Chorégies d’Orange 2018

Était-ce là la 47eédition des « Nouvelles Chorégies » nées en 1971 et animées depuis 1982 par Raymond Duffaut jusqu’en 2015, transition 2016 et 2017 assurée par son successeur désigné Jean-Louis Grinda qui a pris officiellement les fonctions de Directeur général cette année OU la 1èreédition de nouvelles « Nouvelles Chorégies » puisque l’association des Chorégies d’Orange en charge de cette manifestation a laissé la place à une Société Publique Locale (SPL) présidée par Renaud Muselier, président du Conseil régional de la région PACA et assisté du maire d’Orange Jacques Bompard et du président du Conseil départemental de Vaucluse Maurice Chabert, l’ancienne association étant devenue une « Association des Amis des Chorégies d’Orange » présidée par Michel Bissière, vice président du Conseil régional de la région PACA ? C’est présentement le flou le plus total. Mais ce qui importe dans l’immédiat c’est le bilan, sur le plan artistique, de la saison 2018, du programme totalement composé par Jean-Louis Grinda. Outre « Musiques en fête » par quoi débute dès juin désormais la saison nouvelle, le nouveau directeur avait programmé deux opéras : « Mefistofele » d’Arrigo Boito, monté une fois au tout début du siècle dernier en 1905 à Orange et « Il Barbiere di Siviglia » de Gioacchino Rossini, jamais joué ici, une création absolue donc; à quoi il convenait d’ajouter un ballet de Maurice Béjart par sa propre troupe sur « La Flûte enchantée » de Mozart, une soirée-concert « nuit russe » et un ciné-concert, formule inaugurée avec succès l’an passé, accueillant un montage du film d’animation de Walt Disney « Fantasia » ; sans oublier le tradtionnel « Concert des Révélations classiques de l’ADAMI » et quatre récitals vocaux Cour Saint-Louis en ouverture des soirées au théâtre antique.. Qu’en peut-on dire ?

 

Musiques en fête

Ce fut donc la 8eédition de « Musiques en fête » produite par France 3 et France Musique dans une mise en scène minimaliste de Jean-Louis Grinda et une réalisation télévisuelle de Franck Broqua pour Morgane Production. Force est de reconnaître que le charme m’a pas vraiment opéré cette saison vu du théâtre antique, d’abord du fait d’une « chauffe de salle » pénible et démagogique dans la demie heure qui a précédé le spectacle, de présentations de Judith Chaine et Cyril Féraud réduite au strict minimum et sans intérêt, et surtout d’un programme hétéroclite, essentiellement consacré à l’opéra italien (vingt-trois numéros !),  de Donizetti à Catalani en passant par Rossini, Verdi, Puccini qui ne mit pas en valeur les cantatrices et chanteurs qui devaient les interpréter, certains pourtant chevronnés et rompus à ce genre de prestation comme Béatrice Uria-Monzon, Chloé Chaume, Karine Deshayes, Florian Laconi, Jean Teitgen, Nicolas Cavallier, Jean-François Borras, Philippe Talbot ou Florian Sempey. On ne put guère apprécier de nouveaux venus tels Kévin Amiel, Christian Helmer, Fabien Barcelo, Moises Ordoñez Alarcón ou Valentin Thill, qui n’ont pas démérité non plus que Sara Blanch Freixes, Hélène Charpentier, Irakli Kakhidze, Ambrosine Bré, Fabienne Conrad, Amélie Robins ou Armelle Khourdoian. Outre les compositeurs italiens, citations de Mozart par la Maîtrise des Bouches-du-Rhône pour son « Laudate Dominum » avec un jeune soliste enrhumé, « O Fortuna » de « Carmina Burana » de Carl Orff, Gluck avec, évidemment, « J’ai perdu mon Eurydice » finement distillé du reste par Ambroisine Bré, ou encore une page de « Faust » de Gounod, un chœur bâclé tiré de « La Veuve joyeuse » de Lehar (« Femmes , femmes, femmes ») et bien sûr deux pages d’Offenbach extraites des « Brigands » et de « Robinson Crusoé », sortant de l’ordinaire, un bon point. Les orchestres mêlés d’Avignon-Provence et de Cannes-Provence-Alpes-Côte-d’Azur sous les baguettes expertes de Luciano  Acocella pour le « classique » et de Didier Benetti pour les variétés ont assumés sans faiblir tout comme les artistes du Chœur de Parme sous la houlette de Stefano Visconti ou les Maîtrises de Bouches-du-Rhône et de l’Opéra Grand Avignon. On pourra oublier la triste prestation du Ballet de l’Opéra du Grand Avignon dans la « Farandole » de « Mireille » de Gounod, pitoyable chorégraphie mal réglée de Stéphane Jarny. Côté « variétés » retour d’Adamo, inusable, un hommage à Maurane par Aude Extrémo qui n’a pas, et de loin, la belle diction de la chanteuse disparue, un extrait du « Roi Lion » d’Elton John avec la participation des jeunes collégiens et lycéens du programme « Pop the Opera » et le fameux chœur de « 1492 : Christophe Colomb » de Vangelis. Au total un programme hétéroclite auquel le public était convié d’apporter ponctuellement sa contribution (mouchoirs et téléphones portables allumés et agités) ce qu’il fit bien volontiers. Rien d’inoubliable (20 juin).

