L’opéra tchèque 1. Un répertoire méconnu

 

Reconnaissons-le honnêtement : la musique tchèque dans son ensemble et l’opéra tchèque en particulier nous sont assez mal connus. Certes des noms comme Dvorak, Smetana ou Janacek associés à quelques uns de leurs opéras, nous disent quelque chose et certaines de leurs œuvres nous viennent à l’esprit et même à la mémoire, mais force et d’admettre que dans le domaine du théâtre lyrique, à l’exception de quelques titres emblématiques, notre ignorance est grande. C’est que, hors des répertoires français, italien ou allemand, outre quelques ouvrages russes, on ne s’aventure guère, en France, dans d’autres mondes. Le répertoire tchèque est de ceux-là et l’on pourra louer Raymond Duffaut, le conseiller artistique de l’Opéra-Théâtre d’Avignon, d’avoir programmé la saison prochaine Jenufa, un des chefs d’œuvre de Janacek. Occasion que nous saisissons pour explorer quelque peu le répertoire tchèque, plus riche qu’il n’y paraît.

Située au cœur de l’Europe, la Tchéquie se trouve, en ce qui concerne sa musique traditionnelle, au confluent de plusieurs influences musicales, essentiellement tsiganes, viennoises et germaniques nonobstant les caractères propres de cette musique, expression de ses particularismes. Si l’on s’en tient à l’opéra, on constatera d’abord que les musiciens tchèques s’ouvrirent assez tardivement à ce genre singulier.

 

L’opéra baroque : Josef Mysliveček.

Ce fut en effet à l’aube du XVIIIe siècle que l’on vit apparaître le premier opéra tchèque, O původu Jaroměřic ( Des origines de Jaroměřice) écrit par František Václav Míča (1694-1744). Ce compositeur occupe une place éminente dans l’histoire de la musique tchèque. Musicien précoce (il joua dans un orchestre viennois dès l’âge de dix-sept ans), il fit ses études musicales à Vienne, entra au service du comte de Questenberg, devint son chef d’orchestre en 1722 et commença à composer en 1723, pour son maître mais plus encore pour la cour impériale de Vienne, des oratorios, des cantates, des symphonies, de la musique de chambre ; on a comparé son style à celui de l’Italien Antonio Caldara (compositeur, lui, de quelque quatre-vingt-dix opéras !) qu’il rencontra sans doute à Vienne  où ce dernier s’était installé en 1716 et où il mourut vingt ans plus tard (1736). L’unique opéra de Míča, fut donc écrit dans le plus pur style italien mais il recèle des traits originaux pour qui l’écoute attentivement. Créé en 1730 à Jaroměřice, il conte l’histoire légendaire de la fondation de cette ville de Moravie et de son château qui appartenait au comte de Questenberg ; le château dont il dit les origines est un chef d’œuvre de l’art baroque tchèque où Míča résida et où il mourut en 1744 ; à l’instar de Haydn chez le prince Esterhazy plus tard, il y dirigea l’orchestre, y fut organiste et anima la vie musicale de la brillante petite cour du comte.

 

Son contemporain Jan Dismas Zelenka (1678-1745) qui jouit d’une réputation européenne composa essentiellement de la musique religieuse jouée dans toute l’Europe centrale et au-delà ; de même, le grand Jan Václav Stamic (1717-1757) ce violoniste virtuose qui fonda la fameuse école de Mannheim, célèbre pour son orchestre qui impressionna fort Mozart, est d’abord un symphoniste.

 

Il faut donc attendre le milieu du siècle des Lumières pour entendre des opéras composés par un Tchèque, Josef Mysliveček (1737-1781), qui fut surnommé Il divino Boemo (« le divin Tchèque »), mais ce surnom dit bien ce que fut son répertoire : il composa exclusivement des opéras italiens qui furent joués dans toute la péninsule avant de s’imposer dans toute l’Europe centrale, à Prague bien sûr mais aussi à Vienne et à Munich, entre autres capitales musicales. Fils d’un riche meunier des environs de Prague, il put, comme son frère jumeau Jáchym, faire de solides études notamment musicales et dans ce domaine Josef excella au violon d’abord. Il renonça bien vite à la meunerie pour se consacrer à la musique, son frère reprenant l’entreprise familiale ; il fit des études approfondies et ses premières œuvres – des symphonies – furent très favorablement accueillies à Prague. Ce qui lui valut une bourse octroyée par le comte Vincent von Waldstein qui lui permit d’aller étudier en Italie, à Venise, avec le maître  Giovanni Battista Pescetti. Son premier opéra, Semiramide sur un livret de Metastasio, créé à Bergame en 1766 connut un grand succès lui ouvrant une carrière prometteuse. L’année suivante Il Bellerofonte (livret de Giovanni Bonechi) reçut lui aussi un accueil chaleureux et fit le tour de l’Italie. Dès lors, il se consacra presque totalement à l’opéra : il en composa une trentaine au total entre 1766 et 1780, seize d’entre eux sur des livrets du prolifique Metastasio ! Neuf de ses opéras furent créés au San Carlo de Naples, les autres en diverses villes de la péninsule (Venise bien sûr, mais aussi Milan, Rome, Turin, Florence, Bologne, Pavie ou Padoue) avec un égal succès. Plusieurs de ses œuvres virent le jour hors d’Italie, tel Ezio (livret évidemment de Metastasio) en 1777 à Munich, et y connurent la célébrité, à Prague ou Vienne. À Bologne où il était membre de l’Accademia Filarmonica et où l’on montait son opéra La Nitteti (1770), il rencontra le jeune Mozart sur lequel il eut une certaine influence à telle enseigne que Köchel (l’auteur du catalogue mozartien) attribua son oratorio Abramo e Isacco au jeune compositeur autrichien : on ne prête qu’aux riches ! Puis le succès s’estompa vers la fin des années 1770 et, en 1781, il mourut dans la gêne à Rome où il est enterré en l’église San Lorenzo in Lucina (aux côtés de Nicolas Poussin),. On retiendra qu’il composa également dix oratorios et quatre-vingt cinq symphonies ainsi que des concertos surtout pour le violon son instrument de prédilection. Est-il besoin de dire que la totalité de ses opéras traitent de sujet mythologiques ou puisés dans l’histoire grecque ou romaine, dans le plus pur style baroque ?

