Chorégies d’Orange 2016

 

Concert des Révélations classiques de l’ADAMI

Après s’être produits lors du Festival de Prades puis aux Bouffes du Nord à Paris, huit jeunes artistes solistes, instrumentistes et lyriques, qui ont bénéficié des conseils de Françoise Pétro et Sonia Nigoghossian grâce à qui ils ont été révélés, ont enchanté les mélomanes orangeois qui ont eu le privilège de les découvrir dans le cadre des Chorégies d’Orange 2016. Ces petits concerts des Révélations de l’ADAMI sont devenus une habitude heureuse par quoi, après « Musiques en fête » débutent les Chorégies.

Cette année on put applaudir, version instrumentistes, la pianiste Solenne Païdassi qui n’était pas une inconnue, dans la Méditation de Thaïs de Massenet et La Ronde des Lutins de Bazzini où elle fit merveille, l’excellent bassoniste Lomic Lamourous aux sonorités feutrées à souhait dans la Sonatine de Tansman et Carignane d’Ibert, le chaleureux violoncelliste Aurélien Pascal dans l’Adagio et Allegro de Schumann et une Valse sentimentale de Tchaïkovski et enfin la remarquable pianiste Éloïse Bella Kohn qui brilla dans la 3e Sonate de Prokofiev et qui accompagna en outre ses camarades avec de parfaite maîtrise. Belle palette aussi côté artistes lyriques : quatre interprètes qui ne nous étaient pas inconnus et qu’on retrouva avec plaisir ; la soprano Armelle Khourdoïan fort émouvante Donna Anna (Don Giovanni) de Mozart ou facétieuse dans Je t’aime (plaisamment sous-titrée « Vocalise amoureuse pour soprano éperdue et piano ») d’Isabelle Aboulker ; l’élégante mezzo-soprano Catherine Trottman, successivement, et avec un égal talent, Rosina de Rossini, Zerlina de Mozart ou Urbain de Meyerbeer (Les Huguenots) ; Enguerrand de Hys est un magnifique ténor, excellent comédien au demeurant, dans Grétry (Azor de Zémire et Azor) ou Mozart (Tamino de La Flûte Enchantée) ou encore Donizetti (Nemorino de L’Elisir d’amore en duo avec Armelle Kourdoïan) ; enfin le solide baryton Anas Séguin, voix éclatante et jeu très engagé en Figaro (Rossini ou Mozart), impressionnant en Mercutio (du Roméo et Juliette de Gounod). Final enlevé par le quatuor instrumentiste d’abord dans le bel arrangement que fit Emmanuel Normand de Fuga y misterio de Piazzolla, enfin avec toute la troupe, dans le Final de La Chauve-Souris de Strauss. Applaudissements nourris du public de la Cour Saint-Louis chauffée à blanc par un soleil digne de la Crau ! (9 juillet).

 

Une ouverture prestigieuse : « Madama Butterfly » de Puccini

C’est avec Madama Butterfly, cette œuvre emblématique de Puccini, destinée à émouvoir les âmes sensibles et les autres (et qui y parvient parfaitement) que débutaient les Chorégies d’Orange 2016. Splendide adaptation des librettistes attitrés du compositeur, Illica et Giacosa, d’une histoire empruntée à Pierre Loti, via l’Américain Davide Belasco, où la musique est d’un extrême raffinement puisant dans des musiques orientales transcendées et faisant la part belle à la cantatrice qui incarne le rôle-titre, écrasant, sur laquelle repose toute l’œuvre. Ce fut la superbe soprano albanaise Ermonela Jaho déjà fort applaudie à « Musiques en fête » qui incarna magnifiquement Cio-Cio San ; à ses côtés ou face à elle le ténor américain Bryan Hymel campa l’Américain Pinkerton tout à fait mufle et grossier, le baryton français Marc Barrard fut un consul Sharpless pétri d’humanité, la mezzo québecoise Marie-Nicole Lemieux se métamorphosa en une étonnante suivante Suzuki plus vraie que nature (véritable tour de force) et la jeune soprano Valentine Lemercier fut une sensible et éphémère Kate Pinkerton. Autour de la réalisatrice Nadine Duffaut, familière du théâtre antique et de Puccini (on n’a pas oublié sa superbe « Bohème » en 2012 ou son Otello en 2014), Emmanuel Favre pour la scénographie très dépouillée mais caractérisant parfaitement les lieux du drame et Rosalie Varda pour de beaux costumes. L’Orchestre Philharmonique de Radio-France était sous la houlette de son chef permanent, Mikko Franck, bien connu lui aussi à Orange ; il sut progressivement contenir la puissance et la fougue de sa phalange ; chœurs des opéras d’Avignon, Nice et Toulon : impeccable (délicat intermède apaisé entre les IIe et IIIe actes). Une distribution haut de gamme donc préparée par Raymond Duffaut directeur des Chorégies pendant trente-cinq années, direction qu’il a abandonné il y a peu (12 juillet). Le public présent a fait un triomphe à cette production retransmise sur France 5 (annexe de France3) le 13 juillet à 20h50.

