Saison 2018-2019 (2e Partie)

Avignon : Quand les femmes commandent

L’opéra bouffe (en fait un drame burlesque – « un dramma bernesco ») de Baldassare Galuppi, « Il Mondo alla Roversa » (Le Monde à l’envers »), porte un sous-titre qui en dit long : « o sia Le donne che comandano » (Quand les femmes commandent). Il fut écrit sur un livret en trois actes de Carlo Goldoni (qui le signa d’un pseudonyme, Polisseno Fegeio) et créé en 1750 au Teatro San Cassiano de Venise. L’action se déroule sur une mythique « Île des Antipodes » où le pouvoir est aux mains d’un conseil de femmes qui ne cessent de se disputer et met aux prises, plus précisément, trois femmes, Tullia incarnation de la sagesse, Cintia qui veut le pouvoir et Aurora éternelle amoureuse ; ayant fait l’expérience de la tyrannie, elles renoncent au pouvoir et s’en remettent à leurs fiancés qu’elles ont choisis dans un groupe d’hommes subitement arrivé sur l’île. Moralité : « les femmes au pouvoir, c’est un monde à l’envers qui ne saurait durer ».

Goldoni, un des plus grands librettistes du Siècle de Lumières à Venise, maîtrisait toutes les nuances d’un comique qui, chez lui, tient de la « commedia dell’arte » et de Molière. Il fit scandale en son temps pour avoir introduit le comique à l’opéra. Il collabora étroitement avec Galuppi à partir de 1740 avec qui il écrivit dix-sept opéras comiques. Faut-il rappeler que Galuppi fut en son temps plus célèbre que Vivaldi ? Grâce à l’orchestre Akadêmia et son chef Françoise Lasserre, grands connaisseurs du répertoire baroque, on redécouvrit à Avignon ce chef d’œuvre du XVIIIesiècle vénitien dans une réalisation de ce spécialiste de Molière et du baroque italien qu’est Vincent Tavernier qui avait monté en 2014 à Avignon le « Tancrède » de Campra avec l’équipe même qu’on retrouva pour l’opéra de Galuppi, Vincent Tavernier étant assisté de Marie-Louise Duthoit ; Claire Niquet a réalisé une sobre mais efficace  scénographie à transformation, Erick Plaza-Cochet ayant dessiné les costumes et Carlos Perez ayant éclairé fort intelligemment le tout. À juste titre, Tavernier rappelle dans sa note d’intention que Goldoni expliquait que, lorsqu’il écrivait un livret d’opéra, il se souciait « des interprètes, beaucoup du compositeur et de ce qui était susceptible de plaire au public dans la salle ». Le but de cet opéra bouffe était donc de faire rire grâce aux protagonistes bien caractérisés et à des situations surprenantes. L’histoire qui est contée ici étant totalement invraisemblable, Tavernier a imaginé que c’était là un rêve (ou un cauchemar, au public d’en décider) vécu par deux des héros de l’intrigue que l’on voit durant l’ouverture dans leur lit et qu’on retrouvera à leur réveil au terme de ces trois actes farfelus. Pari en grande partie réussi, n’était un démarrage un peu lent ponctué de redites dans les oppositions entre les trois femmes et leurs fiancés, celles-ci cherchant les moyens de soumettre à leurs désirs ceux qu’elles aiment…! Le rythme heureusement s’accélère au fil de l’action grâce au jeu plein de fantaisie des chanteurs-acteurs qui incarnent les protagonistes : remarquable Tullia toute de bon sens de Marie Perbost contrastant avec l’amoureuse et langoureuse Aurora de Dagmar Saskova, tandis qu’Alice Habellion campait une Cintia impétueuse et autoritaire mais avec une voix confidentielle. À leurs côtés ou face à elles Armelle Marq (Rinaldinho), Olivier Bergeron (Graziosino) et David Witczak (Giacinto) jouaient les amoureux transis avec conviction. Quant à Joao Pedro Coelho Cabral il fut, in fine, un solde Ferramonte, tout de sagesse et de bon sens. Le chœur de l’Opéra du Grand Avignon emmené comme à l’accoutumée par Aurore Marchand, était parfaitement en place et l’orchestre Akadêmia dirigé de main de maître par Françoise Lasserre : une vingtaine de musiciens très au fait de ce répertoire vénitien qu’ils ont fait rutiler en soutenant en finesse les chanteurs et le chœur. Bien belle matinée somme toute (3 février).