 

Le classicisme thèque : Antonin Rejcha

Antonin Rejcha (1770-1836) naquit à Prague où, orphelin, il fut pris en charge par son oncle Joseph qui lui apprit le piano et le violon ainsi que la flûte ; il l’accompagna à Bonn (où ce dernier avait été engagé) et où il se lia d’amitié avec Haydn qui y séjournait alors et fit la connaissance de Beethoven son contemporain exact qu’il fréquenta jusqu’en 1794, année où il se rendit à Hambourg puis à Paris (il composa là de la musique de scène) avant de gagner Vienne pour parfaire sa formation musicale auprès de Salieri et d’Albrechtsberger. Mais en 1808, il émigra à Paris où, fort d’une flatteuse réputation de compositeur talentueux, il fut nommé professeur de contrepoint et de fugue au Conservatoire dix ans plus tard (1818) ; il rédigea des ouvrages de théorie musicale destinés à ses élèves parmi lesquels figuraient Habeneck, Onslow (surnommé le Beethoven français), Berlioz, Liszt, Gounod ou Franck. Il  prit la nationalité française en 1829 sous le nom d’Antoine Reicha. Il est connu aujourd’hui pour son abondante musique de chambre (outre dix-sept symphonies), duos, trios, quatuors et quintettes, mais ce qu’on sait moins c’est qu’il composa également pour le théâtre des œuvres totalement méconnues de nos jours. En effet, il eut à son actif trois Singspiele (L’Ermite dans l’île de Formose (1798 partition perdue),  Amor, der JoujouSpieler ( 1800) et Rosalia (1800)), trois opéras comiques : Cagliostro ou La séduction créé en 1810 au Théâtre Feydeau, suivi de Gusman d’Alfarache  (1809) comédie-vaudeville se déroulant à Tolède, sur un livret d’Henri Dupin et Eugène Scribe, et de Begri ou le chanteur à Constantinople qui ne connurent guère qu’un succès d’estime,  tout comme ses opéras : Godefroid de Montfort (Hambourg, 1796) Obaldi ou les Français en Égypte (1798), L’Ouragan (Vienne,1801), une commande du Prince Lobkowitz (protecteur et mécène de Beethoven), Argina, regina di Granata (Théâtre impérial de Vienne 1802), commandé par l’impératrice Marie-Thérèse (seconde épouse de l’empereur François II) qui y chanta un rôle car la souveraine se piquait d’art vocal, Natalie ou la famille russe (trois actes, Opéra de Paris, 1816) dont l’action se déroule en Sibérie près du lac Baïkal, autour et dans la ville d’Irkoutsk, contant les malheurs d’une famille aristocratique qui y est en exil ! Sapho (Opéra de Paris, 1822), Philoctète (1822), Joas, roi de Juda (1826): aucun de ces ouvrages n’a laissé de souvenirs dans la mémoire musicale de son temps. On a perdu la trace de plusieurs autres opéras : Armide (1787), Olinde et Sophronice (1819), Télémaque (1801).

 

Naissance d’un Conservatoire.

L’année même où Rejcha émigrait à Paris (1808) pour ne plus quitter la France, était fondé, à l’initiative d’aristocrates (les Lobkowitz, les Nostitz, les Kolowrat et autres) et de grands bourgeois tchèques, le Conservatoire de Prague ; ils considéraient que la capitale de la Bohème devait se doter d’un orchestre d’un bon niveau et qu’il convenait, pour ce faire,  d’ouvrir un établissement destiné à former ses musiciens. Mais du fait de la nouvelle guerre austro-française (défaites autrichiennes de 1809 et occupation française de l’Autriche et de Vienne notamment, l’année même où mourut Haydn), le nouveau Conservatoire n’accueillit ses premiers élèves qu’en 1811 dans le monastère de Saint-Gilles. Parmi ses premiers professeurs il y eut le Modénais Giovanni Battista Gordigiani qui y enseigna le chant à partir de 1822 ; également compositeur, il fit jouer à Prague plusieurs de ses opéras dans le style italien, les trois les plus réputés ayant été : Pygmalione (1845), Consuelo (1846) et Lo Scrivano publico ( L’Écrivain public, 1850).

Encore fallait-il qu’il y eût des salles destinées à l’opéra. À l’aube du XIXe siècle il en existait une à Prague, le Théâtre du Comte Nostitz.

 

Prague : Ses quatre théâtres.

On monta des opéras à Prague dès les débuts du genre, épisodiquement, mais il fallut attendre la fin du XVIIe siècle pour voir s’ouvrir en 1681 un théâtre dédié à l’opéra dans les jardins de Jelení příkop, non loin du château sur la colline du Hradčany ; les œuvres jouées là étaient empruntées au répertoire italien ; on donna là en 1723, dans un amphithéâtre conçu pour accueillir quatre mille invités, à l‘occasion du couronnement de Charles VI, Costanza e Fortezza (la devise des Habsbourg, sur un livret de Pietro Pariati) un opéra allégorique de Johann Joseph Fux (1660-1741) interprété par quelque 1000 exécutants ( !) – il avait été représenté auparavant à Vienne avec le concours de 100 chanteurs et 200 instrumentistes – parmi lesquels Quantz, Tartini, Graun — sous la direction de Caldara, le compositeur frappé par une attaque de goutte étant dans l’incapacité de diriger son œuvre. La scénographie fut réalisée par le célèbre peintre et architecte italien Ferdinando Galli da Bibiena. D’autres théâtres, privés ceux-ci et plus ou moins éphémères, virent le jour au cours du XVIIIe siècle, tel celui ouvert par le comte František Antonín Špork dans le quartier de Na Poříčí, ou, à partir de 1739, dans le théâtre V Kotcich (ou théâtre Kotce), le plus ancien théâtre permanent de Prague qui mit fin à ses activités lorsque le théâtre du comte Nostitz ouvrit ses portes en 1783. On monta aussi des opéras dans le théâtre du comte Thun à Mala Strana ; le répertoire abordé était constitué de Singspiele germaniques ou d’opéras italiens.

