Saison 2018-2019 (2e Partie)

Avignon : Quand les femmes commandent

L’opéra bouffe (en fait un drame burlesque – « un dramma bernesco ») de Baldassare Galuppi, « Il Mondo alla Roversa » (Le Monde à l’envers »), porte un sous-titre qui en dit long : « o sia Le donne che comandano » (Quand les femmes commandent). Il fut écrit sur un livret en trois actes de Carlo Goldoni (qui le signa d’un pseudonyme, Polisseno Fegeio) et créé en 1750 au Teatro San Cassiano de Venise. L’action se déroule sur une mythique « Île des Antipodes » où le pouvoir est aux mains d’un conseil de femmes qui ne cessent de se disputer et met aux prises, plus précisément, trois femmes, Tullia incarnation de la sagesse, Cintia qui veut le pouvoir et Aurora éternelle amoureuse ; ayant fait l’expérience de la tyrannie, elles renoncent au pouvoir et s’en remettent à leurs fiancés qu’elles ont choisis dans un groupe d’hommes subitement arrivé sur l’île. Moralité : « les femmes au pouvoir, c’est un monde à l’envers qui ne saurait durer ».

Goldoni, un des plus grands librettistes du Siècle de Lumières à Venise, maîtrisait toutes les nuances d’un comique qui, chez lui, tient de la « commedia dell’arte » et de Molière. Il fit scandale en son temps pour avoir introduit le comique à l’opéra. Il collabora étroitement avec Galuppi à partir de 1740 avec qui il écrivit dix-sept opéras comiques. Faut-il rappeler que Galuppi fut en son temps plus célèbre que Vivaldi ? Grâce à l’orchestre Akadêmia et son chef Françoise Lasserre, grands connaisseurs du répertoire baroque, on redécouvrit à Avignon ce chef d’œuvre du XVIIIesiècle vénitien dans une réalisation de ce spécialiste de Molière et du baroque italien qu’est Vincent Tavernier qui avait monté en 2014 à Avignon le « Tancrède » de Campra avec l’équipe même qu’on retrouva pour l’opéra de Galuppi, Vincent Tavernier étant assisté de Marie-Louise Duthoit ; Claire Niquet a réalisé une sobre mais efficace  scénographie à transformation, Erick Plaza-Cochet ayant dessiné les costumes et Carlos Perez ayant éclairé fort intelligemment le tout. À juste titre, Tavernier rappelle dans sa note d’intention que Goldoni expliquait que, lorsqu’il écrivait un livret d’opéra, il se souciait « des interprètes, beaucoup du compositeur et de ce qui était susceptible de plaire au public dans la salle ». Le but de cet opéra bouffe était donc de faire rire grâce aux protagonistes bien caractérisés et à des situations surprenantes. L’histoire qui est contée ici étant totalement invraisemblable, Tavernier a imaginé que c’était là un rêve (ou un cauchemar, au public d’en décider) vécu par deux des héros de l’intrigue que l’on voit durant l’ouverture dans leur lit et qu’on retrouvera à leur réveil au terme de ces trois actes farfelus. Pari en grande partie réussi, n’était un démarrage un peu lent ponctué de redites dans les oppositions entre les trois femmes et leurs fiancés, celles-ci cherchant les moyens de soumettre à leurs désirs ceux qu’elles aiment…! Le rythme heureusement s’accélère au fil de l’action grâce au jeu plein de fantaisie des chanteurs-acteurs qui incarnent les protagonistes : remarquable Tullia toute de bon sens de Marie Perbost contrastant avec l’amoureuse et langoureuse Aurora de Dagmar Saskova, tandis qu’Alice Habellion campait une Cintia impétueuse et autoritaire mais avec une voix confidentielle. À leurs côtés ou face à elles Armelle Marq (Rinaldinho), Olivier Bergeron (Graziosino) et David Witczak (Giacinto) jouaient les amoureux transis avec conviction. Quant à Joao Pedro Coelho Cabral il fut, in fine, un solde Ferramonte, tout de sagesse et de bon sens. Le chœur de l’Opéra du Grand Avignon emmené comme à l’accoutumée par Aurore Marchand, était parfaitement en place et l’orchestre Akadêmia dirigé de main de maître par Françoise Lasserre : une vingtaine de musiciens très au fait de ce répertoire vénitien qu’ils ont fait rutiler en soutenant en finesse les chanteurs et le chœur. Bien belle matinée somme toute (3 février).