 

Récital Karine Deshayes

Avec le récital de la mezzo-soprano Karine Deshayes dans la Cour Saint-Louis nouvellement réaménagée, à une portée d’arbalète du théâtre antique, débutèrent réellement les Chorégies d’Orange 2018. Fort appréciée à Orange où elle était apparue dans « Carmen » à deux reprises et dans « Nabucco », Karine Deshayes était très attendue. Ce fut un vrai plaisir que de l’entendre à nouveau dans un programme composée de musiques du premier XIXesiècle, avec en ouverture trois mélodies mises en musique par Gounod sur un poème de Lamartine, « Le Soir », du compositeur lui-même, « L’Absent » et un poème anonyme espagnol, « Boléro », délicatement chantées avant que d’aborder ce qui est véritablement son répertoire, Rossini avec trois mélodies à nouveau, Beltà Crudele » sur un texte de Santo-Magno, « Il risentimento » (poème de Metastasio) et « Nizza » (sur un poème français d’Émile Deschamps), distillées avec subtilité et chaleur.. Cette chaleur qu’on devait retrouver dans les deux airs sur quoi s’ouvrait la deuxième partie de ce récital, celui de Balkis tiré de « La Reine de Saba » de Gounod et celui d’Urbain extrait des « Huguenots » de Meyerbeer, deux pages du grand opéra à la française contemporain de Rossini sur quoi s’achevait naturellement cette fin d’après-midi, avec le Rondo final de « La donna del lago », « Tanti affetti », et l’air de « Semiramide » « Bel raggio lusinghier » où la cantatrice témoigna d’un formidable panache. Applaudissements nourris bien sûr ce qui débouchèrent sur un superbe bis avec évidemment « Una voce poco fa » du « Barbiere di Siviglia » où elle excella avec humour comme à l’accoutumée. Il serait injuste d’oublier la belle prestation de Dominique Plancade qui accompagna solidement et attentivement la cantatrice tout au long de ce récital et interpréta parfaitement en soliste  la « Grande fantaisie pour piano sur des motifs de la Serenata et de l’Orgia des Soirées musicales de Rossini » de Liszt, une page imposante mais aussi la plaisante « Fantaisie pour piano sur un thème du Barbier de Séville » (« Largo al factotum ») du pianiste russe Gregory Ginzburg (1904-1961), émule au XXesiècle de Liszt. Il a partagé avec Karine Deshayes les applaudissements du public ravi. (5 juillet)

 

« Nuit russe » sous vent d’été à Orange

L’habitude s’est prise depuis longtemps de donner un concert symphonique ou lyrique entre les deux représentations d’opéra, bénéficiant ainsi de la présence de l’orchestre invité. Cette année, Jean-Louis Grinda a eu l’heureuse idée de programmer un concert thématique, mettant ainsi en valeur un répertoire national ou invitant à le découvrir, en l’espèce le répertoire russe. Il convia pour cela quatre cantatrices – deux sopranos et deux mezzo-sopranos – et trois chanteurs – ténor, baryton et basse  qui nous venaient de Russie, certes, mais qui se produisent avec succès dans le monde entier ! Deux d’entre eux nous étaient connus, la mezzo Ekaterina Goubanova, qu’on avait applaudie dans le rôle d’Amnéris de l’opéra de Verdi « Aida  (2011) et la basse Vitalij Kowaljow qui avait fait une apparition remarquée à « Musiques en fête » l’an passé. Cinq d’entre eux étaient donc de nouveaux venus à Orange.