– Le Théâtre des États (Stavovské divadlo).

À la fin du XVIIIe siècle, le comte František Antonín Nostitz Rieneck fit bâtir à Prague, sur les plans du comte Künigel, un théâtre baroque qui fut achevé par l’architecte Antonín Haffenecker. On lui donna le nom du mécène qui l’avait commandé Hraběcí Nosticovo divadlo (Théâtre du comte Nostitz), nom qu’il conserva jusqu’en 1949 ; ce théâtre fut inauguré en avril 1783 et devait accueillir d’une part des drames allemands et d’autre part des opéras italiens, mais très vite il s’ouvrit à des œuvres écrites dans d’autres langues et notamment en langue tchèque, dès 1785, où elles se multiplièrent rapidement. Depuis 1812, il était habituel de jouer le dimanche et les jours fériés, en matinée, des pièces de théâtre en langue tchèque parmi lesquelles celles des frères Karel et Václav Thám, Josef Kajetán Tyl, Ján Kollár, entre autres, qui revêtaient souvent un caractère politique et contribuèrent à la montée du sentiment national. Ce théâtre avait vu la création, le 29 octobre 1787, du Don Giovanni de Mozart qui connut là un immense succès (alors que Vienne, conservatrice sur le plan musical, l’accueillit fraîchement) mais aussi, le 6 septembre 1791, La Clemenza di Tito créé à l’occasion du couronnement de l’empereur Léopold II en tant que roi de Bohême. En 1826, fut monté dans ce même théâtre l’opéra du compositeur et chef d’orchestre František Škroup (1801-1862), Dráteník (Le Rétameur), qui est probablement le premier opéra tchèque moderne, sur un livret de Josef Krasoslav Chmelenský; Škroup y chantait le rôle-titre. Sur un livret de ce même auteur, il composa et fit jouer en 1833 Oldřich a Božena (Oldřich et Božena) et surtout l’année suivante Fidlovačka aneb Žádný hněv a žádná rvačka (Fidlovačka, ou « Pas de colère et pas de bagarre »), « Scènes populaires de la vie pragoise  avec chants et danses », sur un sujet du poète patriote Josef Kajetán Tyl; c’est dans cette « comédie musicale » que se trouve la chanson « Kde domov můj?«  (Où est ma maison ?) qui deviendrait l’hymne national de la Tchécoslovaquie en 1918, la première partie constituant l’hymne tchèque depuis 1993 (la seconde partie est l’hymne slovaque). En 1835 était créé, là encore et du même compositeur Libušin sňatek (Le mariage de Libuše) (1835, remanié en 1850).

Après l’échec de la révolution de 1848 et du « Printemps des peuples » alors même que Josef Kajetán Tyl devait s’exiler, l’idée se fit jour, en octobre 1848, de construire un théâtre « national » (voir plus bas). Le Théâtre du Comte Nostitz fut débaptisé en 1949, sous le régime communiste, et nommé Théâtre Tyl (Tylovo divadlo), du nom du patriote qui s’y était illustré, figure marquante de la nationalité tchèque au XIXe siècle. Ce n’est qu’après la « Révolution de Velours » (1989) qu’il prit le nom de Théâtre des États (Stavovské divadlo), évocation historique du titre qui était celui du pays sous la monarchie habsbourgeoise, les « États de la couronne de Bohème ». D’une contenance initiale de 1129 places, cet édifice fut réaménagé par la suite et sa capacité réduite à sept cents places conférant un plus grand confort aux spectateurs.

 

– Le Théâtre provisoire (Prozatímní divadlo)

En novembre1862, après de longues années d’efforts, la construction du Théâtre provisoire (Prozatímní divadlo), sur les plans de l’architecte Ignac Ullman et sous la direction de l’homme politique František Ladislav Rieger, permit de créer une institution théâtrale indépendante en attendant la construction et l’ouverture d’un Théâtre national qui n’eut lieu qu’en 1881. Il fut érigé en bordure de l’emplacement prévu pour le Théâtre National. Dans ce Théâtre provisoire furent montés plusieurs œuvres de Smetana (Les Brandebourgeois en Bohème, La Fiancée Vendue, Les Deux Veuves, Le Baiser). Soutenu par les militants du mouvement « Jeune tchèque », le compositeur en prit la direction à l’automne 1866, après de départ des Prussiens (qui avaient occupés la capitale de la Bohème suite à la défaite de Sadowa au terme de la guerre austro-prussienne désastreuse pour l’Empire des Habsbourg), et il le dirigea jusqu’en 1874, année où la surdité provoquée par la syphilis qu’il avait contractée auparavant le contraignit à renoncer à diriger un orchestre. Il se consacra dès lors exclusivement à la composition (voir article « Smetana »). Le Théâtre provisoire fut intégré au Théâtre national après l’incendie qui réduisit ce dernier en cendres et sa reconstruction (1881-1883).

 

– Le Théâtre national (Národní divadlo),

À Prague, le Théâtre National (Národní divadlo), qui est encore aujourd’hui une des plus importantes institutions culturelles tchèques, fut au cœur de la renaissance de la culture tchèque et occupa une place essentielle dans l’histoire de cette nation, à partir de la fin du XIXe siècle, de l’aube des années Quatre-vingts et jusqu’à nos jours.

