Les CD de l’hiver 2019

Noëls français

Le XVIIIesiècle ne fut pas seulement celui des Lumières ; il connut un véritable engouement pour les Noëls populaires qu’on jouait pour célébrer la nativité de Jésus-Christ  nombre d’entre eux étant composés par d’éminents musiciens constituant ainsi des recueils de pièces variées qui virent le jour au cœur du siècle. L’éminent organiste helvétique Daniel Meylan a puisé dans les œuvres de musiciens réputés qui sacrifiaient volontiers à ce genre très en vogue. Ils ont nom Jean-François Dandrieu, Louis-Claude Daquin, Michel Corette et Claude Bénigne Balbastre dont on pourra savourer trois pages de chacun d’eux ; au total douze Noëls d’une grande diversité qu’exalte l’instrument sur lequel Daniel Meylan a choisi de les interprété. Il s’agit de l’orgue de la basilique de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume (Var) édifié entre 1773 et 1774 par le Dominicain et facteur Jean-Esprit Isnard et récemment restauré, avec talent, par le facteur vauclusien Pascal Quoirin, qui sonne avec élégance et alacrité sous les doigts et les pieds (!) de Daniel Ceylan dont on découvrira, cerise sur le gâteau, de superbes « Variations à la manière des maîtres classiques français ».

Noëls français, D. Meylan, orgue St.-Maximin, 1 CD Hortus 173.

Une pastorale héroïque

La pastorale héroïque qui est un genre spécifique de l’opéra à la française fut en vogue tout au long du siècle des Lumières. La plus réputée de ces pastorales fut « Issé » composée par le jeune André Cardinal Destouches (1672-1749), disciple de Campra, sur un excellent livret du poète Antoine Houdar de La Motte, à l’occasion du mariage de Louis de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV en 1697. Le Roi Soleil compara cette œuvre à celles de Lully, c’était tout dire. D’abord écrite en trois actes précédés d’un prologue, cette pastorale fut révisée par ses auteurs en 1708 et enrichie de deux actes supplémentaires qui en firent le chef d’œuvre  qu’on peut entendre aujourd’hui après qu’il a été applaudi tout au long du XVIIIesiècle. Le librettiste s’est inspiré des « Métamorphoses » d’Ovide pour conter les amours d’Apollon et de la belle nymphe Issé  aimée en vain de l’argonaute Hylas. Magnifique interprétation toute de légèreté des onze solistes entourés  par l’Ensemble Les Surprises de Louis-Noël Bestion de Camboulas et des Chantres de Versailles.

A.C. Destouches,Issé, pastorale héroïque,solistes, Ensemble Les Surprises, L.-N Bestion de Camboulas, dir., 2 CD AMY053.

Quatuors de l’année 1893

Le quatuor à cordes qui trouva ses origines chez Haydn et Mozart, qu’exaltèrent ensuite Beethoven et Brahms en passant par Schubert et Schumann, est bien d’origine germanique. Or à l’aube du XXesiècle alors que se développaient les écoles nationales, des musiciens qui en étaient issus investirent ce genre majeur de la musique de chambre. Tel apparaît le Quatuor n°12 que Dvořák composa aux États Unis en 1893 échappant là à l’influence de son ami Brahms pour emprunter nombre de thèmes populaires puisés dans le folklore tchèque de sa Bohème natale. Les musiciens italiens de cette époque souhaitaient s’affirmer comme des compositeurs de musique instrumentale à part entière, délaissant l’image de l’opéra à laquelle on les identifiait systématiquement ; le Quatuor Crisantemi (Les Chrysanthèmes) de Puccini  (1890), repris en 1893 dans son opéra « Manon Lescaut », répond à cette aspiration. Enfin, en 1893, le Quatuor Ysaÿe créa l’unique Quatuor de Debussy qui s’inscrivaitt dans la forme traditionnelle du quatuor pénétré de cet esprit « français » qui fait son originalité. Le Quatuor Varèse fondé en 2006 rend justice avec un immense talent à ces trois œuvres emblématiques.

Dvořák, Puccini, Debussy, 1893, Quatuor Varèse, 1 CDNoMadMusic NMM068 

Le violoncelle de Haydn

Ce n’est qu’au milieu du XXesiècle qu’on redécouvrit deux des six concertos pour violoncelle et orchestre de Joseph Haydn datés de 1761 et 1783 bien faits pour mettre en valeur les qualités instrumentales du soliste, et notamment sa virtuosité, soutenu par un petit ensemble de musique de chambre de vingt quatre musiciens tel que réunit par Haydn pour la cour du Prince Esterhazy au service duquel il travailla longtemps. Nul mieux que Raphaël Pidoux ne pouvait interpréter ces concertos en trois mouvements tout d’élégance, de douceur quasi élégiaque et de vivacité dans des « Finale «  enlevés. On se souvient que Raphaël Pidoux, triple Victoires de la Musique, est l’excellent violoncelliste du fameux Trio Wanderer ; il est également professeur au Conservatoire de Paris et ici directeur artistique du Jeune Orchestre de l’Abbaye aux Dames de Saintes constitués de jeunes musiciens en fin d’études ou début de carrière, fondé en 1996  et qui a acquis une réputation et une renommée internationale, bénéficiant du soutien des meilleurs chefs. Du plaisir à l’état pur.

Joseph Haydn, Concertos pour violoncelle, Jeune Orchestre de l’Abbaye aux Dames de Saintes, R. Pidoux, dir., 1 CD NoMadMusic NNM064.

