Les Musiciens et la Grande Guerre (2)

Sous le titres Vêpres, ce CD offre des œuvres de Marcel Dupré qui fut réformé après avoir été amputé naguère de la clavicule droite mais qui composa durant tout le conflit ; ce sont Fifteen Pieces founded on Antiphons opus 18 écrites en 1920 que l’on entend ici admirablement restituées par Vincent Genvin sur l’orgue de la collégiale St-Pierre de Douai qui sonne merveilleusement, instrument commandé par le Conservatoire de Saint-Pétersbourg, achevé en 1914, qui ne fut jamais livré et qui remplaça l’orgue de la Collégiale de Douai détruit durant la guerre dont le beau buffet du XVIIIe siècle avait toutefois été sauvegardé : l’œuvre s’articule en Cinq Antiennes, l’Ave maris stella et le Magnificat ; elle est complétée par trois autres pages du maître qui était alors le suppléant de Louis Vierne à l’orgue de Notre-Dame de Paris.

CD IX, Vêpres, Marcel Dupré, V. Genvrin, orgue, I CD Hortus 709.

 

Ce CD fait entendre deux concertos très différents d’allure et de ton, l’un dû à la plume de Britten l’autre à celle de Korngold. Ils furent commandés à ces compositeurs par le grand pianiste autrichien Paul Wittgenstein (frère du philosophe Ludwig Wittgenstein) qui, mobilisé, perdit son bras droit durant la Guerre et demanda à divers compositeurs aussi dissemblables que possible de lui écrire des concertos pour la main gauche : tous s’acquittèrent de leur commande : Martinu, Florent Schmidt, Hindemith, Richard Strauss mais également Britten et Korngold (ceux que l’on découvre ici) les plus connus étant ceux de Prokofiev et Ravel. Le concerto de Britten intitulé Diversions pour piano main gauche et orchestre (créé en 1942 à Philadelphie par le commanditaire) est formé d’un thème suivi de onze variations et d’un Finale, une Tarentelle toute d’allégresse ; celui de Korngold pour piano, main gauche en ut dièse majeur opus 17 (1923, créé à Vienne, durant le Festival d’été, en 1924 par le commanditaire qui dirigeait l’orchestre depuis son piano !) s’articule en dix courts mouvements qui évoquent irrésistiblement tout à la fois Scriabine ou Lehár, l’expressionnisme fin de siècle ou la riche instrumentation de l’ami de Wittgenstein avec qui il jouait du piano, Richard Strauss.

CD X, Concertos pour la main gauche, N. Stavy, piano, Orch. Nat. de Lille, dir. P. Polivnick, 1 CD Hortus 710.

 

L’Ensemble Double Expression (piano, harpe, harmonium d’art) dirigé par Emmanuel Pélaprat, associé à une soprano, propose ici des musiques de cinq compositeurs de quatre nationalités différentes mais tous confrontés de près ou de loin au premier conflit mondial dont ils se font les témoins dans leur style propre. Ce sont les Français Florent Schmitt et son « Chant de guerre » qui donne son titre à cet album, et Aymé Kunc et sa « Pensée musicale » (tous deux chantés par l’excellente soprano Sonia Sempéré) ; et aussi le Belge Joseph Jongen méditant quatre « Improvisations » (In memoriam) à l’harmonium issues du Requiem (Emmanuel Pélaprat) ; et encore l’Italien Alfredo Casella qui, en quatre brèves séquences (piano et harmonium), illustre de courts films tournés sur les chants de bataille ; et enfin l’Allemand Sigfrid Karg-Elert enfin qui exprime en huit pages jouées à l’harmonium ses « Voix intérieures » (« Innere Stimmen »). Musiques intimistes, pouvant se faire violentes à l’occasion, écho de la terrible guerre et de ses séquelles, bien mises en valeur par de remarquables interprètes.

CD XI, Chant de Guerre, Ensemble Double Expression, 1 CD Hortus 711

 

Voici quatre pièces remarquables, écrites par des compositeurs de nationalités différentes, deux d’entre eux ayant combattu sur le front français, l’Australien Frederick Septimus Kelly, tué sur la Somme en 1916, et le Belge Georges Antoine, mort d’une pneumonie fin 1918, après avoir composé quatre ans durant pour les combattants ; un autre, Hans Pfitzner, dirigeait le Conservatoire et l’Opéra de Strasbourg, ville allemande jusqu’en 1918 ; le quatrième étant la délicate Lili Boulanger qui mourut prématurément en 1918, compositrice d’un superbe « Nocturne » écrit en 1911 (première femme Prix de Rome en 1913). Œuvres contrastées que ces pages : la « Sonate » de Pfitzner (1918) qui se voulait musicien germanique, est pétrie de romantisme tout comme celle de Kelly, « Gallipoli », composée sur le front d’Orient, où se mêlent des influences britanniques. Celle d’Antoine, sa « Sonate pour violon et piano » écrite en 1912, se fait l’écho du post-romantisme de César Franck. Tout ceci sobrement mais chaleureusement interprété au violon par Guillaume Sutre finement accompagné au piano par Steven Vanhauwaert.

CD XII, Pensées Intimes, G. Sutre, violon, S. Vanhauwaert, piano, 1 CD Hortus 712.