Il convient de rappeler que, tout au long du XIXe siècle, Prague n’était que la capitale des « États de la couronne de Bohême », vassale du Saint Empire romain germanique puis de l’Empire d’Autriche (1804) et enfin de l’Empire Austro-hongrois (1867) et dont les élites étaient largement germanisées sinon allemandes. Le réveil du sentiment national tchèque secoua la ville de son engourdissement. L’idée d’édifier un théâtre où pourraient s’exprimer ce sentiment national porté par des créateurs tchèques (dramaturges ou librettistes) se fit jour à l’automne 1844 au sein d’un groupe de patriotes et fut mise en œuvre par l’historien et homme politique František Palacký, président du Parlement (Assemblée des États) qui lui soumit un projet qui sollicitait « le privilège de la construction, l’ameublement, le maintien et la direction d’un théâtre tchèque indépendant ». Ce privilège fut accordé en avril 1845. À la suite de quoi fut fondée, en avril 1851, la Société pour l’établissement d’un théâtre national à Prague et une souscription publique fut lancée qui permit d’acheter en 1852 un terrain sur les rives de la Vltava face au Château de Prague, emplacement hautement symbolique en dépit la forme trapézoïdale du terrain qui poserait un sérieux problème aux futurs architectes. Les travaux, à partir des plans de l’architecte Josef Zítek, professeur d’ingénierie civile au collège technique de Prague, retenu dès 1865 pour réaliser le bâtiment, ne purent commencer qu’en 1867. D’où la construction d’un Théâtre provisoire  (voir plus haut)  en attendant le théâtre définitif et permanent. La première pierre ne fut posée que le 16 mai 1868, lors d’une cérémonie qui revêtit, de fait, tous les caractères d’une manifestation politique et apparut comme une revendication nationale contre le pouvoir impérial de Vienne. En novembre 1868 les fondations étaient terminées et le gros œuvre achevé neuf ans plus tard en 1877. Auparavant, dès 1875 une commission, lança un concours pour la décoration intérieure du nouveau théâtre. Cette commission était présidée par le député à l’Assemblée des États de Bohème Karel Sladkovsky (1823-1880), un des dirigeants les plus éminents du mouvement « Jeune Tchèque », (qui avait joué un grand rôle lors de la Révolution de 1848 ce qui lui avait valu d’être arrêté, jugé et condamné à mort, peine commuée en vingt ans d’emprisonnement et  amnistié en 1857). D’inspiration néo-Renaissance, cette décoration devait illustrer la mythologie slave et l’histoire de la Bohème, mettant ainsi l’accent sur l’idée nationale. Les meilleurs artistes tchèques participèrent à cette réalisation ce qui leur valut d’être appelé « génération du Théâtre national »

Finalement le Théâtre national ouvrit ses portes le 11 juin 1881 lors de la visite qu’effectua à Prague l’archiduc Rodolphe de Habsbourg (celui de Mayerling …) qui y avait été convié. On créa pour l’occasion Libuše, l’opéra que Smetana avait composé neuf ans plus tôt pour le couronnement de l’Empereur François-Joseph comme roi de Bohème et qui n’avait pu être représenté (Voir article Smetana). Après onze représentations le théâtre referma ses portes pour permettre de parachever la décoration intérieure, mais au cours de ces travaux un incendie se déclara, deux mois après l’ouverture, le 12 août 1881, et le théâtre fut détruit : il n’en  subsistait que la façade. Cet événement apparut pour l’opinion publique tchèque comme une catastrophe nationale et immédiatement une souscription fut lancée, et couverte en un mois et demi, pour la reconstruction de l’édifice. Ce fut  Josef Schulz, un élève de Josef Zitek qui fut chargé de cette tâche : il proposa d’intégrer le Théâtre provisoire au nouveau théâtre, ce qui fut accepté (et provoqua l’ire de Zitek qui ne mit jamais les pieds dans le nouvel édifice) ; d’où cette architecture singulière, tout à la fois originale et composite qui fait qu’on reconnaît le Théâtre national au premier coup d’œil ! La seconde inauguration eut lieu le 18 novembre 1883 et ce fut à nouveau Libuše qu’on y joua. Ses installations très modernes pour l’époque ayant fait appel aux techniques les plus avancées – éclairage électrique, équipements scéniques métalliques – perdurèrent jusqu’en avril 1977 date à laquelle il ferma ses portes pour une rénovation complète qui dura six ans. Il rouvrit cent ans jour pour jour après la ré-inauguration du siècle précédent, le 18 novembre 1983 avec au programme de la soirée inaugurale… Libuše de Smetana ! La capitale de la Tchéquie dispose donc de trois maisons d’opéra témoignant de la vitalité de la vie musicale de la Bohème contemporaine. En effet, outre le Théâtre des États et le Théâtre National, se trouve à Prague un Opéra d’État.

 

– L’Opéra d’État de Prague (ex-Neuer Deutscher Theater).

La richesse de l’histoire, culturelle en général et musicale en particulier, de la Bohême tient pour beaucoup à la compétition séculaire entre les nations tchèque et allemande pour s’imposer l’une face à l’autre dans les domaines économique, politique et culturel. Avant l’édification du Théâtre Provisoire puis du Théâtre national, les artistes tchèques et allemands se partageaient le Théâtre du Comte Nostitz (voir ci-dessus). Lorsque que les patriotes tchèques obtinrent de pouvoir construire leur théâtre national, les Allemands, soucieux de maintenir leur culture spécifique face à la culture tchèque renaissante, obtinrent du pouvoir central à Vienne, en 1883 – l’année même de l’inauguration du Théâtre National tchèque -, l’autorisation de construire leur propre théâtre qui devait porter le nom de Neuer Deutscher Theater (NDT, Nouveau Théâtre allemand ou Scène allemande de Prague) dont la construction fut menée rondement puisqu’il fut inauguré le 5 janvier 1888 avec la représentation de Die Meistersinger von Nürnberg (Les Maître Chanteurs de Nuremberg) de Wagner composé vingt ans plus tôt. Ce fut l’atelier d’architecture viennois Fellner et Hellmer qui se vit confier ce chantier auquel furent associés l’architecte du Théâtre municipal de Vienne (Burgtheater, inauguré la même année) Karl Hasenauer, et l’architecte pragois Alfons Wertmüller. Le financement fut assuré par des dons privés. Ce théâtre se caractérise par sa vaste scène  et sa décoration de style néo-rococo, blanche et or, d’une grande élégance, l’une des plus belles d’Europe. Cet opéra jouit très vite, grâce au travail de son premier directeur, Angelo Neumann, d’un grande réputation due au très haut niveau de ses productions dirigées par de grands chefs d’orchestre germaniques tel que Carl Muck, Franz Schalk ou Leo Blech. À sa mort en 1910, le compositeur et chef d’orchestre Alexander von Zemlinsky lui succéda et demeura là jusqu’en 1927 ; il monta de remarquables productions d’opéras de Mozart ou de compositeurs contemporains tels que Krenek, Hindemith, Korngold, Schreker outre ses propres opéras (Une tragédie florentine créé en 1917, Le Nain repris en 1926) ; Richard Tauber ou Lotte Lehmann, parmi bien d’autres aussi célèbres, y chantèrent sous sa houlette. Son successeur, le chef d’orchestre George Szell poursuivit son travail le maintenant au même niveau artistique. Nombre de grands chefs se sont produits au Nouveau Théâtre allemand : Gustav Mahler, Richard Strauss, Felix Mottl, Arthur Nikisch ou Felix Weingartner ; on put y voir et entendre Maria Jeritza, Nellie Melba, Enrico Caruso, Benjamino Gigli, Jan Kiepura entre bien d’autres.. Le théâtre ferma ses portes le 25 septembre 1938 au terme de sa dernière représentation et fut vendu à l’État tchécoslovaque. Son activité durant l’Occupation nazie fut des plus faibles ; il fut ensuite intégré administrativement au Théâtre National sous l’appellation de Théâtre d’État de Prague qu’il acquit en 1992 ; il reprenait là la tradition de la scène allemande ; un centre de documentation visant à faire connaître l’activité qui fut celle du Neuer Deutscher Theater a été ouvert simultanément, tendant à se substituer aux archives de cette institution originale qui ont été perdues. Comme le Théâtre National avec lequel il entre en compétition quant à la qualité voire à l’originalité des productions, l’Opéra d’État dispose d’une troupe permanente (chanteurs, danseurs et musiciens) assurant la pérennité de ce théâtre et le haut niveau des œuvres proposées.