Avignon, une clarinette pour happy few

Originaires de Lyon, les membres du Quatuor Varèse ont donné corps à leur formation en 2006 ; ils se sont perfectionnés auprès des meilleurs ensembles dans leur discipline et depuis parcourent le monde avec un immense succès. Vingt ans plus tôt, en 1986, le clarinettiste Pierre Génisson voyait le jour à Marseille ; lauréat de nombre de concours internationaux, il est un digne représentant de l’école française des bois. On a pu applaudir à l’Opéra Confluence ces excellents musiciens dans deux œuvres emblématiques de la musique de chambre, le « Quintette en la majeur » de Mozart écrit et créé en 1789 par le facteur et clarinettiste Stadler, ami de Mozart qui jouait lui-même la partie d’alto lors de la création, et le « Quintette avec clarinette » de Brahms. La clarinette était alors un instrument relativement nouveau que Mozart avait découvert à Mannheim en 1771 et qu’il contribua à populariser au travers de trois chefs-d’œuvre : le Trio « Les Quilles », le « Concerto pour clarinette et orchestre, » son dernier opus concertant composé peu avec sa mort en 1791, et son « Quintette pour cordes et clarinette » ; bien des compositeurs après lui s’en emparèrent de ce nouvel instrument, de Schubert à Wagner, en passant par Berlioz, Glinka, Verdi qui lui confièrent de beaux soli ; Brahms composa pour elle deux sonates, un trio et un splendide « Quintette » qui est un de monuments de ce répertoire, très virtuose, qu’on put déguster voluptueusement. Les interprètes, tant les cordes du quatuor que le clarinettiste qui intégrait l’ensemble, fusionnèrent pour exprimer les tendres sentiments que chante le Quintette mozartien mais aussi pour dire les passions apaisées du Quintette brahmsien écrit à la fin de la vie du compositeur, tout de maturité, qui vit le jour cent ans après le concerto de Mozart (1891). Un récital pour « happy few ». Les mélomanes présents furent transportés. D’où en bis la fin du « Con moto » final  du Quintette de Brahms. Il faut rendre grâce, sans nulle flagornerie, au directeur de l’Opéra du Grand Avignon, Pierre Guiral, qui avait choisi ce programme de haute volée ! (5 février).

 

(Fausse) Nuit hongroise à l’Opéra Confluence

L’opéra du Grand Avignon avait annoncé une « Nuit hongroise » au cours de laquelle  l’Armel Opéra Festival devaidevait faire entendre les lauréats de son dernier concours télévisé. Au programme des œuvres de Dohnányi, Liszt, Brahms (Danses hongroises) et Kodály. Las ! Si l’orchestre était bien le Symphonique Alba Regia avec, à sa tête, l’excellent Dániel Dinyés, le ténor Benjamin Beéri laissait sa place au baryton Attila Erdós à la voix très claire et à la soprano Lilla Horti, pétulante (dans deux duos de Donizetti) et émouvante (dans un Rossini dernière manière tout en finesse). La première partie du concert était consacrée à des pages de deux compositeurs emblématiques du premier XIXesiècle, Rossini avec le « Largo al Factotum » du « Barbiere di Siviglia » et « Sombre forêt », l’air de Mathilde de « Guillaume Tell » et Donizetti avec deux duos pleins de vie et d’humour extraits d’ « Il campanello » (La sonnette) entre Serafina et Enrico et de « Don Pasquale » entre Norina et Malatesta ; les deux interprètes apparurent tout à la fois comme de très bons chanteurs à la diction impeccable et en comédiens accomplis. Autres révélations de cette soirée insolite deux jeunes violonistes dotées d’un talent fou du fait de leur âge, les sœurs Mariam (12 ans) et Amira (14ans) Abouzahra qui stupéfièrent le public par la qualité de leur jeu, la première dans une célèbre page de Pablo de Sarasate, tirée des « Zigeunerweisen » (Airs bohémiens), témoignant là d’une assurance étonnante, la seconde dans le non moins célèbre morceau de Saint-Saëns, « Introduction et rondo capriccioso », où elle fit preuve d’une grande sureté – délicatesse et puissance successivement. En duo, elles s’affrontèrent avec humour dans le fameux « Perpetuum mobile » du compositeur germanique Carl Böhm (1844-1920) (à ne pas confondre avec le chef d’orchestre autrichien Karl Böhm). Le public avignonnais fut subjugué par ces deux jeunes filles talentueuses. Pour ce qui concerne la musique hongroise justifiant te titre de cette soirée, on entendit en prélude, du père d’opéra magyar, Ferenc Erkel (1810-1893), l’ouverture de l’opéra historique qui se déroule au XVesiècle, « Hunyadi László » (1844) ; et en final  du non moins hongrois mais ici de culture germanique, Franz Liszt,  » Les Préludes » qui brillèrent de tous leurs feux. Une seule réserve : des cuivres très puissants couvrant des cordes trop peu nombreuses quoique parfaites ; mais cela tenait sans doute aussi  à l’acoustique de la salle, très sèche (23 février).

 

Avec l’ORAP : Aimez-vous Brahms ?

