugues tant de la « Toccata » que de la « Fantaisie » ; servant aussi la « Suite  en la mineur » de Rameau, tirées de ses « Nouvelles Suites de pièces de clavecin » qui datent de 1728 ; sept pièces d’une étonnante diversité et d’une richesse harmonique surprenante, le tout parfaitement maîtrisé (une page virtuose, « Les Trois mains » formidablement mise en valeur). Suivaient une belle « Fantasia Chromatica » du néerlandais Sweelinck (1562-1621), admirablement restituée, une Sonate de Scarlatti (K 30), exact  contemporain de Bach, et en final le célèbre « Fandango » du Catalan Antonio Soler (1729-1783) dont  l’ostinato harmonique inspira Ravel. Chapelle pleine d’amateurs enthousiastes qui eurent droit à trois…bis : les célèbres « Barricades mystérieuses » de François Couperin, « Jupiter » transcription pour  de la dernières page de la 5eSuite pour viole (1647), de Forqueray (<u’on retrouve sur le premier CD enregistré par Justin Taylor et consacré à « la Famille Forqueray ») et une dernière Sonate de Scarlatti (K 208). Il faisait chaude dehors, plutôt frais à l’intérieur ; le juvénile Justin Taylor a magnifiquement réchauffé l’atmosphère de ce dimanche printanier (15 avril).

 

Pôle Culturel Jean Ferrat de Sauveterre : Une « Fille mal gardée » mais printanière

Ce fut dans le cadre de l’édition 2018 de « Tous à l’Opéra » consacrée cette année à la danse et placée sous le parrainage de la danseuse étoile de l’Opéra de Paris Aurélie Dupont que l’Opéra Grand Avignon produisit la version chorégraphiée par Éric Belaud, patron du Ballet-maison, du plus célèbre et sans doute du plus ancien ballet du patrimoine classique, « La Fille mal gardée » (créé à Bordeaux en 1789,à la veille de la Révolution) sur une musique de Ferdinand Hérold qui date, elle, de 1828. Cette œuvre des plus plaisantes a connu maintes versions tant chorégraphiques que musicales, la plus achevée de nos jours étant celle de Frederick Ashton pour le Royal Ballet (1960) considérée comme la version définitive de l’œuvre. La version musicale est celle de John Lanchbery, chef d’orchestre et compositeur du Covent Garden de Londres ; elle s’articule en deux actes et trois tableaux et se compose de 30 numéros. Cette partition alerte et fort bien troussée tout comme le livret est ponctuée d’emprunts aux versions précédentes ; c’est là un patchwork musical réjouissant où l’on peut s’amuser à reconnaître des extraits d’œuvres de Martini (l’auteur de « Plaisir d’amour »), Pugni, Rossini, Donizetti, Minkus, Glinka, Delibes, Drigo, Anton Rubinstein… ! C’est dans la belle salle du Pôle Culturel Jean Ferrat de Sauveterre dans le Gard que l’on a pu applaudir cette nouvelle mouture de « La Fille mal gardée » ; dans le chaleureux et sobre décor d’Emmanuel Favre chaudement éclairé par Philippe Grosperrin, et les costumes agrestes du plus bel effet de Danièle Barraud, le ballet de l’Opéra Grand Avignon, presque au complet, a habité avec maestria la chorégraphie d’Éric Belaud très fidèle au livret et pleine d’humour. Au total huit danseuses et danseurs, et six solistes ont donné vie et rythme à ce ballet endiablé. Le couple vedette – Bérangère Cassiot et Ari Soto – a fait merveille fort bien entouré par Béryl de Saint-Sauveur truculente veuve Simone (épatante dans son numéro de claquettes digne de Broadway, n°17a des danses), et en contrepoint numéros comiques d’Anthony Beignard (Alain) et Sylvain Bouvier (Thomas, son père).. Inusable ballet donc qui aura encore dans cette version toute d’alacrité de beaux et soirs devant lui ! (5 mai).