 

Bedřich Smetana (1824-1884) : le père de l’opéra tchèque.

Bedřich Smetana, naquit le 2 mars 1824 à Litomyšl (non loin de Pilsen) où son père exerçait la profession de brasseur. Il fut le seul des onze enfants qu’eurent ses parents à atteindre l’âge adulte. Contre la volonté paternelle (son père souhaitait le voir entreprendre des études d’économie), et alors qu’il avait appris le piano et le violon et composait depuis l’âge de huit ans, il entama, après ses études secondaires au lycée de Pilsen, des études musicales à Prague ; Kittl, le directeur du conservatoire, qui appréciait son talent déjà remarquable, le recommanda au Comte Leopold Thun dont il devint bientôt le maître de musique. Il fit à cette époque la connaissance des Schumann et de Franz Liszt qui l’aida financièrement à publier ses premières œuvres et à ouvrir une école de piano en 1848. À ce moment, durant le « Printemps des peuples » comme on appela les mouvements nationaux qui se firent jour en Europe, Smetana s’engagea dans le mouvement national tchèque

On sait que, dans le droit fil de la Révolution française qui exaltait l’idée de nationalité, se développèrent en Europe des mouvements nationaux, souvent latents jusqu’alors mais qui prirent un essor décisif dès la première moitié du XIXe siècle. Smetana, en tant que musicien et compositeur, s’inscrivit dans le mouvement national tchèque ; il tenta avec succès de faire prendre conscience à ses compatriotes de l’existence et de la spécificité d’une musique de Bohème en composant des œuvres lyriques notamment sur des livrets en langue tchèque alors même que le sentiment national se faisait jour notamment dans le domaine artistique où la langue tchèque put se substituer à la langue officielle qui était jusque-là l’allemand. Dans cette perspective, l’ouverture du Théâtre national (Narodni Divadlo) à Prague, en 1881, fut fondamentale et Smetana put y faire jouer un opéra qu’il avait composé en 1872 et créé en 1881, Libuše, qui évoque l’histoire légendaire de la fondation de Prague. Son rôle dans la renaissance de la culture bohémienne a été déterminant et il fut suivi dans cette démarche par cet autre compositeur qui était devenu son ami, Antonín Dvořák ,,,,,,, ;:. 
Il l’avait connu alors qu’il était directeur depuis 1866 de l’Orchestre de l’Opéra de Prague où Dvořák était altiste. Smetana mourut en 1884 des suites d’une syphilis qui l’avait rendu sourd dès 1874, année où il renonça pour cela à diriger un orchestre ; il se consacra dès lors totalement à la composition. On notera que chaque année, à l’ouverture du fameux festival de musique classique de Bohème, le Printemps de Prague, le 12 mai, date anniversaire de la mort de Smetana en 1884, on interprète l’un des six poèmes symphoniques qu’il composa entre 1874 et 1879, sous le titre Má Vlast (Ma Patrie). Chaque poème symphonique évoque soit un épisode de l’histoire tchèque soit la nature des pays de Bohême. C’est le second de ces poèmes symphoniques, Vltava, à coup sûr le plus populaire, qui est joué à cette occasion ; il décrit le cours de la rivière qui traverse la capitale de la Bohème (qui en allemand s’intitulait Die Moldau) de sa source à son confluent avec l’Elbe.

Nonobstant les attaques dont il fut victime de la part du parti nationaliste et slavophile qui dénonçait la tiédeur de son engagement en faveur de la cause nationale, Smetana apparut bien comme le père de l’opéra tchèque. En effet, ses opéras sont les premiers à utiliser tout à la fois des thèmes musicaux tchèques bâtis sur des rythmes et des mélodies puisés dans le folklore du pays et transcendés.

Les neuf opéras de Smetana.