 

Le CD emprunte son titre au cycle de treize mélodies de la compositrice français Lili Boulanger trop tôt disparue à l’âge de 24 ans en 1918, écrites (1914) sur des poèmes de Francis Jammes, délicatement ciselées par le Duo Contraste (Cyril Dubois, ténor et Tristan Raës, piano). Les « Quatre Odelettes » de Guy Ropartz achevées à la veille de la Guerre sont nimbées d’impressionnisme. Georges Migot, blessé en août 1914, composa en 1917 pour la cantatrice Jane Bathori, égérie des musiciens français de ce temps ses « Sept petites images du Japon » marquées au coin d’un exotisme raffiné. De Jacques de la Presle, brancardier durant la guerre, on découvrira trois belles pages dénotant l’influence de Massenet et notamment l’une d’elles évoquant sur un de ses poèmes la mémoire de Péguy tué dès le début du conflit en septembre 1914. Enfin de Pierre Vellones, pseudonyme du médecin auxiliaire Pierre Rousseau, deux mélodies sur des poèmes de Marcel Manchez, « Lettre du front » et l’ironique pochade « Aux Gonces qui se débinent » stigmatisant les « planqués ». Du grand art.

CD XIII, Clairières dans le Ciel, Duo Contraste, 1 CD Hortus 713.

 

Ce CD est placé sous le signe des découvertes ; deux compositeurs d’abord ; le Français Jacques de la Presle (1888-1969) s’inscrit dans le droit fil de Fauré ; il fit la guerre comme brancardier et composa à l’intention de son épouse, dans les tranchées, en 1918, une « Suite en sol » pour quatuor à cordes en trois mouvements d’un grand raffinement qu’interprète avec délicatesse le Quatuor Calidore, formation américaine qui a vu le jour en 2010 à Los Angeles où les musiciens qui le composent enseignent depuis 2014 ; c’est là la deuxième découverte de ce CD. La troisième, ce sera la « Sérénade opus 25 » pour deux violons et alto que composa en 1916, alors qu’il accomplissait son service militaire dans l’armée allemande en Italie, Ernst Toch (1887-1964), prolifique musicien d’origine autrichienne (il n’écrivit pas moins de 13 quatuors) qui fit l’essentiel de sa carrière aux États Unis où il s’était réfugié en 1934 y écrivant de la musique de films ; sa « Sérénade » s’articule en trois morceaux le premier et le troisième apaisés contrastant avec le deuxième plus abrupt. Les œuvres d’Hindemith, son « 4e Quatuor op. 22 » de 1921, de Stravinsky, ses « Trois Pièces » de 1914, de Milhaud, son « 4e Quatuor » en trois courts mouvements, de 1918, sont autant de témoignages vigoureux ou prenant d’un monde qui s’effondre. Le Quatuor Calidore très au fait de ce répertoire lui rend pleinement justice.

CD XIV, Sérénade, Quatuor Calidore, 1 CD Hortus 714

 

Autre florilège de mélodies consacré à divers musiciens qui se sont exprimés durant la Grande Guerre ou à son propos, tel Reynaldo Hahn dont la sombre page ici retenue donne son titre à ce CD. Diverse également l’inspiration de ces compositeurs ; ainsi de l’Allemand Tudi Stephan tué en 1915 qui composa des Lieder d’un romantisme tout germanique proche de celui que met en scène le Britannique Ivor Gurney, gazé en 1917. Albert Roussel ou de Fernand Halphen (tué en 1917) évoquent la séparation amoureuse ou l’éloignement dû aux combats. Plusieurs de ces pages sont des berceuses nimbées de nostalgie telles celles de Georges Antoine (« Wallonie »), Nadia (« Soir d’hiver ») et Lili (« Dans l’immense tristesse ») Boulanger ; dans un style tout différent la « Berceuse héroïque » de Debussy est un hommage au roi des Belges Albert 1er et à ses soldats. Contraste complet avec des chansons populaires, la plus célèbre étant « Roses of Picardy » de Haydn Wood (1916). Parfaite lecture par le baryton Maurice Mauillon soutenu par la pianiste Anne Le Bozec

CD XV, À nos Morts ignorés, M. Mauillon & A. Le Bozec, 1 CD Hortus 715

 

Autre florilège de mélodies confiées ici à la soprano Françoise Masset dont on saluera l’excellente diction, ce CD fait entendre 22 pièces de compositeurs français qui sont autant de témoignages sur les aspects les plus divers du premier conflit mondial dans sa quotidienneté. Certaines sont commémoratives, comme « Les dernières pensées » de Pierné, « Ô morts » de Jacques de la Presle ou « Aux morts de Vauquois » de Hahn ; d’autres évoquent le monde des tranchées comme « La petite bague de la tranchée » de Ladmirault. Sept des compositeurs sur les onze ici évoqués combattirent à Verdun ou alentour ; ce fut le cas d’Henri Février qui composa là ses « Chansons de la Woëvre », de Reynaldo Hahn et ses « Cinq petites chansons » écrites en 1915 en Argonne ; cela vaut également pour André Caplet (« In una selva oscura »), ou Fernand Halphen (« Vieille chanson » son œuvre ultime) qui mourut en 1917. Évocation aussi par Vincent Scotto de celles qui à l’arrière contribuèrent fortement à l’effort de guère dans « Les Tourneuses d’obus » et qui chante, in fine, « La Tranchée aux étoiles ». Comme à l’accoutumée Anne Le Bozec au piano apporte un soutien indéfectible à la belle cantatrice qu’est Françoise Masset.

CD XVI, Verdun, Feuillets de Guerre, F. Masset, soprano, A. Le Bozec, piano, 1 CD Hortus 716