L’opéra russe qui est le d’Artagnan des trois grands répertoires lyriques, italien, français et allemand, est apparu sur la scène internationale au XIXesiècle où il a trouvé toute sa place porté par des interprètes talentueux issus de Russie même (Chaliapine parmi d’autres). Cela vaut pour le temps présent comme on put aisément s’en convaincre dans le cadre des Chorégies d’Orange 2018 au cours d’une superbe « Nuit russe » où l’on savoura des airs, duos, ensembles et chœurs puisés dans des œuvres emblématiques de trois musiciens du « Groupe des Cinq », Borodine, Moussorgski, Rimski-Korsakov, à l’origine de la musique russe moderne, précédé par Glinka et suivi par Rachmaninov ou Khatchatourian. En ouverture justement, celle de « Rousslan et Ludmila » de Glinka où le jeune et brillant maestro Mikhaïl Tatarnikov (celui-là même qui a remporté un franc succès au Théâtre des Champs-Élysées à Paris en dirigeant « Samson et Dalila » de Saint-Saëns) a enlevé haut la main le Philharmonique de Radio-France peu habitué pourtant à ce répertoire russe. Puis quatre pages puisées dans « Le Prince Igor » de Borodine, deux chœurs somptueux, celui du Prologue et les fameuses « danses polovtsiennes » (données, fait rare, intégralement) fort bien interprétées par les trois chœurs réunis pour l’occasion, ceux des Opéras du Grand Avignon, de Monte-Carlo et de Nice coordonnés par un expert, Stefano Visconti, et deux airs, celui du Prince Igor par la basse Vitalij Kovaljow, grand connaisseur du répertoire italien et germanique (il sera bientôt Wotan !) et le duo entre Kontchakovna et Vladimir Igorevitch, superbement enlevé par  la mezzo Ekaterina Sergueïeva face au brillant ténor d’origine ukrainienne Bogdan Volkov. On retrouvait ce dernier dans le magnifique air de Lenski tiré de l’opéra « Eugène Onéguine » de Tchaïkovski qui se tailla la part du lion dans ce concert où l’on applaudit à sept des plus belles pages de son œuvre lyrique : outre l’air de Lenski, on entendit la « Polonaise » jouée par l’orchestre sans trop de vigueur, l’air du Prince Gremine puissamment interprété par Vitalij Kowaljow et le duo final par la soprano dramatique ukrainienne Oksana Dyka aux côtés du somptueux baryton Boris Pinkhasovitch ; on retrouvait ces deux très beaux interprètes la première dans le bel air de Lisa de « La Dame de Pique », le second dans l’air de Robert de « Iolanta » enlevé avec passion. Rimski-Korsakov  fut magnifiquement évoqué par  Ekaterina Sergueïeva dont elle distilla la « Troisième chanson de Lel » tirée de « La Fille des neiges » tandis qu’Olga Poudova chantait tout en finesse l’air de la reine Chemakha extrait du « Coq d’or » ; dernière page de ce triptyque, la Chanson de Lioubacha pris dans « La fiancée du tsar » par  la somptueuse mezzo Ekaterina Goubanova. Ce tour d’horizon lyrique n’eût pas été complet sans Rachmaninov, dont la jeune soprano Olga Poudova donna une belle et rare mélodie « Zdes’ khorosho », et Khatchatourian dont l’orchestre joua l’Adagio de son « Spartacus », une page qui devait plaire à … Staline : rien de révolutionnaire ici mais une musique qui s’écoute sans déplaisir. Vaste panorama chanté par de splendides artistes dont il conviendra de retenir les noms On les retrouva « tutti » dans la vaste scène finale de « Iolanta » de Tchaïkovski, sous les applaudissements des quelques 4000 auditeurs emballés. D’où en bis «cette fameuse mélodie composée en 1955 parVassili Soloviov-Sedoï,intitulée « Les nuits de Moscou » (Podmoskovnyïé Vetchera), paroles deMikhaïl Matoussovskiet traduite en français sous le titre « Il est revenu le temps du muguet » popularisée par Francis Lemarque. Standing ovation. Saluons pour finir le travail remarquable accompli auprès des interprètes par  la cheffe de chant Kira Parfeevets, habituée du reste des Chorégies d’Orange comme de l’Opéra d’Avignon, par le chef de chœur permanent de l’Opéra de Monte-Carlo Stefano Visconti qui coordonna parfaitement les trois ensembles associés pour cette occasion (Avignon, Monte-Carlo et Nice) et enfin le « maestro » Mikhaïl Tatarnikov qui parvint à insuffler à ce bel orchestre français qu’est  le Philharmonique de Radio-France, un peu d’esprit musical russe ; ce qui n’était pas évident (8 juillet).

