Les CD de l’hiver 2017

Gabriel Fauré, pianiste

On ne présente plus Philippe Cassard, grand pianiste et pédagogue averti, bien connu des auditeurs de France-Musique, non plus que l’Orchestre National de Lorraine et son chef Jacques Mercier qui œuvrent notamment à l’Arsenal à Metz à l’acoustique exceptionnelle. Philippe Cassard offre ici un merveilleux programme consacré à Gabriel Fauré (1845-1924) qui lui est familier depuis son enfance. Il interprète cette musique – admirablement écrite par ce disciple de Saint-Saëns qu’était Fauré pour qui le piano fut l’instrument de référence – à la perfection, qu’il s’agisse des « Nocturnes » d’une grande délicatesse, où des pages pour piano et orchestre que sont la fine « Ballade  opus 19 » qui date de 1881 (œuvre de jeunesse donc) ou la vigoureuse « Fantaisie opus 111 » de 1919. Cet album est complété par la superbe Suite orchestrale  « Pelléas et Mélisande » (1898) et par le Prélude de l’opéra « Pénélope » (1907) où l’Orchestre de Lorraine brille de tous ses feux. Philippe Cassard offre là un fort beau récital avec le soutien de Jacques Mercier et son bel orchestre.

Fauré, Ballade, Nocturnes, Pelléas et Mélisande, Pénélope, Fantaisie, Ph. Cassard, piano, Orch. Nat. de Lorraine, dir. J. Mercier, 1CD La DolceVolta LDV32

 Rameau et son Héritage

Fondé en 2010 par la gambiste Juliette Guignard et le claviériste Louis-Nöel Bestion de Camboulas qui le dirige, l’Ensemble baroque « Les Surprises » s’était placé sous l’égide de Jean-Philippe Rameau qui avait composé en 1748 l’opéra-ballet « Les Surprises de l’Amour ». Ce CD est un hommage original à Rameau, constitué de transcriptions de trois concertos (en trois mouvements) pour orgue et orchestre réalisées par l’organiste Yves Rechsteiner à partir de pages empruntées à des opéras de Rameau, « Les Indes galantes » ou « Zoroastre » – Concerto « Les Sauvages » -, « Dardanus » – Concerto « Les Enfers -, Hippolyte et Aricie » et « Platée – Concerto « Les Amours » -. Le tout complété par deux « Suites de Symphonies » (en fait des danses) de Rebel et Francoeur, amis de Rameau. Yves Rechsteiner touche l’orgue Clicquot de Souvigny (1782) ; entouré par l’ensemble « Les Surprises » qui joue sur instruments d’époque, il rend parfaitement justice à cette musique qu’on entendit peut-être à Paris au Concert Spirituel vers 1768. Tout l’esprit des Lumières…

L’héritage de Rameau, Ensemble « Les Surprises », dir. : L.-N. Bestion de Camboulas, Y. Rechsteiner, orgue. 1 CD Ambronay AMY 050.

Respighi, piano à quatre mains

Ottorino Respighi (1879-1936) est un des compositeurs italiens les plus doués de la fin du XIXe et des débuts du XXe siècle. Son œuvre est abondante, d’écoute agréable sans être révolutionnaire. Sa célèbre «Trilogie romaine » ( « Les Fontaines de Rome », « Les Pins de Rome », « Les Fêtes romaines ») dont on a fêté le centième anniversaire en 2017 est sans doute l’œuvre la plus connue du compositeur. Les pianistes italiens Giulio Biddau et Norberto Cordisco Respighi lui rendent un bien bel hommage en interprétant les transcriptions pour piano à quatre mains de la plume même de Respighi des quatre pages évoquant quatre des « Fontaines de Rome » (parmi lesquelles la fontaine de Trevi ou celle du Triton), des quatre autres pages évoquant, elles, les Pins de la Villa Borghese, du Janicule, de la Via Appia ou ceux proches d’un catacombe. Suivent les « Airs et Danses pour luth » qu’inspirèrent à Respighi les compositeurs de la Renaissance italienne. Tout ceci est admirablement restitué par les deux pianistes en étroite complicité musicale. Belle évocation de la Ville éternelle antique et baroque.

Respighi, Piano Four Hands, G. Biddau & N.C. Respighi, 1 CD Evidence EVCD035

Zelenka

Jan Dismas Zelenka (1679-1745) est un compositeur tchèque (on disait naguère « bohémien), musicien baroque qui, catholique, se consacra essentiellement à la musique religieuse empreinte d’émotion et de passion. Il fut apprécié par Johann Sebastian Bach qui, protestant, témoignait, lui, de sérénité. L’ensemble Pasticcio Barocco propose ici ses deux premières Sonates pour deux hautbois, basson et basse continue dont on ne sait quand ni où elles furent composées ; elles complètent le CD de cet ensemble consacré aux trois dernières Sonates. Œuvres singulières, où le compositeur fait un usage abondant du contrepoint et développant largement certains mouvements. Deux pièces orchestrales complètent cet album et là l’Orchestre d’Auvergne se joint au Pasticcio Barocco : il s’agit de la « Simphonie à 8 Concertanti » pour deux hautbois, basson, violon, violoncelle, cordes et basse continue d’une part et, d’autre part, de « Hipocondrie à 7 Concertanti » pour deux hautbois,, basson, cordes et basse continue » composés à Prague en 1723, peut-être à l’occasion du couronnement de l’Empereur Charles VI. Tout ceci est merveilleusement interprété et mis en place par ces excellents connaisseurs de la musique baroque.