Avignon, une clarinette pour happy few

Originaires de Lyon, les membres du Quatuor Varèse ont donné corps à leur formation en 2006 ; ils se sont perfectionnés auprès des meilleurs ensembles dans leur discipline et depuis parcourent le monde avec un immense succès. Vingt ans plus tôt, en 1986, le clarinettiste Pierre Génisson voyait le jour à Marseille ; lauréat de nombre de concours internationaux, il est un digne représentant de l’école française des bois. On a pu applaudir à l’Opéra Confluence ces excellents musiciens dans deux œuvres emblématiques de la musique de chambre, le « Quintette en la majeur » de Mozart écrit et créé en 1789 par le facteur et clarinettiste Stadler, ami de Mozart qui jouait lui-même la partie d’alto lors de la création, et le « Quintette avec clarinette » de Brahms. La clarinette était alors un instrument relativement nouveau que Mozart avait découvert à Mannheim en 1771 et qu’il contribua à populariser au travers de trois chefs-d’œuvre : le Trio « Les Quilles », le « Concerto pour clarinette et orchestre, » son dernier opus concertant composé peu avec sa mort en 1791, et son « Quintette pour cordes et clarinette » ; bien des compositeurs après lui s’en emparèrent de ce nouvel instrument, de Schubert à Wagner, en passant par Berlioz, Glinka, Verdi qui lui confièrent de beaux soli ; Brahms composa pour elle deux sonates, un trio et un splendide « Quintette » qui est un de monuments de ce répertoire, très virtuose, qu’on put déguster voluptueusement. Les interprètes, tant les cordes du quatuor que le clarinettiste qui intégrait l’ensemble, fusionnèrent pour exprimer les tendres sentiments que chante le Quintette mozartien mais aussi pour dire les passions apaisées du Quintette brahmsien écrit à la fin de la vie du compositeur, tout de maturité, qui vit le jour cent ans après le concerto de Mozart (1891). Un récital pour « happy few ». Les mélomanes présents furent transportés. D’où en bis la fin du « Con moto » final  du Quintette de Brahms. Il faut rendre grâce, sans nulle flagornerie, au directeur de l’Opéra du Grand Avignon, Pierre Guiral, qui avait choisi ce programme de haute volée ! (5 février).