 

Musique sacrée à Notre-Dame des Doms

Programme composite pour cette soirée de Musique sacrée en la Cathédrale Notre-Dame des Doms d’Avignon : deux Messes de nature bien différente d’abord ; la première, de Mozart est une Messe brève en do majeur dite « du solo d’orgue » composée fin 1776, joyeuse car écrite pour la fête de Noël, populaire par excellence, formée des six pages traditionnelles chantées par quatre solistes, deux dames et deux messieurs. Ce soir-là c’étaient la vaillante soprano Ludivine Gombert parfaite dans sa partie ; à ses côtés tout aussi idéale, la mezzo soprano Albane Carrère ; les messieurs étaient le très bon ténor Alfred Bironien et la basse n’était autre que le directeur de l’Opéra Grand Avignon, Pierre Guiral qui, retour aux sources, assure toujours solidement. La seconde Messe, de Schubert, fut composée en 1815 (il avait dix-huit ans) ; c’est une « missa brevis » mobilisant trois solistes et l’on retrouvait dans de courtes séquences Ludivine Gombert face au ténor Alfred Bironien à nouveau et au baryton basque, imposant, Gilen Goicoechea ; cette messe, de forme tout aussi traditionnelle que celle de Mozart, laisse passer un léger souffle romantique, très mélodique, notamment dans le « Benedictus ». Ce souffle romantique on devait le retrouver dans les trois transcriptions pour deux orgues d’extraits des symphonies de Mozart (la 41edite « Jupiter », clin d’œil vers l’Élysée ?) de Beethoven (la 7e) et de Brahms (la 3e) qui encadraient les deux messes et qu’interprétèrent les organistes bien connus à Avignon, Luc Antonini à l’orgue de chœur  et Jean-Pierre Lecaudey à l’orgue doré de la cathédrale. Que penser de ces transcriptions signées Jean-Pierre Lecaudey ? La première, l’Allegro initial de la Symphonie de Mozart sonne avec éclat et presque trop bruyamment ; la deuxième, le deuxième mouvement de la 7eSymphonie de Beethoven, Allegretto, trop lente, manquait allant, évoquant plutôt une marche funèbre ; seule la troisième, le Poco Allegretto de la 3eSymphonie de Brahms (qui illustra naguère le film d’Anatole Litvak « Aimez-vous Brahms ? ») laissa passer un délicat souffle romantique, celle-ci était convaincante. Pour tout dire, ces transcriptions, dans le droit fil de ce qui s’est toujours fait depuis le Siècle des Lumières (Mozart, Haydn, Beethoven, Liszt ou Brahms ont transcrit telles de leurs œuvres pour un petit nombre d’instrumentistes afin de les faire connaître d’un plus large public) ne nous ont pas semblé s’imposer. Ceci ne doit pas faire oublier le Chœur de l’Opéra Grand Avignon qui interprétait avec conviction et enthousiasme les messes, les deux organistes qui l’accompagnait à la perfection et les solistes placés sous la houlette d’Aurore Marchand, direction et battue impeccables comme à l’accoutumée (11 mai).

 