 

Un immense chef d’œuvre redécouvert : « Mefistofele » de Boito

La légende de Faust a inspiré nombre de compositeurs mais les deux opéras les plus célèbres sur ce thème sont le « Faust » de Gounod, créé avec le succès que l’on sait en 1859 et qui ne s’est pas démenti depuis – c’est l’un des trois opéras les plus populaires au monde, avec « Carmen » et « La Traviata » –  et le « Mefistofele » d’Arrigo Boito créé, neuf ans plus tard en 1868 et qui fut un échec. Le succès vint en 1875 lorsque fut montée à Bologne la version révisée de cet immense drame lyrique en un prologue, quatre actes et un épilogue sur un livret du compositeur, émule en cela de Wagner qu’il admirait. Surmontant les nationalismes montant à cette époque, Boito voulut composer un opéra européen s’inspirant pour cela des deux « Faust » de Goethe. Il mettait en scène Faust le vieux savant en quête du bonheur et de la vérité qu’il poursuivit sa vie durant, bonheur que lui propose, contre son âme, l’envoyé du diable Mefistofele. Après avoir retrouvé la jeunesse et séduit la naïve Marguerite qui en meurt, puis fréquenté en vain la plus belle femme de l’univers, Hélène de Troie, Faust conclut que le bonheur n’est pas de ce monde (je simplifie)… Les chœurs qui ponctuent cet opéra sont immenses, il faut des interprètes de première grandeur tel le baryton Erwin Schrott qui campa un Mefistofele évidemment diabolique ou le vaillant ténor Jean François Borras en un Faust pétri d’humanité. Margherita et Elena étaient incarnées par Béatrice Uria-Monzon qui de mezzo qu’elle était primitivement s’est muée là en soprano avec un naturel confondant. Le Philharmonique de Radio-France était placé sous la houlette de Nathalie Stutzmann, première femme cheffe d’orchestre à diriger aux Chorégies et qui a assuré avec autorité et panache tant au niveau de l’orchestre, très riche, que des chœurs  ou des solistes, domaine qui lui est familier, elle qui fut (et demeure) une grande cantatrice notamment dans le répertoire baroque. La mise en scène était assumée par … Jean-Louis Grinda, le directeur des Chorégies. « Mefistofele », cet opéra singulier, avait été créé à Orange en …1905 ! En 2018 il a réuni, fascinés, quelque neuf mille spectateurs qui ont fait à deux reprises une grande ovation à ce spectacle hors norme. On a compris que cet opéra tient une place importante chez Jean-Louis Grinda qui l’a monté d’abord sur la scène de l’Opéra royal de Wallonie lorsqu’il en été le directeur puis sur celle de l’Opéra de Monte-Carlo où il occupe la même fonction. Simple changement de dimension scénique ? Plus que cela : une œuvre totalement revisitée et qui s’inscrivait parfaitement dans le vaste espace que ménage le théâtre antique d’Orange, les décors portant la signature du monégasque Rudy Sabounghi (dont on avait salué les décors pour « Un Ballo in maschera » en 2013), réalisés dans les ateliers Artefact de Dominique Lebourge, grand connaisseur du plateau du théâtre antique où il a, à de multiples reprises exercé ses talents : là c’était de grands praticables métalliques aérés qui devenaient invisibles lorsque les chœurs et figurants y prenaient place à diverses reprises et notamment durant le superbe prologue qui s’articulait en sept mouvements mobilisant, les armées célestes, le Chœur mystique figurant Dieu, les Chérubins et enfin les Pénitents tous de blanc vêtus : impressionnant. Débutait alors l’opéra proprement dit où s’affrontent le protagonistes : un diabolique Mefistofele qui campait avec un immense talent et de chanteur et de comédien le baryton-basse uruguayen Erwin Schrott ; face à lui le ténor monégasque Jean-François Borras qui incarnait un Faust pétri d’humanité, sensible, et alternativement tout de puissance et de fragilité, empreint de doute et de foi, magnifique ; auprès de lui, ponctuellement, Reinaldo Macias était successivement Wagner et Nereo, de bonne facture. Côté dames, la soprano-mezzo-soprano Béatrice Uria-Monzon fut respectivement une belle et tendre Margherita, pathétique au troisième acte qui lui est consacré, au terme duquel elle meurt après avoir répudié Faust ce qui la sauve, et une somptueuse Elena de Troie qui fascine Faust lui-même fasciné par la plus belle femme du monde ; tous deux s’aiment comme Margherita et Faust s’étaient aimés. La cantatrice a fait sensation dans ces deux rôles qu’elle a visités avec l’engagement qu’on lui connaît (aux Chorégies depuis 1986) tant sur le plan vocal que dramatique ; à ses côtés au IVeacte, un peu pâle, la mezzo-soprano  Valentine Lemercier, qui chantait Pantalis sa suivante, n’a toutefois pas démérité ; plus tôt la mezzo-soprano Marie-Ange Todorovitch s’était glissée avec la fougue et l’abattage qui la caractérisent dans le personnage éphémère Marta séduite par Mefistofele (acte II). Très beaux costumes de l’israëlienne Buki Shiff qui n’est pas une débutante sous les lumières de Laurent Castaingt, fin connaisseur du site. Chœurs venus d’Avignon, de Monte-Carlo et de Nice d’une belle homogénéité, fort bien coordonnés par Stefano Visconti et un Philharmonique de Radio-France que dirigea avec maestria Nathalie Stutzmann qu’on ne présente plus mais qui a fait merveille ce soir-là, pétrissant avec force une partition quasi-wagnérienne, des solistes et des chœurs lui répondant au doigt et à l’œil, une première à Orange que de voir une femme à la tête d’une aussi prestigieuse phalange ce dont il faut remercier Jean-Louis Grinda. Une porte ouverte, car il y a bien d’autres cheffes susceptibles de diriger avec un égal talent aux Chorégies (9 juillet).