Smetana composa au total neuf opéras, le dernier, Viola, inspiré de Shakespeare, étant inachevé (esquissé entre 1874 et 1884) et pour lequel deux scènes seulement furent écrites. Ce fut au retour de son séjour de cinq années à Göteborg (Suède) où il enseigna le piano, que Smetana composa son premier opéra, Braniboři v Čechách (Les Brandebourgeois en Bohême), qui est aussi le premier opéra entièrement écrit en tchèque (livret de Karel Sabina) ; il fut créé en 1866 sur la scène du Théâtre provisoire (Prozatimni Divadlo) dont le compositeur venait d’être nommé directeur musical. Il évoque le conflit qui opposa durant la seconde moitié du XIIIe siècle  les Tchèques, s’appuyant sur les Brandebourgeois, aux Habsbourg ; il dénonce la germanisation forcée qui résulta, ce qui ne pouvait que satisfaire les slavophiles de l’époque, mais plus encore l’opposition entre la noblesse et le peuple tchèque. Sur le plan théâtral, cet opéra n’est pas exempt de défauts au niveau dramatique (il y a des longueurs) mais certaines pages sont, quant à l’écriture symphonique et mélodique, prometteuses, ce que devaient confirmer les œuvres ultérieures.

La deuxième œuvre lyrique de Smetana fut un opéra comique sur un livret commandé par le compositeur au librettiste de son premier opéra, Karel Sabina, Prodaná nevěsta (La Fiancée vendue). Celui-ci remit à Smetana le livret d’un seul acte avec dialogues parlés qui s’enrichit progressivement. Une première mouture fut proposée au public en mai 1866 au Théâtre provisoire qui l’accueillit avec tiédeur. Cet opéra comique connut plusieurs modifications par la suite jusqu’à la version définitive présentée à nouveau au Théâtre provisoire en septembre 1870. Cette version consacra Smetana comme l’un des grands compositeurs lyriques du XIXe siècle, toute nationalités confondues. C’est l’histoire classique de la jeune fille qui aime un jeune homme mais qui est promise à un autre pour des raisons financières engageant les parents. Toute une série de quiproquos viennent émailler l’action conduite musicalement sur un rythme endiablé ponctué de chœurs joyeux entrelardant des airs délicats d’une grande finesse psychologique, fondés sur des réminiscences folkloriques subtilement revisitées.

Le troisième opéra de Smetana, Dalibor, fut créé deux ans plus tard, en mai 1868, au Théâtre de la Ville à Prague lors de la pose de la première pierre du Théâtre National qui n’ouvrirait ses portes qu’en 1881. Composé sur un livret du « tchécophile » Josef Wenzig (qui était allemand), traduit en tchèque par Ervin Spindler, cet opéra, dont l’action se déroule à la fin du XVe siècle en Bohème, conte l’histoire du chevalier Dalibor accusé par le roi de Bohème Vladislas II d’avoir tué le burgrave de Ploskovice, dont le château a été sauvé de la destruction grâce à l’intervention de sa sœur Milada. Dalibor tente de se justifier, en vain, en invoquant le fait que le burgrave avait fait assassiner son meilleur ami le violoniste Zdenek. Milada est fasciné lors du procès de Dalibor, condamné à mourir emprisonné dans un sombre cachot, par sa prestance et sa dignité ; elle en tombe amoureuse et met tout en œuvre pour tenter de sauver d’une mort certaine celui qu’elle aime désormais; elle y parvient mais meurt, blessée mortellement au cours de l’assaut de la prison où est enfermé Dalibor ; ce dernier meurt également transpercé par les épées de ses poursuivants. Le sujet de cet opéra fait irrésistiblement penser au Fidelio de Beethoven : pour approcher Dalibor, Milada, travestie,  se déguise en musicien apportant au prisonnier le violon de son ami dont il jouera lorsque l’assaut de la prison sera possible. Toutefois cette œuvre ne fit pas l’unanimité, tant s’en fallut, auprès des slavophiles : l’emploi de leitmotive valut à Smetana d’être accusé de germanisme c’est-à-dire précisément de wagnérisme ; en dépit des modifications que le compositeur apporta à sa partition, Dalibor ne réapparut sur une scène pragoise – le Théâtre National – qu’en 1886, deux ans après la mort de Smetana ; ce fut un triomphe posthume pour cet ouvrage que son auteur avait toujours considéré comme son opéra préféré. Gustav Mahler l’inscrivit au répertoire de la Hofoper (aujourd’hui Staatsoper) de Vienne en 1898. En France on ne le vit qu’une fois, à Strasbourg en 1968 présenté par la troupe de l’Opéra de Brno, alors que nombre de scènes germaniques l’avaient depuis longtemps inscrit à leur répertoire. Dalibor est une œuvre singulière dont la popularité en Tchéquie égale celle de La Fiancée vendue. Le sujet en effet est ambigu : pour Dalibor seule compte la vengeance de la mort son ami bien aimé Zdenek… alors que les Tchèques n’entendent que  l’hymne à la liberté qu’il entonne au IIIe acte, le violon de Zdenek symbolisant l’art tchèque apte à exalter les souffrances de la Bohème en les apaisant. Le tout porté par une partition d’une richesse thématique extraordinaire et une orchestration brillante et fouillée.