La Musique baroque de Venise à Avignon

Séduisant programme que la talentueuse mezzo-soprano Léa Desandre, « révélation artiste lyrique de l’année » aux Victoires de la Musique 2017, proposa aux mélomanes avignonnais. Elle était accompagnée à l’archiluth par son compagnon Thomas Dunford qu’on avait déjà applaudi il y a deux ans dans le cadre du Festival Musique baroque en Avignon. Prévu dans le jardin d’honneur du Musée Calvet, ce récital eut lieu dans la Galerie Vernet de ce même musée pour cause d’intempérie – il pleuvait abondamment -, mais le cadre de substitution fut finalement idéal. Entrecoupées de « Toccate » de Kapsberger, vénitien d’origine germanique, Léa Desandre fila à merveille des pages de compositeurs vénitiens sur le thème de l’amour sous ses formes les plus diverses telles qu’exprimées à l’époque baroque, de Monteverdi avec un subtil madrigal introductif, « Si dolce è il formento » (« Qu’il est doux le tourment qui se trouve en moi », 1624) ou cette mélodie de 1632 « Quel sguardo sdegnosetto » (« Ce regard quelque peu méprisant ») finement ciselée tout comme le furent un madrigal de Merula « Folle è ben che si crede »  (« C’est folie que de te croire »), ou deux délicates « arie » de Frescobaldi, « Cosi mi disprezzate » (« Pourquoi me dédaignes-tu ? ») et « Se l’aura spina » (Si la brise souffle… ») qui dataient de 1630. Outre les cinq « toccate » de Kapsberger superbement interprétées par Thomas Dunford, on savoura du même une fort jolie villanelle, « Figlio dormi » (Dors mon fils ») suivie d’une berceuse de Merula « Canzonetta sopra alla nanna » (1636). Et l’on atteignit des sommets avec trois airs emblématiques puisés chez Haendel : le premier était tiré de son opéra « Alcina » (1735) où Ruggiero chante (Acte II, scène 11) « Verdi prati » (« Verts pâturages ») ; le deuxième était le curieux air d’entrée de l’opéra « Serse » où le héros (Xerxes) chante son amour de l’arbre sous lequel il s’abrite : « Ombra mai fu » (« Jamais l’ombre d’aucun arbre ne fut ni plus chère, ni plus aimable ni plus douce ! ») ; quant au troisième c’était le fameux air extrait de « Rinaldo » Lascia ch’io pianga » (acte II, Almirena supplie : « Laissez-moi pleurer », 1711) repris par Haendel de son opéra antérieur « Almira » (1705) ; écrit primitivement pour soprano, toutes les mezzo-sopranos s’en sont emparé tant l’émotion qu’il suscite est grande. Léa Desandre fut là merveilleuse de sensibilité ; voix splendide aux aigus éclatants et aux graves profonds, une tessiture exceptionnellement large et maîtrisée : pour son public ravi elle chanta en bis deux airs de musique française dont le coquin « Auprès du feu on fait l’amour… » (H.446) tiré des « Airs sérieux » (sic)  de Marc-Antoine Charpentier. Léa Desandre appartient à cette jeune génération pleine d’espoirs qui témoigne de la vitalité du chant français (autre référence, la soprano Sabine Devieilhe, enchanteresse comme Léa Desandre). Fin de saison sur les cimes pour « Musique baroque en Avignon » qui a connu un franc succès et une fréquentation accrue par rapport aux saisons précédentes. Encourageant ! (13 mai).

 

Opéra Grand Avignon : Un tout jeune « Barbier de Séville »

« Il Barbiere di Siviglia » (« Le Barbier de Séville ») est sans doute le plus populaire des opéras de Rossini ; mais populaire pour qui ? Pour les jeunes qui ne se sont pas encore frottés à l’opéra ? Sûrement pas ! Gilles Rico a eu la bonne idée d’adapter et de traduire en français le livret de ce chef-d’œuvre et de le présenter avec le metteur en scène Damien Robert dans une version allégée ; ils ont conservé l’esprit primesautier de cette histoire bien faite pour retenir l’attention d’un jeune public qui ne peut que souscrire à la quête de liberté de Rosine. Celle-ci était incarnée avec spontanéité par Valentine Lemercier en une sorte de Blanche Neige têtue ; Mathieu Gardon fut un roué Figaro et Pierre-Emmanuel Roubet le jeune Comte Almaviva amoureux transi de Rosine, parfaits. Le baryton-basse Thibault De Damas campa avec verve un affreux Bartolo, tuteur de Rosine (hué au salut final comme à guignol !) ; son complice Don Basile était chanté avec humour par Olivier Dejean. Une équipe jeune pour un jeune opéra avec Adrien Perruchon au pupitre qui dirigea avec brio une partition très resserrée et des chanteurs très engagés sans oublier le chœur dans la salle constitué de jeunes ayant participé aux répétitions. Spectacle festif, un peu brouillon certes mais dans un cadre plein de trouvailles (scénographie de Thibault Sinay, inventive et colorée – le tricycle rouge de Figaro ou le pick-up d’Almaviva supportant le continuo au piano) où l’accent était mis sur le côté burlesque de l’œuvre. Une expérience à suivre (19 mai).