Violoncelle d’hier et d’aujourd’hui

Le Quatuor Béla s’est placé sous l’égide du grand compositeur austro-roumain Béla Bartok ; d’où son éclectisme qui le fait  défendre le répertoire classique du quatuor et celui émanant de musiciens contemporains. Tel ce CD qui allie musique d’aujourd’hui et une célèbre page romantique, le chef d’œuvre  ultime de Schubert (1797-1828) composé durant l’été 1828, son « Quintette à cordes  en ut majeur », violons, alto et deux violoncelles, dit « Quintette à deux violoncelles », ce qui lui confère une dimension quasi orchestrale plus grave qu’à l’accoutumée, quatre mouvements d’une densité poignante. Un sommet de la musique de chambre du XIXesiècle pour lequel le Quatuor Béla s’est associé avec la jeune et talentueuse violoncelliste Noémi Boutin, d’où une interprétation hors pair de cette œuvre. En prélude une commande du Quatuor Béla au compositeur argentin Daniel d’Adamo (né en 1966), « Sur Vestiges », où le violoncelle solo de Noémi Boutin est placé face au public et dos au quatuor ; une œuvre rigoureuse et austère, prélude méditatif au Quintette de Schubert. Superbe.

D’Adamo, Sur Vestiges, Schubert Quintette en ut majeur, Noémie Boutin, violoncelle, Quatuor Bela, NoMadMusic NMM066

Lyre d’Orphée et harpe de David

 La harpiste Christina Pluhar et son ensemble L’Arpeggiata s’attachent dans ce superbe album à faire découvrir l’œuvre d’un des compositeurs baroques italiens majeurs qui  travailla essentiellement à Rome et à Paris à l’aube du XVIIesiècle : Luigi Rossi (vers 1597-1653), également chanteur et luthiste, est l’auteur de  cantates et d’oratorios et surtout d’opéras fondateurs du genre, « Il palazzo incantato » (Le palais enchanté, Rome 1642) d’abord mais on retiendra qu’il introduisit l’opéra italien en France,  en 1647, à l’appel de Mazarin alors premier ministre de la régente Anne d’Autriche ; « Orfeo », son second opéra, influença durablement Lully à sa suite. Remarquable interprétation d’airs emblématiques – « La lyra d’Orfeo »,  la « Arpa davidica I et II » (la harpe de David) – avec les sopranos Véronique Gens et Céline Scheen la mezzo Giuseppina Bridelli,  les contreténors Philippe Jaroussky, Jakub Józef Orlinsky et Valer Sabadus, haut de gamme. Un bémol toutefois : un livret trilingue très documenté, mais les textes des airs sont en italien bien sûr mais dans une seule traduction anglaise. Dommage !

Luigi Rossi, La Lyra d’Orfeo, Arpa Davidica, L’Arpeggiata, Chr. Puhar harpe & dir., 3 CD Erato 1 90295.

Les voix intérieures de Fauré

Le duo Duran-Mallarte, violoncelle-piano, s’est doté d’une personnalité singulière et d’un répertoire propre au sein duquel Gabriel Fauré occupe une place privilégiée ce dont témoigne ce beau CD regroupant des pages de la dernière période de l’existence d’un des maîtres de la musique française au tournant des XIXeet XXesiècles  (1845-1924). Sa musique de chambre est l’expression de ces « voix intérieures » d’un compositeur frappé par la surdité dès 1921 ; auparavant, il avait écrit sa « Sonate n°1 pour violoncelle et piano » particulièrement dense et puissante, suivie en 1921 de sa « Sonate n°2 en sol mineur » dont le 2emouvement n’est autre qu’un « Chant funéraire » pour célébrer le centenaire de la mort de Napoléon repris ici en un superbe Andante central. Quant au « Trio en ré mineur pour clarinette, violoncelle et piano », dépouillé et limpide, il fut écrit en 1922-23, caractéristique de son écriture ultime. Deux transcriptions de mélodies (Clair de lune et Prison) et deux pages pour le Conservatoire illuminent ce programme raffiné.

G. Fauré, Voix intérieures, Th. Duran, violoncelle, N. Mallarte, piano, M. Metzger, clarinette, 1 CD Hortus 171.

Passion Jaroussky

Vingt ans déjà ! Deux décennies au cours desquelles le contreténor Philippe Jaroussky, né en 1978, a enchanté les mélomanes friands de musique baroque interprétée dans le style idiomatique que les musiciens de sa génération avec lui et à ses côtés ont su restituer avec passion. C’est le titre de cet album de trois CDs, une anthologie  qui va au-delà du répertoire baroque. D’abord un florilège d’airs allant de Cavalli à Pergolesi en passant par Steffani, Porpora et, nouvel enregistrement, Myslivecek (CD 1) avec son ensemble Artaserse. Puis  un panorama exhaustif d’airs allant de Dowland à Purcell et Handel pour rejoindre Monteverdi, Bach, Telemann et Gluck et par delà le Siècle des Lumières, Schubert, Chabrier mais aussi, traduisant l’ouverture sur des mondes nouveaux, Léo Ferré et Joseph Kosma (Les feuilles mortes…). Enfin, à ses côtés, Jaroussky a retenu quelques amis fidèles : Cecilia Bartoli, Emöke Baráth, Anne Sofie von Otter, Marie-Nicole Lemieux, entre autres, dans des pages de Monteverdi, Grandi, Porpora, Sartorio, Pergolesi, Marcello, mais aussi Bach, Handel, Gluck à nouveau et, in fine, … John Lennon ! On ne s’en lasse pas !

Passion Jaroussky, compositeurs divers, ensemble divers, 3 CD  Erato 0190295