 

Révélations classiques de l’ADAMI 2018

Rappelons que l’ADAMI (Administration des Droits des Artistes et Musiciens Interprètes) est une société, fondée en 1955, qui vise à percevoir et à répartir des droits d’auteur. Elle a créé en 1994 une association artistique tendant, dans le cadre d’événements divers, à de jeunes artistes-interprètes professionnels de démarrer leur carrière. Ce sont ainsi plus de cent artistes qui ont bénéficié de son soutien ; nombre d’entre eux, chanteurs ou instrumentistes se sont produits dans le cadre des Chorégies d’Orange que l’on a depuis rencontrés à « Musiques en fête », par exemple. Cette année, toujours coachés avec flamme par les cantatrices Sonia Nigoghossian et Françoise Petro, le « Concert des révélations de l’ADAMI » a présenté deux jeunes cantatrices et deux jeunes chanteurs d’une part et quatre jeunes instrumentistes d’autre part qui ont briller au firmament des Chorégies. Ces derniers étaient Anne Göckel au violon, Aurélien Pascal au violoncelle, Philibert Perrine au hautbois et Josquin Otal au piano, de quoi constituer une bien beau quatuor de circonstance ce qu’ils démontrèrent d’entrée avec une solide et altière interprétation du 1ermouvement du Quatuor H.315 du compositeur tchèque Bohuslav Martinu  composé en 1947 (Moderato poco allegro) ; puis Philibert Perrine confirma son talent dans  une bonne lecture du Scherzo de la « Sonate pour hautbois et piano » de Poulenc ou, dans un style différent, dans l’élégiaque  « Romance n°3 » de Clara Schumann. Aurélien Pascal prouva que l’école de violoncelle française est à son plus haut niveau dans des pages de De Falla : « Nina » ou une transcription d’un Intermezzo tiré des « Goyescas » de Granados. Bonne lecture également de l’ample « 3eScherzo » pour piano de Chopin, très appliquée, par Josquin Otal et enfin la jeune violoniste Anna Göckel fit merveille dans un extrait du « Souvenir d’un lieu cher » de Tchaïkovski et témoigna d’une belle autorité en même temps que d’une virtuosité assumée dans le dernier mouvement de la 2esonate d’Ysaye, son opus 27 intitulée « Les Furies »  et dans l’élégant « Schön Romarin » de Kreisler, un des bis favoris des violonistes en solistes. On retrouva enfin trois de ces sympathiques instrumentistes dans le « Scherzo » du célèbre 1erTrio op.49 pour piano, violon et violoncelle de Mendelssohn (1839) dans une lecture que Schumann eût sans doute approuvée. Côté chanteurs, ce fut d’abord le baryton Mathieu Gardon qu’on découvrit avec plaisir dans un air extrait de « La jolie fille de Perth » de Bizet ; face à lui, le ténor Kaëlig Boché lui donna plaisamment la réplique ; Mathieu Gardon confirma sa présence vocale et scénique en incarnant Don Giovanni séduisant  Zerlina dans l’opéra éponyme de Mozart (« La ci darem la mano ») et en exprimant l’amertume du Comte Almaviva dan l’air « Hai gia vinta la causa » des « Noces de Figaro ». Ambrosine Bré, mezzo-soprano dont la carrière est brillamment amorcée, confirma ce qu’on savait d’elle dans l’air « Parto, parto » tiré de « La Clémence de Titus » de Mozart et en une Zerline rouée de « Don Giovanni » tout comme dans l’air « Je suis Lazuli » de « L’Étoile » de Chabrier, à savoir qu’elle dispose une voix chaleureuse et expressive et un réel talent de comédienne lyrique. La soprano Marianne Croux enchanta le public à trois reprises, d’abord dans l’air d’Aline Blanche du « Roi Pausole » d’Honegger, puis dans l’air de « Giuditta » (« Meine Lippen  die küssen  so heiss »), le dernier opéra de Lehar et en duo avec le ténor Kaëlig Boché étincelant  dans le fameux duo « Caro elisir » de « L’Élixir d’amour » de Donizetti. On retrouva enfin le ténor Kaëlig Boché, qui conquit ainsi son auditoire dans l’air célèbre de Lenski « Kuda,kuda » tiré d’ »Eugène Onéguine » de Tchaïkovski  et dans un registre différent dans le bel air d’Admete d’ « Alceste » de Gluck. Dénominateur commun à ces quatre cantatrices et chanteurs, outre leurs qualités vocales indéniables, une diction parfaite, ce qui est rare de nos jours, et des dons de comédiens qui les désignent tous quatre comme d’excellents interprètes du répertoire sur les scènes lyriques. Si Josquin Otal a fort bien accompagné tel de ses collègues, n’oublions pas de mentionner le pianiste Emmanuel Normand, fidèle accompagnateur des artistes ADAMI qu’on a retrouvé avec plaisir car il sait en toute discrétion faire preuve d’un grande efficacité pour « sécuriser » les chanteuses et chanteurs qu’il soutient ; c’est un métier ! (16 juillet).