 

Concert de printemps de l’Orchestre Avignon-Provence

« Alia » par quoi débuta ce concert printanier de l’ORAP, est une des œuvres majeures, au style très personnel, du compositeur français Pascal Zavaro, né en 1959, qui mêle souvent musique électronique et instruments traditionnels ; ce n’est pas un inconnu à Avignon où il reçut naguère le Prix international d’interprétation en duo. Point de musique électronique ici mais une riche orchestration pour une œuvre au lyrisme affirmé sans innovation excessive, proche des compositions des musiciens français du début du XXesiècle, qui se laisse écouter avec plaisir.  Le pianiste virtuose Alexandre Tharaud est lui aussi bien connu en la Cité des Papes où il interpréta le « Concerto en sol majeur » de Maurice Ravel créé en 1932 la  grande pianiste Marguerite Long dont Tharaud est le digne successeur dans cette page en trois mouvements, ponctuée d’accents jazzies au premier mouvement, d’une introduction solo élégiaque au second mouvement finement ciselée, et de passages pyrotechniques ébouriffants au troisième. Public évidemment enthousiaste qui obtint deux bis, l’un de François Couperin dont Tharaud pense à raison que Ravel était un héritier, l’autre de Gershwin dont on sait que l’auteur de « Ma Mère L’Oye » était proche. Dans un style tout différent on conclut avec la « Sérénade n°1, opus 11 », de Johannes Brahms, une œuvre de jeunesse, la première pour orchestre du compositeur (1857, il avait 24 ans), écrite primitivement pour un petit ensemble de neuf instruments sensiblement enrichie par la suite sur le plan orchestral ; elle s’articulait en six mouvements, pétillants et pleins d’allant  dans la joyeuse tonalité de ré majeur. La phalange avignonnaise, placée sous la baguette de l’excellent chef Patrick Davin, a joué avec un bonheur évident et communicatif (25 mai).

 

« La Traviata », demi-mondaine au grand cœur

Dernier des trois opéras constituant la fameuse « trilogie verdienne » (avec « Rigoletto » et « Le Trouvère »), « La Traviata » naquit de la rencontre que fit Verdi, au début de l’année 1852, avec la pièce de théâtre, créée le 2 février 1852, qu’Alexandre Dumas fils avait tirée de son roman, « La Dame aux camélias ». Le sujet le touchait profondément parce qu’il faisait écho à sa propre situation. En effet le concubinage qu’il entretenait avec la chanteuse Giuseppina Strepponi était fort mal accueilli par la bourgeoisie de Busseto (duché de Parme) où ils vivaient. Verdi brosse là un drame intimiste exaltant l’esprit de sacrifice d’une femme que l’amour transcende. Il faut une réalisation rigoureuse et des interprètes de haut niveau pour jouer et chanter « La Traviata », opéra emblématique s’il en est.