 

Un brillant concert Bernstein/Gershwin…

Ce fut sous un ciel menaçant qui incita le directeur des Chorégies à supprimer l’entracte, mais finalement clément, que se déroula ce brillant concert de musique américaine consacré à deux compositeurs-phares du XXe siècle outre-Atlantique, Leonard Bernstein et George Gershwin dont le somptueux Orchestre Philharmonique de Marseille (dont le directeur musical est Lawrence Foster et cela se sent) joua avec panache sous la baguette enflammée de Fayçal Karoui des pages des plus populaires. De Bernstein on entendit des extraits de ses deux plus célèbres comédies musicales, Candide (l’Ouverture et le fameux air de Cunégonde Glitter and be gay joliment chanté par la soprano française Julie Fuchs), et West Side Story, notamment les duos Maria et To night outre quelques intermèdes orchestraux ; Julie Fuchs en Maria y fut égale à elle-même et assura, ce qui ne fut pas le cas du ténor Sébastien Guèze qui, remplaçant au pied levé il est vrai Benjamin Bernheim souffrant, ne parvint pas à incarner correctement Tony. De Gershwin on put applaudir sans arrière pensée des extraits d’Un Américain à Paris et surtout une dynamique et très jazzy Rhapsody in Blue enlevée avec enthousiasme et belle allure par le pianiste américain Nicholas Angelich qu’on n’a pas l’habitude de saluer dans ce type de répertoire où, surprise fort agréable, il excella ; il ne fut pour rien dans l’échec du bis que donnèrent sur le bord de la fosse d’orchestre Julie Fuchs et Sébastien Guèze dans l’air fameux tiré de Porgy end Bess, Summertime qu’il ne faut pas raté ; dommage. Mais cela ne ternit pas une bien belle soirée (11 juillet).