 

Un hymne à la fraternité : « La Flûte enchantée «  de Mozart et Béjart

Mozart avait chanté la liberté avec « L’Enlèvement au sérail », l’égalité dans « Les Noces de Figaro » ; avec « La Flûte enchantée », c’était la fraternité qui était exaltée. C’est sans doute l’opéra de Mozart le plus populaire et ce dès sa création en septembre 1791. Il a connu de multiples interprétations, réalisations, adaptations, une des plus célèbres étant le film d’Ingmar Bergman (1975) dédié aux enfants. Maurice Béjart en fit un ballet, respectant scrupuleusement la partition originale ; il le créa au Cirque royal de Bruxelles en 1981 avec un immense succès et le reprit en 2003 à l’Espace Odyssée de Lausanne. Gil Roman qui avait interprété nombre de ses ballets, remonta « La Flûte enchantée » dix ans plus tard, en juin 2017 ; il avait créé lui-même auparavant plusieurs ballets et succédé à Béjart lorsqu’il disparut en 2007 ; ce fut cette lecture que donna dans le cadre des Chorégies 2018 le Béjart Ballet Lausanne que Gil Roman dirige désormais. Pour Béjart, la danse est « d’abord un rituel » mais le ballet s’insère tout naturellement dans « la féerie, l’allégorie, le merveilleux ». Il avait éprouvé que « la voix humaine est le plus merveilleux support pour la danse … et que le geste chorégraphique transcende le réalisme et prolonge la pensée subtile de la phrase musicale ». Il s’est « contenté », dirai-je avec lui, d’ « écouter scrupuleusement (…) la partition, lire le livret et traduire » le chef d’œuvre mozartien par une gestuelle expressive certes mais qui transcende l’aspect anecdotique du livret pour en faire, (je paraphrase ici Jacques Chailley) une œuvre initiatique où l’homme et la femme se cherchent, se trouvent et, au terme d’une série d’épreuves qu’ils surmontent, constituent un couple uni à jamais. Une chorégraphie aujourd’hui classique qu’a traduit à la perfection le Ballet Béjart Lausanne. Point d’orchestre dans la fosse mais la bande-son de l’Orchestre Philharmonique de Berlin placé en 1964 sous la baguette de Karl Böhm. Décors d’après les plans originaux d’Alan Burrett qu’il a fallu adapter à la taille du plateau du Théâtre antique recentré, les costumes étant créés pour l’occasion par Henri Davila sous les lumières de Dominique Roman, fin connaisseur de l’œuvre de Béjart, qui éclaira ce ballet à sa création et lors de cette reprise. Comme à la création de l’œuvre ou celle du ballet, cette « Flûte enchantée » connut un triomphe renouvelé à Orange (16 juillet).