Au XIXeet durant la première partie du XXe siècle, Brahms était peu goûté en France. Et voici qu’en 1958 parut le film de Louis Malle, « Les Amants », dont la bande-son musicale était le Sextuor opus 18 de Brahms qui enchanta cinéphiles et mélomanes ; l’année suivante,  Françoise Sagan connut un grand succès avec son roman « Aimez-vous Brahms ? ». La mode était lancée. On découvrit alors l’immense répertoire de ce monument de la musique germanique si loin pourtant de Wagner avec qui on l’avait trop souvent confondu. Auparavant, en 1879, et en Allemagne, le grand violoniste Joachim avait créé le « Concerto pour violon et orchestre » de ce grand compositeur qui prit place illico auprès de ceux de Beethoven, Mendelssohn, Tchaikovski et Bruch ; c’est une œuvre d’une grande virtuosité que seul(e)s les plus expérimenté(e)s savent interpréter ; Joachim lui-même, lors de sa création, éprouva quelques difficultés à le jouer. À Avignon, ce fut Nicolas Dautricourt, un des plus beaux fleurons de l’école française de violon aux côtés de Renaud Capuçon, qui l’offrit pour le plus grand plaisir de mélomanes venus l’applaudir ; il témoigna là, outre une virtuosité parfaitement assumée, d’un belle autorité et d’une grande élégance, notamment dans la merveilleuse cadence du premier mouvement ; il répondit avec talent à la cantilène du deuxième mouvement fort bien distillée par la hautboïste Frédérique Constantini. En bis, quatre pièces tziganes pour deux violons jouées avec humour par le soliste et…le chef d’orchestre David Niemann qui est aussi violoniste ! Brahms hésita longtemps avant de composer une symphonie, paralysé par le souvenir de celles de Beethoven ; sa 1èreSymphonie, longuement mûrie, vit le jour en 1876 ; ce ne fut pas un triomphe et les critiques émirent de sérieuses réserves quant à voir en Brahms l’héritier de Beethoven. Mais Hans von Bülow devait peu après la création qualifier cette 1èreSymphonie de Brahms de « Dixième  Symphonie » de…Beethoven ! L’ORAP, placé sous la baguette de l’excellent David Niemann a rendu justice à cette œuvre impressionnante : cordes soyeuses, cuivres et bois étincelants ; bel hommage à Beethoven dans le dernier mouvement évoquant l’ « Hymne à la Joie » de sa… Neuvième Symphonie (1ermars).

Les Créatures de Prométhée revisitées

Les « Créatures de Prométhée » (en allemand Die Geschöpfe des Prometheus) est l’unique ballet que composa Beethoven en 1800-1801 ; il fut créé à Vienne avec un grand succès qui, curieusement, ne perdura pas. Il comprend une ouverture – entendue récemment à Avignon en bis du concert Beethoven le 16 novembre dernier – et trois actes dont on a perdu le livret. C’est là sans doute la raison pour laquelle seule l’ouverture est aujourd’hui interprétée périodiquement ! On dispose pourtant du matériel d’orchestre… On sait que ce ballet conte le mythe de Prométhée, ce titan qui déroba aux dieux le feu dont il se servit pour animer deux statues en argile qui devaient être à l’origine de l’humanité. Ces deux « êtres » ne pouvaient devenir homme et femme pour engendrer ensuite la race humaine qu’après avoir traversé un certain nombre d’épreuves que relatait le ballet. Il a été mis en scène par l’excellent danseur et comédien Lionel Rougerie qui a conçu et écrit ce spectacle, incarnant une sorte de Monsieur Loyal très pédagogique pour expliquer les phases successives du mythe ; à ses côtés, pour le jouer, deux danseurs/acteurs remarquables d’engagement, Samuel Verbecelte et Vanessa Rey, l’homme et la femme à l’aube de l’humanité ; sur le plateau, côté cour, l’Orchestre Régional Avignon-Provence sous la baguette du jeune chef et violoniste David Niemann qui nous venait de Montpellier et qu’on venait d’applaudir dans un splendide concert dédié à Brahms, le 1ermars dernier (voir ci-dessus),  à la tête de la phalange avignonnaise, baguette dans la main gauche (tout comme son confrère hongrois Dániel Dinyés, gaucher lui aussi, vu récemment lors de la « Nuit hongroise ») ; ce chef lui-même, dans le spectacle de Lionel Rougerie, incarnait plaisamment le personnage de Prométhée. Mais ce qui contribua à l’originalité de cet attrayant spectacle, ce fut le rôle que le public, venu une heure plus tôt répéter, joua devant la fosse, tel un chœur antique, muet mais dansant, ce qui sortait des canons habituels. Tout ceci fort bien réglé par le réalisateur, lui-même partie prenante de ce spectacle qu’il animait avec entrain tel un Monsieur Loyal ; beaux costumes de Satu Peltoniemi dont étaient revêtus les deux protagonistes créés par Prométhée, ici nommés Vanessa et Samuel et montés au terme des épreuves sur des échasses qu’ils agitèrent avec talent, le tout sous les douces lumières de Fabrice Ollivier. Les musiciens de l’orchestre étaient vêtus de toges évoquant la Grèce antique ; ils interprétèrent les différents morceaux retenus de la partition avec fougue et justesse sous la direction ici sans baguette de l’excellent David Niemann qu’on verrait bien succéder, à la tête de l’ORAP, à Samuel Jean lorsque le contrat de celui-ci prendra fin. On aura enfin regretté que le public clairsemé mais enthousiaste n’ait pas été plus nombreux ; il est vrai que les mélomanes avignonnais sont plutôt frileux dès que l’on sort des sentiers battus… (9 mars).

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