Ce ne fut malheureusement pas le cas à Avignon pour ce dernier spectacle de la saison 2017-2018 du tout nouvel Opéra Confluence. La « Note d’intention » du metteur en scène Stefano Mazzonis di Pralatera laissait deviner de bonnes idées qui n’aboutirent pas concrètement. On en retiendra quelques unes : la vente aux enchères des objets ayant appartenu à Violetta évoquée au début de l’ouverture, idée judicieuse mais imparfaitement réalisée ; l’évocation du ténébreux et récent passé de la Traviata au cours du premier acte (côté jardin, une chambre de maison close où s’ébattent des fêtards enlaçant des prostituées seins à l’air), idée reprise au dernier acte lorsqu’il fut fait allusion au carnaval ; la poupée dont se saisit Violetta à la fin du premier acte qui rappelle que l’héroïne de ce drame est une toute jeune femme à peine sortie de l’enfance et qu’on retrouvera au final en même temps que son lit de petite fille où elle git non loin de ces autres lits où elle fit carrière, sans doute là la plus judicieuse idée de cette réalisation, insuffisante toutefois pour faire un opéra ! Ne parlons pas des décors alambiqués ni des costumes affreux qui se voulaient sans doute une caricature voire une satire de la bourgeoise débauchée ; mais à quelle époque ? Et pourquoi les protagonistes hommes – à l’exception du Baron Douphol fort bien campé par Jean-Marie Delpas –  avaient-ils tous des cheveux longs ? Sans compter les coiffures extravagantes des dames qui faisaient songer aux merveilleuses ou incroyable du Directoire ! Qu’en fut-il des interprètes ? Violetta était incarnée par Maria Teresa Leva, confortable soprano dramatique aux aigus tonitruants qui, affublée d’une robe qui ne l’avantageait guère, évoquait irrésistiblement la créatrice du rôle en 1853 à la Fenice de Venise,  Fanny Salvini-Donatelli, femme opulente qui fut de façon invraisemblable la frêle Traviata phtisique et bientôt à l’article de la mort. À ses côtés ou face à elle, Davide Giusti était un Alfredo Germont un peu juste (!) vocalement au premier acte, se reprenant au deuxième mais manquant singulièrement de charisme et Ernesto Petti campait un Germont père terriblement statique nonobstant une très belle voix de baryton. Sophie Pondjiclis (Flora Bervoix) ou Aline Martin (Annina) étaient parfaites dans des rôles brefs tout comme George Iatrou (Docteur Grenvil) ou Ugo Rabec (Marquis d’Obigny). Le chœur renforcé, en dépit de quelques légers flottements, a assumé. L’ORAP, placé sous la houlette passionnée de son chef invité Samuel Jean, a fort bien tiré son épingle du jeu, la fosse oblongue et peu profonde de l’Opéra Confluence n’étant pas idéale, d’où des impressions d’excès de la part des cuivres. On oubliera sans doute cette production qui venait de l’Opéra Royal de Wallonie, inaboutie à Avignon (8 juin).

 

Point d’orgue baroque avec Vivaldi à Avignon

On espérait la cantatrice Chantal Santon-Jeffery pour ce concert baroque très attendu ; elle était hélas indisponible. Changement de programme pour ce concert – clôture de la saison 2017-2018  de l’ORAP – qui fut intégralement consacré à Vivaldi, mais qui s’en serait plaint ? En première partie, deux « Sinfonie » pour cordes, toutes deux en mi mineur, et deux « Concerti » le premier pour hautbois, cordes et basse continue, en la mineur, la soliste étant celle de l’orchestre, Frédérique Costantini qui déploya son grand talent dans cette œuvre toute en finesse ; le second pour basson et orchestre en ré mineur eut pour soliste le basson solo de l’orchestre, Arnaud Coïc, tout de réserve contenue pour une page qui mettait en valeur son superbe instrument : ce fut une belle occasion d’apprécier le talent de ces deux musiciens. En seconde partie, le chef d’œuvre incontournable de Vivaldi, les quatre « Concerti » pour violon, cordes et continuo plus connus pour évoquer « Les Quatre Saisons » ; le soliste était l’excellent Julien Chauvin qui dirigea simultanément de son archet l’orchestre en formation chambriste, dix-huit instruments à cordes (avec le chef), deux bois solistes (hautbois et basson) et un clavecin pour le continuo. Abandonnant l’Opéra Confluence la phalange avignonnaise avait judicieusement pris possession du chœur de l’Église des Carmes (15 juin). On devait retrouver cette formation dans ce même programme dans cinq églises du département de Vaucluse, ainsi qu’à Tarascon, Arles et Gap durant le mois de juillet.

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