(Fausse) Nuit hongroise à l’Opéra Confluence

L’opéra du Grand Avignon avait annoncé une « Nuit hongroise » au cours de laquelle  l’Armel Opéra Festival devaidevait faire entendre les lauréats de son dernier concours télévisé. Au programme des œuvres de Dohnányi, Liszt, Brahms (Danses hongroises) et Kodály. Las ! Si l’orchestre était bien le Symphonique Alba Regia avec, à sa tête, l’excellent Dániel Dinyés, le ténor Benjamin Beéri laissait sa place au baryton Attila Erdós à la voix très claire et à la soprano Lilla Horti, pétulante (dans deux duos de Donizetti) et émouvante (dans un Rossini dernière manière tout en finesse). La première partie du concert était consacrée à des pages de deux compositeurs emblématiques du premier XIXesiècle, Rossini avec le « Largo al Factotum » du « Barbiere di Siviglia » et « Sombre forêt », l’air de Mathilde de « Guillaume Tell » et Donizetti avec deux duos pleins de vie et d’humour extraits d’ « Il campanello » (La sonnette) entre Serafina et Enrico et de « Don Pasquale » entre Norina et Malatesta ; les deux interprètes apparurent tout à la fois comme de très bons chanteurs à la diction impeccable et en comédiens accomplis. Autres révélations de cette soirée insolite deux jeunes violonistes dotées d’un talent fou du fait de leur âge, les sœurs Mariam (12 ans) et Amira (14ans) Abouzahra qui stupéfièrent le public par la qualité de leur jeu, la première dans une célèbre page de Pablo de Sarasate, tirée des « Zigeunerweisen » (Airs bohémiens), témoignant là d’une assurance étonnante, la seconde dans le non moins célèbre morceau de Saint-Saëns, « Introduction et rondo capriccioso », où elle fit preuve d’une grande sureté – délicatesse et puissance successivement. En duo, elles s’affrontèrent avec humour dans le fameux « Perpetuum mobile » du compositeur germanique Carl Böhm (1844-1920) (à ne pas confondre avec le chef d’orchestre autrichien Karl Böhm). Le public avignonnais fut subjugué par ces deux jeunes filles talentueuses. Pour ce qui concerne la musique hongroise justifiant te titre de cette soirée, on entendit en prélude, du père d’opéra magyar, Ferenc Erkel (1810-1893), l’ouverture de l’opéra historique qui se déroule au XVesiècle, « Hunyadi László » (1844) ; et en final  du non moins hongrois mais ici de culture germanique, Franz Liszt,  » Les Préludes » qui brillèrent de tous leurs feux. Une seule réserve : des cuivres très puissants couvrant des cordes trop peu nombreuses quoique parfaites ; mais cela tenait sans doute aussi  à l’acoustique de la salle, très sèche (23 février).

Avec l’ORAP : Aimez-vous Brahms ?

Au XIXeet durant la première partie du XXe siècle, Brahms était peu goûté en France. Et voici qu’en 1958 parut le film de Louis Malle, « Les Amants », dont la bande-son musicale était le Sextuor opus 18 de Brahms qui enchanta cinéphiles et mélomanes ; l’année suivante,  Françoise Sagan connut un grand succès avec son roman « Aimez-vous Brahms ? ». La mode était lancée. On découvrit alors l’immense répertoire de ce monument de la musique germanique si loin pourtant de Wagner avec qui on l’avait trop souvent confondu. Auparavant, en 1879, et en Allemagne, le grand violoniste Joachim avait créé le « Concerto pour violon et orchestre » de ce grand compositeur qui prit place illico auprès de ceux de Beethoven, Mendelssohn, Tchaikovski et Bruch ; c’est une œuvre d’une grande virtuosité que seul(e)s les plus expérimenté(e)s savent interpréter ; Joachim lui-même, lors de sa création, éprouva quelques difficultés à le jouer. À Avignon, ce fut Nicolas Dautricourt, un des plus beaux fleurons de l’école française de violon aux côtés de Renaud Capuçon, qui l’offrit pour le plus grand plaisir de mélomanes venus l’applaudir ; il témoigna là, outre une virtuosité parfaitement assumée, d’un belle autorité et d’une grande élégance, notamment dans la merveilleuse cadence du premier mouvement ; il répondit avec talent à la cantilène du deuxième mouvement fort bien distillée par la hautboïste Frédérique Constantini. En bis, quatre pièces tziganes pour deux violons jouées avec humour par le soliste et…le chef d’orchestre David Niemann qui est aussi violoniste ! Brahms hésita longtemps avant de composer une symphonie, paralysé par le souvenir de celles de Beethoven ; sa 1èreSymphonie, longuement mûrie, vit le jour en 1876 ; ce ne fut pas un triomphe et les critiques émirent de sérieuses réserves quant à voir en Brahms l’héritier de Beethoven. Mais Hans von Bülow devait peu après la création qualifier cette 1èreSymphonie de Brahms de « Dixième  Symphonie » de…Beethoven ! L’ORAP, placé sous la baguette de l’excellent David Niemann a rendu justice à cette œuvre impressionnante : cordes soyeuses, cuivres et bois étincelants ; bel hommage à Beethoven dans le dernier mouvement évoquant l’ « Hymne à la Joie » de sa… Neuvième Symphonie (1ermars).