L’opéra suivant, Libuše, fut composé, comme Dalibor, sur un livret en allemand de Josef Wenzig et traduit en tchèque par Ervin Spindler. Commencé en 1868 il fut achevé en 1872 mais créé seulement en 1881 au Théâtre National. C’est une œuvre singulière qui évoque les origines mythiques  de la Bohème et du peuple tchèque. Or Josef Wenzig, le librettiste s’est inspiré  du manuscrit de Dvůr Králové (en tchèque : Rukopis královédvorský) et de celui de Zelená Hora (en tchèque : Rukopis zelenohorský) écrits en vieux slave et découverts en Bohême en 1817. Une analyse postérieure les a déclaré faux. Le manuscrit de Dvůr Kralové était sensé dater du XIIIe siècle tandis que le manuscrit de Zelená Hora également intitulé le Libušin soud (Le Jugement de Libuše) daterait des VIIIe et IXe siècles. Les nationalistes panslavistes virent dans ces manuscrits, à leur découverte, le symbole de la conscience nationale et les défendirent avec acharnement. Or c’était des faux tant du point de vue sociologique qu’historique ou littéraire comme le démontrèrent en 1886 Tomáš Masaryk (philosophe, sociologue et homme politique tchèque), l’historien Jaroslav Goll, les professeurs de littérature Jindřich Vančura et Jaroslav Vlček. La polémique autour de ces œuvres avait traversé le XIXe siècle avant de s’apaiser. Le livret conte l’histoire de la princesse légendaire Libuše qui devait trancher une affaire d’héritage entre deux frères. 1er acte : Jugement de Libuše.  La princesse  rend justice sous un tilleul comme en France Louis IX sous un chêne ! Mais l’un des deux frères conteste le jugement rendu par une femme ce qui amène  Libuše  à demander à l’assemblée du peuple et des notables de lui proposer un époux qui assumera ses fonctions régaliennes ; ccux-ci la laisse libre de choisir qui elle voudra et son choix se porte sur un ami d’enfance qu’elle aime depuis toujours. Suivent les deux derniers actes : le Mariage de Libuše et la Prophétie au cours de laquelle, après les festivités nuptiales, la princesse en transes annonce les victoires de héros tchèques à venir ! Autre curiosité : cette œuvre qui exalte donc les origines du peuple tchèque et sa terre natale est fortement influencé par Wagner sur le plan de l’orchestration qui fait appel à un gros effectif instrumental et qui, sur le plan formel, utilise force leitmotive composés du reste avec maestria et parfaitement adaptés à la langue tchèque. Œuvre d’une grande richesse sur le plan mélodique ponctuée d’airs d’un lyrisme souvent impétueux, en dépit d’un livret quelque peu déséquilibré mais qui demeure, reconnaissons-le, assez hermétique pour qui n’est point slave de Bohème ! C’est néanmoins un opéra emblématique en Tchéquie. Il devait être créé lors du couronnement de l’empereur François-Joseph comme roi de Bohème (ce à quoi il renonça compte tenu du contexte politique de l’époque), Ce fut donc neuf ans plus tard qu’on le monta lors de l’inauguration du Théâtre national en 1881 puis à nouveau en 1883 lors de la réouverture du théâtre après son incendie et sa reconstruction. Smetana n’entendit jamais son opéra (il était devenu sourd en 1874), symbole de la Bohème qu’on monte à Prague lors des grands événements qui ponctuent l’histoire nationale tchèque : en 1918 pour la fondation de la Tchécoslovaquie, en 1945 lors de la Libération au terme de la Seconde Guerre mondiale, en 1968 et en 1989… Pour cela, il porte le titre d’ « opéra national » ! On notera que les fanfares éclatantes de l’ouverture de cet opéra sont jouées à chaque apparition du président de la République tchèque lors de manifestations officielles et ce depuis 1930 (Le président était alors… Tomáš Masaryk !).

Le Théâtre provisoire accueillit en 1874 un opéra comique que Smetana composa peu après Libuše. Intitulé Dvě vdovy (Les Deux veuves, 1873), il conte (livret d’Emanuel Züngel d’après une comédie en un acte  du dramaturge français Félicien Mallefille) les aventures amoureuses de deux jeunes femmes récemment privées de leurs époux respectifs : l’une est dans la plus totale affliction tandis que l’autre semble prendre avec philosophie voire avec le sourire son nouvel état ; cette dernière fera tout pour que son amie recouvre la joie de vivre en épousant en secondes noces un ami d’enfance. Le musicien s’inspira, pour cette œuvre qui diffère totalement de la précédente par son caractère enjoué,  de l’opéra comique à la française ou à l’italienne (Auber ou Donizetti) sans pour autant les imiter : il témoignait ici d’une inventivité musicale, d’un souffle époustouflants dans des airs pleins de charme doublés de polkas entraînantes, le tout soutenu par un orchestre rutilant.

Les trois œuvres lyriques qui complètent le répertoire de Smetana dans ce domaine sont des opéras comiques écrits sur des livrets d’Eliška Krásnohorská, poète tchèque (1847-1926), critique littéraire, traductrice  de Pouchkine et de Byron dans sa langue natale mais également féministe convaincue qui milita en faveur de l’égalité des sexes.  Le premier, intitulé Viola, d’après Shakespeare, demeura inachevé ; esquissé en 1874, orchestré partiellement à la fin de la vie du compositeur, il se compose de seulement deux scènes totalement abouties. À la même époque, Smetana travaillait à la composition de son premier opéra comique, Les deux Veuves, quand la surdité le surprit et vint perturber sa vie musicale : il abandonna pour un temps toute idée d’écrire pour le théâtre. Il fallut l’insistance d’Eliška Krásnohorská pour le convaincre de reprendre le livret intitulé Hubička (Le Baiser) qu’elle lui avait proposé d’après un conte de Karolína Světlá (1830-1899) autre écrivain tchèque qui avait initié Eliška Krásnohorská à la littérature et au féminisme ; il se mit à l’ouvrage en novembre 1875 et l’acheva en août 1876. Créé au Théâtre provisoire en novembre de la même année, sous la baguette du chef Adolf Čech à qui Smetana avait cédé sa place, cet opéra comique connut un immense succès qui ne s’est pas démenti depuis tant en Bohème que dans les pays germaniques, en Angleterre et même aux Etats-Unis ; on a pu le voir à Paris en 1990 à l’Opéra-Comique dans une production du Théâtre national de Prague. Il conte l’histoire de deux jeunes gens au caractère bien trempé qui passent leur temps à se disputer, la jeune femme refusant notamment que son fiancé lui donne un baiser avant leur mariage ; là-dessus vient se greffer une histoire de contrebandiers digne des librettistes d’Offenbach. Là encore une grande richesse d’inspiration de la part du compositeur qui, nonobstant sa surdité, réussit une orchestration brillante et colorée, d’un grand lyrisme qui sait mettre en valeur la psychologie des personnages finement brossés par sa librettiste.