 

Un « Barbier » à Cinecitta

Lorsque vous entriez au théâtre antique pour gagner votre place sur les gradins, vous découvriez au pied du mur, bruissant de maints figurants et techniciens appartenant à d’autres productions, un plateau de la « Cinecitta »  qui réunit les studios de cinéma de Rome ; Federico Fellini aurait pu y tourner un film, une adaptation cinématographique du mélodrame bouffe de Rossini « Il Barbiere di Siviglia » (Le Barbier de Séville) créé à Rome en 1816, il y a donc 202 ans ! À Orange ce fut une relecture époustouflante signée Adriano Sinivia, scénographe vénitien, qui fut partenaire de Marcel Marceau et d’autre part grand connaisseur d’Offenbach dont il a monté plusieurs opéras-bouffes à Lausanne d’où nous vient cette production élargie à l’espace scénique du théâtre antique. Il en a signé les décors à transformation, pleins de fantaisie, et les costumes, très élégants, sans afféterie, avec Enzo Iorio sous les lumières de Patrick Méeüs. Si, selon le livret, l’intrigue se joue à Séville, force est de reconnaître que c’était en Italie que nous nous trouvions là ! Cette production offrait aux spectateurs un plateau de luxe. Tandis que l’orchestre interprétait avec fougue et subtilité mêlées, la fameuse ouverture (dont on sait qu’elle avait déjà « servie » pour deux opéras précédents, « Aureliano » et « Elisabetta »), on découvrait, descendant côté cour d’une rutilante voiture américaine, les « vedettes » qui joueraient cette « commedia »,  assaillies par des « paparazzi » tandis que les machinistes s’affairaient à monter les décors mobiles dans lesquels se déroulerait l’action. Puis après un échange plaisant entre le metteur en scène sur le plateau (Adriano Sinivia lui-même) et le chef d’orchestre au pupitre, le clap initial (Azione !) donnait le départ de l’œuvre. Nombre de trouvailles de mise en scène devaient ponctuer ce spectacle fort réjouissant (ainsi l’arrivée de l’orchestre destiné à donner la sérénade sous les fenêtres de Rosina : sortaient d’une Fiat Cinque Cento  vingt musiciens plus le chef!) et un premier acte à couper le souffle. Le ténor roumain Ioan Hotea, remplaçant au pied levé Michael Spyres souffrant, incarnait avec brio et panache, comme il se doit, le jeune comte Almaviva : il est jeune lui aussi, connaît bien ce rôle dont il aura pleinement la voix d’ici peu et a assuré avec conviction et panache son emploi. Le baryton français Florian Sempey est « le » Figaro de l’époque, rôle-fétiche qu’il maîtrise somptueusement : il a occupé puissamment l’espace scénique, belle voix tonnante et capable de « piani » inattendus et scéniquement un jeu typique de la « commedia dell’arte » (on était en Italie, vous dis-je, pas en Espagne ! et ce n’est pas un reproche) ; à ses côtés, en Bartolo, cet autre baryton rossinien qu’est Bruno De Simone a parfaitement tenu sa place avec verve contrastant avec le Basilio lourdaud de la basse russe Alexeï Tikhomirov qu’on préférera dans « Boris Godounov » ; erreur de … casting ! La soprano russe Olga Peretyatko était Rosina : débuts hésitants mais parfaitement repris ensuite, beau timbre rossinien, lumineux ; elle chantait la version pour soprano (on sait que le rôle originel était écrit pour mezzo-soprano) avec brio et un indéniable talent de comédienne, charmeuse et rouée à la fois (duo Rosina-Figaro de l’acte I, épatant !). Distribution complétée par l’excellente mezzo-soprano italienne Annunziata Vestri dans le rôle de Marta (elle peut chanter Rosina !) et le baryton italien Gabriele Ribis dans celui de Fiorello. Sans oublier – rôle muet relevant du mime – le décorateur Enzo Iorio ! Les chœurs étaient ceux des Opéras d’Avignon (Aurore Marchand) et de Monte-Carlo (Stefano Visconti) coordonnés par ce dernier : parfaits. Sachant que le second acte ne vaut pas le premier, nonobstant un « finaletto » qui réveille après une bien morne scène opposant Bartolo à Almaviva et des échanges longuets entre Almaviva et Rosina : « Di sì felice innesto serbiam memoria eterna » (D’une si belle union, souvenons-nous toujours…), cette réalisation, enlevée musicalement par l’Orchestre National de Lyon, fut d’une grande fluidité sous la baguette précise de Giampaolo Bisanti, excellent connaisseur de l’opéra italien du premier XIXesiècle, attentif à la phalange qu’il dirigeait finement et aux interprètes vocaux, se révéla être de la belle ouvrage ! (31 juillet).