Les Créatures de Prométhée revisitées

Les « Créatures de Prométhée » (en allemand Die Geschöpfe des Prometheus) est l’unique ballet que composa Beethoven en 1800-1801 ; il fut créé à Vienne avec un grand succès qui, curieusement, ne perdura pas. Il comprend une ouverture – entendue récemment à Avignon en bis du concert Beethoven le 16 novembre dernier – et trois actes dont on a perdu le livret. C’est là sans doute la raison pour laquelle seule l’ouverture est aujourd’hui interprétée périodiquement ! On dispose pourtant du matériel d’orchestre… On sait que ce ballet conte le mythe de Prométhée, ce titan qui déroba aux dieux le feu dont il se servit pour animer deux statues en argile qui devaient être à l’origine de l’humanité. Ces deux « êtres » ne pouvaient devenir homme et femme pour engendrer ensuite la race humaine qu’après avoir traversé un certain nombre d’épreuves que relatait le ballet. Il a été mis en scène par l’excellent danseur et comédien Lionel Rougerie qui a conçu et écrit ce spectacle, incarnant une sorte de Monsieur Loyal très pédagogique pour expliquer les phases successives du mythe ; à ses côtés, pour le jouer, deux danseurs/acteurs remarquables d’engagement, Samuel Verbecelte et Vanessa Rey, l’homme et la femme à l’aube de l’humanité ; sur le plateau, côté cour, l’Orchestre Régional Avignon-Provence sous la baguette du jeune chef et violoniste David Niemann qui nous venait de Montpellier et qu’on venait d’applaudir dans un splendide concert dédié à Brahms, le 1ermars dernier (voir ci-dessus),  à la tête de la phalange avignonnaise, baguette dans la main gauche (tout comme son confrère hongrois Dániel Dinyés, gaucher lui aussi, vu récemment lors de la « Nuit hongroise ») ; ce chef lui-même, dans le spectacle de Lionel Rougerie, incarnait plaisamment le personnage de Prométhée. Mais ce qui contribua à l’originalité de cet attrayant spectacle, ce fut le rôle que le public, venu une heure plus tôt répéter, joua devant la fosse, tel un chœur antique, muet mais dansant, ce qui sortait des canons habituels. Tout ceci fort bien réglé par le réalisateur, lui-même partie prenante de ce spectacle qu’il animait avec entrain tel un Monsieur Loyal ; beaux costumes de Satu Peltoniemi dont étaient revêtus les deux protagonistes créés par Prométhée, ici nommés Vanessa et Samuel et montés au terme des épreuves sur des échasses qu’ils agitèrent avec talent, le tout sous les douces lumières de Fabrice Ollivier. Les musiciens de l’orchestre étaient vêtus de toges évoquant la Grèce antique ; ils interprétèrent les différents morceaux retenus de la partition avec fougue et justesse sous la direction ici sans baguette de l’excellent David Niemann qu’on verrait bien succéder, à la tête de l’ORAP, à Samuel Jean lorsque le contrat de celui-ci prendra fin. On aura enfin regretté que le public clairsemé mais enthousiaste n’ait pas été plus nombreux ; il est vrai que les mélomanes avignonnais sont plutôt frileux dès que l’on sort des sentiers battus… (9 mars).