L’opéra comique suivant, Tajemství (Le Secret), sur un livret original d’Eliška Krásnohorská, fut composé, dans la foulée du précédent, entre juillet 1877 et juillet 1878 puis subit diverses retouches avant d’être créé au Nouveau Théâtre tchèque de Prague en septembre de la même année, avec un succès mitigé, loin d’égaler celui du Baiser. Il quitta l’affiche après une douzaine de représentation et ne réapparut sur la scène du Théâtre national qu’en 1922. La musique en est pourtant très belle, nimbée des rythmes et accents puisés dans la musique bohémienne traditionnelle revisités et recréés par Smetana avec génie. C’est l’histoire des amants de Vérone revue par une librettiste tchèque, deux familles rivales dont les enfants sont les amours sont contrariées du fait de la rivalité de leurs parents. Mais ici cela se finit bien puisque le père du garçon, naguère rejeté pour incompatibilité sociale par celle qu’il aimait issue de la famille rivale et qui a regretté amèrement son refus, recouvre l’amour de celle-ci vingt ans plus tard en même temps que son fils est agréé par les parents de la maison d’en face ! Le « secret », c’était cet amour enfoui sous les préjugés sociaux !

Smetana mit plus de deux pour composer ce qui devait être son dernier opéra Čertova stěna (Le Mur du Diable), achevé en1880 et créé au Nouveau Théâtre tchèque en octobre 1882. Écrit sur un livret original d’Eliška Krásnohorská, il ne connut qu’un succès d’estime, comme le précédent, mais là du fait de l’incompétence du directeur du théâtre qui ne sut disposer des moyens que nécessitait cette œuvre ambitieuse que le compositeur avait intitulé « opéra comico-romantique ». Smetana, avec sa librettiste, traitait à nouveau d’un sujet historique ; l’action se déroulait au XIIIe siècle sous le règne de Přemysl Otakar II, dit « le roi de fer et d’or » (né en 1253, couronné en 1261, mort en 1278), un des plus glorieux souverains tchèques : la Bohème, sous son règne, atteignit la mer ; il annexa l’Autriche, participa à la croisade des Chevaliers teutoniques en Prusse et fonda Königsberg (Kaliningrad) ; il souhaitait devenir empereur du Saint Empire romain germanique mais fut vaincu et tué à la bataille du Champ morave en combattant Rodolphe de Habsbourg qui ceignit la couronne impériale qu’il avait convoité en vain.

L’histoire que conte cet opéra est compliquée. Le chevalier Jarek, fidèle compagnon de son seigneur Vok Vitkovic, jure de ne pas épouser celle qu’il aime, la belle Katuska, fille de l’intendant Michálek, tant que son maître, éconduit par la comtesse von Schauenberg, ne se sera pas marié lui-même. Le diable Rarach, sous les traits de l’ermite Benes, vient semer la pagaille en conseillant à Vok de courtiser Katuska. Vok hésite, mais arrive la jolie Hedvika, fille de la comtesse qui le repoussa naguère. Vok promet d’être un père pour elle mais les sentiments qu’ils éprouvent bientôt l’un pour l’autre sont d’une autre nature… Jarek, le compagnon de Vok, erre à travers le monde, tandis que sa bien aimée Katuska attend son retour. Vok veut se faire moine mais son entourage l’incite à épouser Hedvika. Le diable voit ses plans déjoués et pour se venger construit un mur  – d’où le titre de l’opéra – destiné à détourner les eaux de la Vltava afin d’engloutir le couvent où s’est réfugié le seigneur Vok mais le moine Benes d’un signe de croix fait rentrer la rivière dans son lit. Finalement Vok épouse la jeune Hedvika et Jarek la belle Katuska. C’est alors que des messagers du roi annoncent à Vok qu’il est nommé gouverneur de l’Autriche, de la Carinthie et de la Styrie : une noble promotion !

Plein de tendresse et d’esprit, drôle souvent, sombre parfois, cet ultime opéra de Smetana qui n’a peut-être plus le souffle des précédents, rappelle, s’il en était besoin, que la librettiste était la muse (et peut-être plus) du compositeur beaucoup plus âgé qu’elle néanmoins ; le grand air monologué que Smetana met dans la bouche de Vok, auquel il s’identifia sans doute, dit l’amour qui fut le sien pour la comtesse qui le repoussa ; il fait irrésistiblement penser au fameux air monologué de Philippe II dans le Don Carlos de Verdi.

L’influence de Smetana sur la vie musicale de la Bohême fut considérable, à la fois comme compositeur d’une puissante personnalité mais aussi du fait de son engagement dans la vie artistique pragoise. Influence sur ses compatriotes Dvořák, Zdeněk, Fibich et, dans une moindre mesure, Janáček mais également sur des musiciens d’autres origines comme Schoenberg qui le considéra comme l’un de ses maîtres.

(Cette étude, ici revue et complétée, est parue dans la revue OPMUDA n°136 à 138,  novembre et décembre 2012 et janvier 2013)

Discographie.

Mica :

O původu Jaroměřic (Des origines de Jaroměřice), un enregistrement sous la direction de G. Nowak (Supraphon, 1995).

 

Myslivecek :

Il Bellerofonte, Prague Chamber Orch. sous la direction de Z. Peskó (Supraphon 2003).

 

Smetana :

Braniboři v Čechách (Les Brandebourgeois en Bohême) CD sous la direction de Tichy (Supraphon)

Dalibor, CD sous la direction de J. Krombholc (1950, nouvelle production 1967, Supraphon)

Prodaná nevěsta (La Fiancée vendue) : 4 enregistrements chez Supraphon, sous la direction de Vogel, de Chalabala (1995) d’Ancerl (1947) de Kosler (1981).

Libuše, 3 enregistrements chez Supraphon sous la direction de Krombholc (1965), de Kosler (1983) et de Dohnányi (1994)

Dvě vdovy (Les deux veuves), 2 enregistrements sous la direction de Krombholc, l’un chez Supraphon (1956) l’autre chez Praga (1974). Un autre encore chez Supraphon sous la direction de Jílek (1975).

Hubička (Le Baiser), 2 enregistrements chez Supraphon sous la direction de Chalabala (1952) et de Vajnar (1980).

Tajemství (Le Secret), Soli, Ch. et Orch. du Théâtre National de Prague, sous la direction de J. Krombolc, 2 CD Supraphon (1953 – 2011).

Čertova stěna (Le Mur du Diable), un enregistrement sous la direction de Chalabala (Supraphon, 1960)

Viola – inachevé -, un enregistrement des deux scènes existantes sous la direction de Kosler (Supraphon 1982).

 

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