…suivi d’un intense Requiem de Verdi

Le 22 mai 1874 était créé en l’église San Marco de Milan, un an jour pour jour après la mort du grand romancier italien, gloire du Risorgimento, Alessandro Manzoni, la Messa da Requiem que Verdi avait composée à sa mémoire. Cent vingt choristes, une centaine d’instrumentistes et Verdi au pupitre interprétèrent ce monument musical qui provoqua, ce jour-là, une intense émotion chez les auditeurs ; Verdi dut le diriger à nouveau trois jours plus tard à la Scala de Milan. Mêmes effectifs et même émotion à Orange dans le cadre des Chorégies 2016, mais cette fois ce fut le Chœur de l’Orfeón Donostiarra qu’on entendit accompagné par l’Orchestre National du Capitole de Toulouse sous la baguette rigoureuse et attentive de son chef le maestro Tugan Sokhiev. Verdi n’eût pas rougi du quatuor vocal soliste réuni en cette circonstance : la soprano italienne Erika Grimaldi qui remplaça avec le grand talent qui est le sien au pied levé la cantatrice bulgare Krassimira Stoyanova souffrante ; à ses côtés la chaleureuse mezzo soprano russe Ekaterina Gubanova, le brillant ténor maltais Joseph Calleja et la puissante basse russe Vitalij Kowalkow ; on avait eu l’occasion d’applaudir ces deux messieurs lors de récentes Musiques en fête. Interprétation de bout en bout remarquable dont on voudrait analyser chacune des sept parties ; on retiendra simplement ce grand moment que fut, au sein de l’Offertorium, le thème poignant de l’Hostias et preces tibi, qu’entonne, mezza voce, le ténor repris par les solistes et le chœur. Seul bémol : on eût pu souhaiter que le chœur témoignât d’un plus grand engagement dramatique au niveau, notamment, des attaques ; le Requiem de Verdi est, plus même qu’une messe des morts, un drame religieux ponctué de toute l’urgence que cela implique ; critique mineure, du reste. En revanche les illustrations animées projetées sur le mur du théâtre antique qu’en fit le dessinateur Philippe Druillet étaient impressionnantes, en parfaite adéquation avec le texte sacré de l’œuvre. En préambule à ce somptueux concert, le nouveau directeur général des Chorégies, Jean-Louis Grinda, avait fait part au public de la décision du Conseil d’administration de dédier ce Requiem à la mémoire des victimes de l’ignoble attentat qui avait, au soir du 14 juillet, endeuillé la ville de Nice, voisine. Il fut vigoureusement applaudi par le public unanime tout comme le fut au terme de ce grand moment de recueillement tout religieux le chef d’œuvre dramatique de Verdi en ce 16 juillet 2016 (Ce concert fut filmé par France3 et retransmis le 27 juillet à 22h45 après un Best of des six premières éditions de Musiques en fête à 20h55).

 

Le concert lyrique de la saison 2016

Voici deux chanteurs nés en 1981 et qui ont déjà fait le tour du monde musical ; le temps était venu de les accueillir aux Chorégies d’Orange ; ce qui fut fait entre deux représentations de La Traviata de Verdi qui, du reste, figure en bonne place à leur répertoire. Elle, c’est la Bulgare Sonya Yoncheva, lauréate, entre autres, en 2010 du concours « Opéralia » fondé par … Placido Domingo  (le Germont de La Traviata  d’Orange !) ; lui, d’origine albanaise, naturalisé italien, c’est « le » ténor (qui monte !) Saimir Pirgu, nouveau venu aux Chorégies tout comme Sonya Yoncheva. Splendide programme en deux parties, l’une consacrée à l’opéra français (Gounod et Massenet), l’autre à l’opéra italien (Verdi, Puccini et Cilea). Après une brillante ouverture orchestrale, celle du Corsaire de Berlioz, ils brillèrent successivement dans des pages de  Roméo et Juliette de Gounod (« Ah ! Lève toi soleil »), d’Hérodiade, l’air de Salomé « Il est doux, il est bon »), de Werther (« Pourquoi me réveiller ?»), du Cid (air de Chimène « Pleurez mes yeux ») ou, en duo, de Manon » puis après une somptueuse ouverture de La Force du Destin de Verdi, ce fut l’air de Macduff (« O figli…ah, la paterna mano ») de « Macbeth », que suivit l’air de Magda (« Ch’il bel sogno di Doretta ») de La Rondine de Puccini ; après l’air de Federico extrait de L’Arlesiana de Cilea, on revint à Puccini qui se tailla la part du lion de cette seconde partie avec l’Intermezzo de Suor Angelica précédant un émouvant « Vissi d’arte » de Tosca, des airs de La Bohème  tout aussi touchants (« Che gelida manina » de Rodolfo à quoi répond le fameux « Si chiamamo Mimi », et enfin le duo « O soave fanciulla ») toutes pages bien faites pour mettre en valeur les qualités vocales de ces deux chanteuse et chanteur qui sont grandes : sens des nuances engagement tant vocal que dramatique. Le public ne s’y trompa pas qui leur fit une standing ovation à quoi répondirent en bis « La dona é mobile » de belle facture, une enthousiasmante zarzuela et un duo extrait de Rigoletto. Ils furent chaleureusement accompagnés, nonobstant un mistral vigoureux, par l’Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine dirigé par son élégant et distingué directeur musical Paul Daniel. On put dire : j’y étais !