À Avignon une Mam’zelle Nitouche en demie teinte

Opérette en trois actes et quatre tableaux sur un livret de Henri Meilhac et Albert Millaud, et une musique de Louis-Auguste-Florimond Ronger (1825-1892) plus connu sous le nom d’Hervé, « Mam’zelle Nitouche » vit le jour en 1880 au Théâtre des Variétés à Paris. Elle conte l’histoire de la jeune Denise de Flavigny, élève au couvent des Hirondelles, amoureuse d’un lieutenant de dragons qu’elle séduit en devenant chaque soir chanteuse de cabaret sous le nom de Mam’zelle Nitouche ; elle a pour professeur l’organiste Célestin qui enseigne le jour la musique au couvent et compose, sous le nom de Floridor, de la musique légère que chante le soir son élève ! C’est la transcription de l’histoire même du compositeur, organiste à l’Église Saint-Eustache dans sa jeunesse et qui complétait son traitement en composant, sous le nom d’Hervé, des chansons qu’il interprétait dans des cabarets. Rival et ami d’Offenbach, il fut compositeur d’abord, auteur dramatique, acteur, chanteur, metteur en scène et directeur de troupe, il composa plus de cent opérettes (la moitié en un acte), connut un immense succès et fit l’admiration de Wagner ! Les amateurs avignonnais ont pu applaudir une jeune troupe de chanteurs-acteurs mis en scène par Pierre-André Weitz auteur en outre de la formidable scénographie (un riche décor tournant représentant brillamment et avec beaucoup de fantaisie  les différents lieux de l’action elle-même très animée !), mais aussi des costumes originaux et à transformation parfois, très amusants, évoquant un Second Empire décadent, et des…maquillages divertissants – tel le personnage de Piero, le régisseur de scène en Auguste, incarné par le…metteur en scène lui-même ! Le tout sous les belles lumières de Bertrand Killy. Dans la fosse, l’ORAP était placé sous la direction de Christophe Grapperon, qui, non content d’être un chef bon connaisseur de l’opérette, est également baryton dans divers ensembles ou en soliste ; l’orchestre a brillé sous sa baguette pleine de vie. D’où vient donc l’insatisfaction qu’on ressentit au terme de ce spectacle ? Sans doute des interprètes, mauvais comédiens dotés de petites voix, criant les dialogues parlés difficilement compréhensibles qui, à l’instar des airs chantés, auraient mérité d’être surtitrés (une exception : Olivier Py, bonne diction mais qui surjouait les personnages qu’il campait non sans une certaine vulgarité : tant la Supérieure du Couvent des Hirondelles, que Corinne, la prima donna). Dommage car le rythme, l’entrain n’étaient pas loin. À remettre sur le métier avec des comédiens chanteurs rompus à l’opérette dont on ne dira jamais trop que c’est un genre…difficile ! (12 mars).

Le piano romantique de Liszt et Chopin

La jeune pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya, émule de Jacques Rouvier et Alain Planès, et qui vit aujourd’hui à Marseille a su exalter un programme qui fait la part belle au romantisme tel que les compositeurs du premier XIXesiècle l’ont exprimé par le biais du piano, fils du pianoforte lui-même héritier du clavecin, qui sut dire les sentiments et les émotions de ce temps. On put apprécier à l’occasion de ce concert de l’ORAP deux facettes de ce piano romantique ; et d’abord cette curieuse « Malédiction pour piano et orchestre à cordes » que Liszt acheva en 1840 ; la partition, d’une extraordinaire violence, mentionne ce que le musicien voulait  traduire musicalement : « orgueil, raillerie, pleurs-angoisse-rêves » ; et ce fut terriblement rendu par la pianiste, blouse blanche sous veston noir, jean moulant gris, pieds nus dans des mocassins blancs, fluette d’apparence mais puissamment armée, pieds rageurs sur les pédales ; l’acoustique très sèche de la salle fit que l’orchestre à cordes exclusivement disparaissait sous les coups de boutoir du piano éclatant. Puis on entendit le célèbre « Concerto n°2 pour piano et orchestre en fa mineur » (dont on sait qu’il fut en réalité son premier concerto) que Chopin composa et créa en 1829 à Varsovie, « salué par une tempête d’applaudissements » selon un critique de l’époque comme il le fut ce soir à Avignon ; Chopin, tout jeune, exprimait là l’amour qu’il portait alors à une jeune cantatrice varsovienne ! Natacha Kudritskaya lui rendit justice en l’interprétant avec une virtuosité sans faille, doublée d’une grande délicatesse dans le second mouvement avec parfois des tempi quelque peu retenus qui lui étaient propres mais convenaient parfaitement à l’œuvre. Elle gratifia le public, aux anges, d’une superbe « Allemande » de Rameau toute de réserve et d’intériorité. Cinq ans plus tôt (1824) Mendelssohn, âgé de seize ans, avait composé sa première « Symphonie en ut mineur », pétrie d’un romantisme tout schubertien ; ce n’était pas sa première symphonie car il en avait composé douze auparavant et il donna à celle-ci le n°13 ; mais c’était la première de ses cinq symphonies pour grand orchestre. Fraîchement accueillie lors de sa création  à Leipzig en 1827 elle était applaudie à Londres en 1829 sous la baguette de son compositeur qui, fait exceptionnel à l’époque, dirigea l’orchestre londonien face aux musiciens et dos au public. À Avignon, elle fut applaudie, comme elle l’avait été à Londres, sous la houlette inspirée de l’excellent chef brésilien Miguel Campos-Neto, très extraverti, mais rigoureux dans sa direction millimétrée, une interprétation d’une grande finesse et d’un bel élan, préromantique en somme (22 mars).