 

« Fantasia » de Disney sur le Mur

Troisième long métrage d’animation des studios Walt Disney, « Fantasia » se voulait à l’origine un pont entre les arts et ce nouveau medium (ou « media » !) qu’était alors le cinéma d’animation. La première version créée en 1940 était interprétée sur le plan musical par l’Orchestre philharmonique de Philadelphie dirigé par l’emblématique Leopold Stokovski (auquel Mickey venait serrer la main au terme d’un fulgurant « Apprenti Sorcier » de Dukas). Un second volet fut produit par le neveu de Walt Disney en 1999 sous le titre de « Fantasia 2000 ». Le ciné-concert des Chorégies proposa une synthèse des deux productions. De celle de 1940 on revit un extrait de la « Symphonie pastorale», de Beethoven, la Suite de « Casse-Noisette » de Tchaïkovski, le fulgurant « Apprenti sorcier » de Dukas incarné par … Mickey pour la plus grande joie des enfants mais qui ne vint pas cette fois saluer le chef d’orchestre, et « La Danse des heures » de Ponchielli. À la production de « Fantasia 2000 », on emprunta successivement, un extrait de la « 5eSymphonie » de Beethoven qui ouvrait ce programme, puis le « Clair de lune » de Debussy, un extrait de « L’Oiseau de feu » de Stravinsky, l’éclatant « Pump and Circumstances n°1» d’Elgar, « Les Pins de Rome » de Respighi et le final du « Carnaval des animaux » de Saint-Saëns. Public jeune et enthousiaste qui applaudit à tout rompre ce spectacle original et parfaitement synchronisé ce qui lui valut, cerise sur le gâteau, un bis où apparurent sur le plateau du théâtre antique, cinq personnages puisés dans les dessins animés qu’il venait de voir : deux autruches, deux crocodiles et un hippopotame plaisamment incarnés par cinq danseurs de l’Opéra Grand Avignon qui esquissèrent quelques pas de danse des plus amusants. Dans la fosse l’Orchestre National de Lyon a fait merveille (en dépit de cuivres rutilants certes mais parfois tonitruants – les cors notamment dont le soliste est remarquable) sous la baguette de Didier Bennetti. Pour notre part on ressentit une légère déception due au fait que la projection sur le mur sans écran ne rendait pas justice aux images très datées le plus souvent dans des tons pastel, quelque peu délavés ; les défauts du mur nuisaient à la qualité de ces images qui ont beaucoup vieilli : trois trous noirs dans la paroi, en haut à droite de l’écran mural, laissaient redouter, sur fond clair, l’arrivée de trois hélicoptères venus d’ « Apocalypse Now ». Une erreur bénigne à quoi l’on pourra sans mal remédier lors des prochains ciné-concerts… (3 août).

 

*

* *

Cette édition des Chorégies d’Orange porte donc la marque de son nouveau directeur, Jean-Louis Grinda qui a pris des risques mesurés pour redresser la situation financière de l’institution en programmant des œuvres de très hautes qualités, l’une d’elles étant peu populaire en France : « Mefistofele » le chef d’œuvre de Boito dans une réalisation qu’il signa lui-même, reprise élargie de sa production monégasque, la seconde « Il Barbiere di Siviglia » étant elle en revanche très grand public et jamais montée jusqu’alors à Orange, bonne adaptation d’une production helvétique. Différence donc avec les précédentes Chorégies : pas vraiment de création originale, ce qui faisait la spécificité de ce festival. Force est de reconnaître que ce furent là de bien beaux spectacles, même si le public ne fut pas vraiment au rendez-vous souhaité pour le premier ; mais ceux qui, payant ou invités (nombreux), vinrent voir ce « Mefistofele » furent ravis par ce qu’ils découvrirent. Immense succès, attendu, pour le second. Une « Nuit russe » des plus réussies, un ballet des plus classiques, bien dansé mais loin d’être une nouveauté et un ciné-concert sympathique pour un jeune public ravi. Au total un bilan artistique honnête qu’il conviendra de mesurer pour conforter le prochain. Faisons donc confiance au directeur qui saura sans doute proposer aux tutelles (État, Région, Département et Municipalité) un programme attractif, artistiquement et financièrement parlant, pour célébrer dignement le cent cinquantième anniversaire du plus vieux festival d’art lyrique au monde !!!

Top