Mendelssohn, un génie méconnu

Né le 3 février 1809, Mendelssohn contribua à populariser la musique savante
On célèbre en 2009 le bicentenaire de la naissance de Felix Mendelssohn-Bartholdy, le premier de ces quatre compositeurs appartenant ce qu’on a appelé la « Génération 1810 » ou la « Génération romantique » ; après lui naissaient en effet Frédéric Chopin et Robert Schumann en 1810, puis, en 1811, Franz Liszt ; sans oublier les deux grands génies du théâtre lyrique nés deux ans plus tard, en 1813, Giuseppe Verdi et Richard Wagner. L’aîné donc, Mendelssohn, occupe une place singulière dans l’histoire de la musique. Né l’année même où disparaissait Joseph Haydn, il fit en quelque sorte transition entre le classicisme de celui-ci et le romantisme des musiciens de sa propre génération.
Issu d’une famille de vaste culture – son grand père était le grand philosophe Moïses Mendelssohn -, il se situa en marge aussi sur le plan social car il appartint à une catégorie privilégiée : son père était un banquier aisé d’origine juive, qui se convertit au protestantisme et accola à son nom celui de Bartholdy ; la fortune familiale ôta au compositeur tout souci matériel durant sa courte vie. Formidablement doué dans bien des domaines des langues étrangères au dessin, à la peinture ou le pastel par exemple, il étudia tout jeune le piano mais aussi le violon et la composition. Il fut engagé comme alto à la Singakademie de Berlin en 1819 où l’on joua cette même année son Psaume 19 : il avait dix ans ! Non seulement il se révéla comme un interprète remarquable mais également comme un compositeur précoce, extraordinairement doué et les œuvres qu’il écrivit au cours de son adolescence témoignent d’une maturité au moins égale et peut-être supérieure à celle de Mozart jeune. Rappelons qu’il composa sa fameuse Ouverture pour le Songe d’une nuit d’été à l’âge de dix-sept ans. Il avait déjà derrière lui un catalogue musical bien rempli, pénétré de classicisme sur le plan formel mais où l’expression d’un romantisme naissant se faisait jour déjà.
Son rôle dans la vie musicale de son temps fut considérable. Chef d’orchestre d’un immense talent, il dirigea à l’âge de vingt ans la Passion selon Saint Matthieu de Bach à Berlin, contribuant brillamment à la redécouverte de la musique, chorale notamment, du Cantor de Leipzig qu’on avait alors presque oublié. En cette année 1829, il se rendit en Angleterre (où il devait retourner à neuf reprises) et dès ce moment il fascina les Britanniques (et spécialement la Reine Victoria) qui applaudirent tout à la fois le pianiste virtuose, le chef d’orchestre et le compositeur : il composa là et fit interpréter quelques unes de ses pages les plus notoires. Entre 1830 et 1832, on l’accueillit chaleureusement aussi bien en Allemagne qu’en Autriche, en Italie, en Suisse ou en France, à Paris. En 1835 – il avait vingt-six ans – il devint directeur de l’Orchestre réputé du Gewandhaus de Leipzig (il confia le poste de violon solo à Ferdinand David, célèbre violoniste, égal de Paganini) et sous sa houlette, en quelques mois, cette phalange devint la plus célèbre d’Allemagne et la meilleure. Deux ans plus tard, il se maria avec la fille d’un pasteur protestant français qui lui donna cinq enfants ; ce fut un ménage très heureux. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV l’attira à Berlin le nomma Generalmusikdirektor , en charge de la musique à la cour et à la cathédrale de Berlin (1841) sans obligation de résidence. L’année suivante il fonda à Leipzig son fameux Conservatorium où il s’entoura de professeurs de grands talents tels que Robert Schumann (piano et composition) ou Ferdinand David (violon), lui-même enseignant le piano, la musique d’ensemble et la composition. Malheureusement, Mendelssohn perdit au printemps 1847 sa sœur bien-aimée, Fanny (aussi douée que son aîné, elle avait vu sa carrière musicale étouffée à son profit), et en fut fort affecté. Sa santé déclina alors et il mourut à l’automne de cette même année sans qu’on n’ait jamais cerné avec précision les causes de sa mort : il n’avait que trente huit ans. Rappelons que les nazis, se souvenant de ses origines juives, interdirent sa musique, effacèrent son nom des encyclopédies musicales et des livres d’histoire comme il l’avait fait du poète Heinrich Heine. Ce ridicule les a tués.
Mendelssohn laissait une œuvre considérable, outre la résurrection de l’œuvre de Bach auquel du reste il conféra parfois une dimension excessive par les effectifs qu’il mobilisa pour l’interpréter (on faisait de même en Angleterre pour l’œuvre de Haendel). Son influence fut énorme sur le monde musical d’Europe centrale et orientale ainsi qu’aux Etats-Unis, précisément parce qu’il sut avec une rare harmonie concilier l’héritage classique et le romantisme. Certaines de ses compostions ont acquis une réputations universelle : ses Symphonies Écossaise, Italienne, Réformation, son Concerto pour violon en mi mineur, ses Romances sans paroles, sont régulièrement interprétés. Sans parler de la célèbre Marche nuptiale extraite de la musique de scène du Songe d’une Nuit d’été universellement connue et reprise à satiété depuis qu’elle fut jouée lors du mariage de la Princesse royale d’Angleterre en 1858.
La commémoration du bicentenaire de la naissance de Mendelssohn sera l’occasion de réévaluer, en France où on le joue moins qu’en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, l’importance de son œuvre en écoutant des pages qu’on a trop souvent négligées chez nous. Certes on a déjà redécouvert ses trois grands oratorios, Paulus, Elijah, Christus où l’influence du Bach revisité par lui-même est patente ; mais il y a une abondante production de pièces de musique sacrée, de musique chorale, de Lieder dont on pourra découvrir les immenses qualités, finesse, subtilité, marquées au coin d’une forte personnalité, sans négliger sa musique de chambre pour cordes et pour piano, des œuvres symphoniques remarquables qu’il s’agisse de ses treize symphonies de jeunesse, de divers concertos pour piano, violon et piano, pour deux pianos, ses ouvertures ; la liste est longue. Mais à prêter l’oreille à cette musique on mesurera mieux l’importance de ce musicien surdoué, génie incontestable trop tôt disparu, dans le domaine de la création pure certes mais également dans celui de la diffusion de la musique auprès de publics populaires par le biais de concerts de masse, ce qui, dans la première moitié du XIXe siècle, était une innovation absolue. Ce fut alors qu’on vit éclore un peu partout dans les capitales de l’Europe entière puis aux Etats-Unis, aux côtés des maisons d’opéra, des salles de concerts. Une authentique révolution culturelle…

Article paru dans L’Humanité du 13 février 2009

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