 Cavalli et l’opéra vénitien chanté par Jaroussky

Francesco Cavalli (1602-1676) fut, au XVIIesiècle, l’un des trois grands compositeurs d’opéra baroque italien avec Claudio Monteverdi et Jacopo Peri, genre qui prit naissance à Venise pour gagner Naples, Rome puis toute l’Italie et enfin l’Europe entière. Moins joués en France que ceux de Monteverdi, les opéras de Cavalli méritent grandement d’être revisités. Ce à quoi s’attacha, avec un rare bonheur, dans le cadre de « Musique baroque en Avignon », par une chaude soirée printanière, le célèbre contre-ténor Philippe Jaroussky, fort apprécié à Avignon et insurpassable dans ce répertoire ; à telle enseigne qu’il fit salle comble. On put donc l’entendre dans la salle de l’Opéra-Confluence, à l’acoustique mate et peu propice, reconnaissons-le, à cette musique, entouré de son ensemble Artaserse dans des pages puisées au sein de plusieurs des vingt-sept opéras de Cavalli qui nous sont parvenus (sur les quarante-et-un qu’il composa), ce qui permit d’apprécier l’évolution de ce genre nouveau jusqu’à son apogée. C’étaient là des airs où d’expriment avec force les sentiments des personnages mis en scène par ses divers librettistes, de Serse à Ciro, d’Ormindo à Nerillo, d’Endimione à Vafrino, d’Apollon à Eumene dont on ignorait l’existence mythique et qu’on découvrit à cette occasion ; sans oublier l’emblématique « Giasone », opéra le plus fameux du temps qui fit le tour le monde occidental. Les différents airs étaient entrelardés de « sinfonie » elles-mêmes empruntées à ces opéras. Le public charmé fit un triomphe à Philippe Jaroussky  qui lui offrit trois bis ( !) le premier de Monteverdi, les deux autres de Cavalli ; ce qui permit aussi de caractériser le style de Cavalli, contrastant avec celui d’un Monteverdi ou d’un Peri : ceux-ci composèrent des opéras destinés à un public princier, élitiste, celui des cours des principautés italiennes. Cavalli composa des opéras destinés à un public bourgeois, joués dans des théâtres payants, mobilisant des effectifs artistiques plus modestes, d’abord pour des raisons financières. L’ensemble Artaserse composé de douze musiciens jouant sur instruments d’époque, très déliés, correspond parfaitement à ce répertoire où l’influence de la musique populaire, plus légère, est sensible, en phase avec la sensibilité de son public ; tels airs, celui de Nerillo « Che città », tiré de « L’Ormindo », ou celui de Vafrino « Questo è un gran caso » extrait de « L’Ipermestra » témoignent même d’un certain sens de l’humour dont Monteverdi, par exemple, est dénué. Au total, nonobstant  l’acoustique assez mate de la salle et peu propice, reconnaissons-le, à cette musique destinée à un public, il est vrai, moins nombreux au départ, les mélomanes avignonnais furent aux anges : Philippe Jaroussky est à coup sûr aujourd’hui l’un des trois plus beaux contre-ténors (ou haute-contre) qu’on peut entendre, avec Franco Fagioli et Jakub Józef Orliński, légèrement plus jeunes. Du reste, ce dernier pourrait être prochainement invité de « Musique baroque en Avignon » … (28 mars).