 

Avec « La Traviata » de Verdi, une dévoyée de grand luxe

La Traviata, sans doute l’opéra de Verdi le plus populaire, fut un échec total lors de sa création en 1853 à Venise du fait d’une distribution mal venue dans le rôle-titre, la cantatrice qui l’incarnait jouissant d’une éclatante santé, difficilement compatible avec son personnage à l’article de la mort au dernier acte. Cette erreur fut corrigée peu après et l’opéra triompha sur toutes les scènes musicales du monde entier où aujourd’hui encore il rivalise avec Carmen. À Orange, les mélomanes ont applaudi cet opéra mythique à maintes reprises et, semble-t-il, ne s’en lassent pas : les deux représentations données en ce début août l’ont été quasiment à guichets fermés ! Ils retrouvèrent en Violetta Valéry, La Traviata, la cantatrice albanaise Ermonela Jaho accueillie chaleureusement quelques jours plus tôt dans le rôle de Cio-Cio-San de Madama Butterfly (voir plus haut) ; elle remplaçait au pied levé la cantatrice germanique Diana Damrau empêchée ; les spectateurs ne perdirent pas au change tant il est vrai que cette merveilleuse soprano est habitée par un rôle qu’elle maîtrise parfaitement : c’était à Orange les 236e et 237e fois qu’elle incarnait la belle dévoyée, fruit du génie de Dumas fils et du librettiste Piave ; à ses côtés ou face à elle, le ténor génois Francesco Meli lui aussi familier de Verdi, campait avec conviction Alfredo Germont, son amant, tandis que le baryton ex-ténor, l’immense Placido Domingo qu’on ne présente plus interprétait avec une profonde émotion Giorgio Germont, le père d’Alfredo ; on pouvait oublier que Domingo aujourd’hui baryton fut un des plus grands ténors de sa génération (aux côtés d’un Pavarotti ou d’un Carreras, les « trois ténors » des thermes de Caracalla) ; on se souvint l’avoir entendu à Orange en 1978 dans le rôle-titre de Samson et Dalila… Sa voix est claire, lumineuse et ténorise par moment, ce qui ici n’est pas un défaut. Ils furent entourés de magnifiques « comprimarii », Ahlima Mhamdi (Flora Bervoix), et Anne-Marguerite Werster (Annina), ainsi que Laurent Alvaro (rigoureux Baron Douphol) ou Nicolas Testé (émouvant Docteur Grenvil, à la ville époux de…Diana Damrau !) entre autres ; les chœurs des opéras d’Angers, Avignon et Marseille furent parfaitement réglés et jouèrent avec talent et naturel. L’Orchestre était le National de Bordeaux-Aquitaine dirigé par un nouveau venu à Orange, l’Italien Daniele Rustioni, excellent chef lyrique très attentif à ses musiciens comme à ses chanteurs : il connaît la splendide partition de Verdi par cœur et la dirige de mémoire avec passion. La mise en scène rigoureuse et bienvenue fut assurée par Louis Désiré qui connaît bien le monde de Verdi ; il sut faire oublier sa précédent réalisation à Orange, la Carmen de l’an passé qui n’avait pas laissé de très bons souvenirs ; il fut servi en outre par le sobre décor et les rutilants costumes de Diego Méndez Casariego fort bien éclairés par Patrick Méeus. Deux bien belles soirées qui mettaient un terme heureux à cette saison des plus réussies (3 et 6 août ; la soirée du 3 août fut retransmise en léger différé le jour même à la télévision sur France 3 dans une très fidèle réalisation d’Andy Sommer – 1,1 million de téléspectateurs -, après la projection d’un bon documentaire du même Sommer consacré à la carrière de … Placido Domingo !). Sur ce triomphe bien mérité le théâtre antique referma ses portes pour de longs mois…