Zelenka, Pasticcio Barocco et l’orchestre de chambre d’Auvergne, 1 CD Label Hérisson LH16

 Sanctus ! Polyphonie médiévale

Au XIIIe siècle, dans un Paris en ébullition qui connaît une extraordinaire extension monumentale, les chantres de Notre-Dame de Paris (la cathédrale voit le jour à cette époque) inventent une nouvelle musique religieuse, polyphonique, des chants à quatre parties d’où ressortissent trois genres spécifiques : l’organum qui se fonde sur le chant grégorien, le motet et le conduit qui est la forme véritablement novatrice qui fit litière du chant grégorien. On écoutera avec ravissement cinq « conduits » en regard de trois «organa». C’est l’ensemble « Diabolus in Musica » dont Antoine Guerber a pris la direction il y a un quart de siècle qui offre au mélomane ce florilège de polyphonie médiévale ; il est composé de sept « chantres » (deux ténors, trois barytons-basses, et deux basses) que dirige et accompagne Antoine Guerber à la harpe ou à la percussion. Ces musiques exaltent ou implorent Dieu le Père et ses Saints auxquels elles rendent grâces. Point de femmes ici : elles étaient interdites de chant dans les églises chrétiennes comme dans les synagogues…

Sanctus, les saints dans la polyphonie parisienne au XIIIe siècle, Ensemble Diabolus in Musica, dir. : A. Guerber, 1 CD Bayard Musique 308 422.2

 Repicco

Sous le nom de « Repicco » (une technique de battement sur la guitare baroque), la violoniste hongroise Kinga Ujszászi et le théorbiste norvégien Jadan Duncumb qui se sont rencontrés à Londres, ont constitué ce duo insolite pour interpréter de la musique baroque et spécialement ici celle du XVIIe siècle italien, époque où l’Italie était le lieu des conflits entre les grandes puissance européennes, France, Espagne, Empire austro-germanique. Les musiciens dont ils jouent les œuvres ont eu une vie agitée – c’est là un euphémisme – (d’où le titre « Assassini, Assassinati »). On découvrira des pièces originales de Castaldi, originaire de Modène et complice d’assassinat, tout comme le fut Mealli, de Montepulciano ; on sait que Stradella inventeur avant Corelli, de la « Sinfonia », fut poursuivi pour avoir circonvenu les épouses de ses élèves et qu’il en mourut (ce fut qu’on assassina). Quant au milanais Albertini, il fut assassiné à Vienne pour d’obscures raisons. Seul Marini, originaire de Brescia, ne fut ni assassin ni assassiné, mais sa musique ressortit du plus pur baroque pour la forme et le fonds d’une bouillonnante extravagance. Un CD éblouissant.

Assassini, Assassinati, œuvres de Mealli, Stradella, Albertini…, Duo Repicco, 1 CD Ambronay Éditions AMY308.

 Les claviers de Vivaldi

Gwennaëlle Alibert et Clément Geoffroy sont tous deux clavecinistes de talentueux, bons connaisseurs de la musique baroque et amoureux de la musique de Vivaldi. Désireux de jouer ensemble, le problème à résoudre était tout à la fois simple et complexe : c’était celui du répertoire car il y a bien peu de musique écrite pour deux clavecins et chez Vivaldi pas du tout ! Ils ont décidé d’interpréter des œuvres de leur compositeur d’élection en les transcrivant pour leurs deux instruments. Ils ont réussi – une gageure – non pas seulement à doubler l’expression de leur instrument mais à la décupler. Il leur fallut en outre réécrire les mains gauches pour suppléer à l’extrême simplicité des basses telles qu’elles figurent sur les manuscrits du Prêtre Roux. On découvre ainsi une autre musique de Vivaldi, ses concertos pour violon seul ou deux violons où le second clavecin se fait basse continue ou orchestre, tout comme dans les concertos pour flûte, hautbois, basson ou violon, ou pour flûte, violon et basson ou deux de ses Sonates en trio. Un monde nouveau se fait jour et c’est passionnant.

Vivaldi, Concertos pour deux clavecins, G. Alibert & C. Geoffroy, clavecins, 1 CD L’Encelade ECL 1602.

 Debussy jeune

Jeune encore (il a tout juste trente-neuf ans) comme le Debussy qu’il interprète ici, le pianiste italien, Mateo Fossi n’est pas seulement un musicien talentueux qui se produit dans le monde entier, c’est aussi un pédagogue apprécié qui enseigne à Sienne et à Fiesole. Avec ce CD, il veut remonter aux sources de ce qui devait être la musique du XXe siècle et dont l’inventeur fut précisément Claude Debussy (1862-1918). On trouve là les trois cycles emblématiques que constituent la « Suite Bergamasque », « Pour le Piano » et « Estampes », composés entre 1890 et 1903, admirablement joués. Mais surtout bien des mélomanes découvriront des pages trop souvent négligées et que Matteo Fossi met remarquablement en valeur, les interprétant avec une infinie délicatesse, « Rêverie », « Danse », « Ballade », Valse romantique » et « Mazurka » composées en 1890-91 (Debussy n’avait pas trente ans), mais aussi « Masques » (1904) et surtout « D’un cahier d’esquisses » (1903) qui annonce des œuvres majeures et notamment (c’est Matteo Fossi qui le souligne) « La Mer », œuvre phare…

Le Jeune Debussy, M. Fossi, piano, 1 CD Hortus 152.

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