Printanière « Petite Messe solennelle » de Rossini

Concert original que celui qu’offrit l’ « Opéra Grand Avignon » en coréalisation avec « Musique Sacrée et Orgue en Avignon » par une chaude fin d’après-midi printanière, la Place du Palais des Papes, contrastant avec la fraîcheur de la Basilique Métropolitaine Notre-Dame des Doms où les musiciens accueillirent les mélomanes venus en rangs serrés déguster des musiques qui sortaient de l’ordinaire. Musiques sacrées ? Voire. Religieuses ? À coup sûr même si pour les deux premières l’opéra n’étaient pas loin. Peu connues en France deux œuvres en effet ouvraient ce concert jouées sur le grand orgue doré par l’excellent Luc Antonini qu’on ne présente plus, d’abord un « Grande Offertorio » de Donizetti (1797-1848, qui en composa au moins deux) surtout réputé comme étant l’inventeur de la musique romantique italienne s’exprimant essentiellement à l’opéra, en cela héritier de Rossini de cinq ans son aîné, rivalisant avec Bellini et annonçant à bien des égards Verdi ; cette pièce pour orgue qui débute par une ample et somptueuse introduction laisse entendre ensuite trois morceaux qui sont autant d’airs d’opéra intrumentalisés avec une grande sensibilité. Ce qu’on retrouvait dans la « Sinfonia per organo » de Giovanni Morandi (1777-1856) qui fut le premier professeur de Rossini et qui ne composa que de la musique pour orgue qui, pour sacrée qu’elle fût, le plus souvent n’avait rien de religieuse comme en témoigne de cette page des plus plaisantes où l’on croit discerner une allègre …mazurka ! Suivait, pièce principale de ce concert, le « Petite messe solennelle » de Gioachino Rossini qui, à la retraite, la composa pour l’épouse d’un de ses amis, la comtesse Louise Pillet-Will ; elle était écrite primitivement pour quatre solistes, un chœur  mixte, deux pianos et un harmonium. Pierre Guiral qui dirigea ce concert n’avait conservé qu’un des pianos et remplacé l’harmonium par un accordéon (ce qui était prévu à l’origine). Les solistes étaient Ludivine Gombert (soprano), Sarah Laulan (alto), Pierre-Emmanuel Roubet (ténor) et François Harismendy (basse) ; ils furent parfaits et l’on retiendra les très émouvantes prestations de Ludivine Gombert dans l’ « O Salutaris » et de Sarah Laulan dans l’ »Agnus Dei ».  Eric Pisani faisait ronfler son accordéon comme un harmonium (très beau « Preludio Religioso » suivi d’un bel « Ritornello ») ; à ses côtés Catherine Chaine, elle, faisait sonner son piano dans les graves avec vigueur, constituant tous deux une solide basse continue. Ce « péché de ma vieillesse » comme  Rossini qualifia sa petite messe  fut créé en privé d’abord en présence d’Auber, Meyerbeer et Thomas puis en public, en 1865, et là la critique fut partagée entre enthousiasme et réprobation. Pour Filippo Filippi : « Cette fois, Rossini s’est surpassé lui-même, car personne ne saurait dire ce qui l’emporte, de la science et de l’inspiration… ».Verdi, lui, ne fut pas tendre : « Rossini ces derniers temps, a fait des progrès et a étudié ! » écrivait-il. « Étudié quoi ? Pour ma part, je lui conseillerais de désapprendre la musique et d’écrire un autre Barbier. » (cité par Claire Delamarche, « Gioacchino Rossini » in François-René Tranchefort (dir.), Guide de la musique sacrée et chorale profane de 1750 à nos jours pp. 884-894.) À Avignon, le public applaudit fort l’exécution de cette œuvre originale interprétée avec soin par les solistes et le chœur de l’Opéra du Grand Avignon qu’Aurore Marchand avait bien préparé ; au pupitre, Pierre Guiral, le directeur de l’Opéra, fameux musicien (et bon baryton au demeurant, comme l’on sait, mais là pas de place pour sa tessiture !) n’avait plus qu’à diriger l’ensemble, ce qu’il fit avec méticulosité et beaucoup de finesse, ce à quoi il nous a habitué (31 mars).

Pages pour Violoncelle et piano venues d’Europe centrale

Ce récital a été l’occasion pour les mélomanes avignonnais de faire la connaissance de deux jeunes musiciens trentenaires ; l’un, le blond violoncelliste Lev Sivkov, est russe, l’autre, le brun pianiste János Palojtay, est hongrois, venant tous deux de pays où la musique est reine. Ils ont proposé au public de l’Amphithéâtre Mozart du Conservatoire du Grand Avignon un opulent florilège d’œuvres écrites pour leurs instruments en duo au cours d’un siècle particulièrement riche, alliant le romantisme idyllique et apaisé d’un Robert Schumann, au romantisme teinté d’humour d’un Sergueï Prokofiev en passant par l’esprit septentrional d’un Grieg ou celui teinté d’esprit bohémien d’un Janacek ou d’un Bartók. De Schumann (1810-1856), en ouverture, on entendit ses trois « Fantasiestücke op.73 » qui datent de 1849,écrites primitivement pour clarinette et piano, empreintes d’une ambiance apaisée, au caractère idyllique, ici dans leur transcription pour violoncelle et fort chaleureusement présentées ici. Puis ce fut l’imposante « Sonatepour violoncelle et piano » qu’Edvard Grieg (1843-1907) dédia à son frère John, violoncelliste amateur ; il reprit là, au cours des trois amples mouvements  que comprend cette sonate créée en 1883, des thèmes d’œuvres antérieures, deux marches dont une funèbre notamment ; dernier mouvement quelque peu redondant mais interprétation là aussi pleine de chaleur des deux musiciens. Après un court entracte qui permit aux artistes de récupérer leurs forces, trois œuvres du XXesiècle : deSergueï Prokofiev(1891-1953) la « Sonate pour violoncelle et piano op.119 » en trois mouvements qu’il composa en 1949 ; il venait de faire la connaissance du jeune Rostropovitch (1927-2007) qui devint à vingt-et-un ans son ami plein d’admiration; ils créèrent tous deux cette œuvre à la fois romantique et pleine d’humour en 1950, romantisme et humour que les deux interprètes traduisirent avec finesse et brio. Puis ce fut ce conte (Pohádka) que Leoš Janáček (1854-1928) s’inspirant d’un poème de Joukovski pour cette œuvre pour violoncelle et piano en trois mouvements, composa en 1910, évoquant  le fils d’un tsar qui découvre que sa fiancée est la fille de Satan… ; d’où de frénétiques pizzicatti ! Et enfin,on applaudit à la première des deux « Rhapsodies pour violon et piano »que  Béla Bartók (1881-1945) avait composées en 1928 ; il reprenait ici la forme des csardas typiquement hongroises ; elle fut jouée avec maestria dans une transcription pour violoncelle et piano qui suscita l’enthousiasme des auditeurs. D’où un bis et un retour à la Bohème avec une réduction pour violoncelle et piano de  la 5epièce du recueil « De la forêt de Bohème », op.68, qu’Antonin Dvořák (1841-1904)avait écrit en 1884 pour piano à quatre mains, celle-ci intitulée « La Forêt silencieuse » (ou « Calme des bois » selon Lev Sitkov) et joliment distillée ; nul doute qu’on les réentendra avec plaisir (2 avril).