Les CD de l’hiver 2018

CD coup de cœur (2918)  Dans le jardin des Voces Suaves

« Viens dans mon jardin, ma sœur, ma bien aimée », tel est le titre-programme de ce beau CD que proposent les Voces Suaves, un ensemble composé de neuf chanteuses et chanteurs accompagnés de cinq instrumentistes sous la direction de Jörg-Andreas Bötticher qui joue également du clavecin et de l’orgue. Ils nous offrent un florilège de chants d’amour dus à des musiciens que seuls des mélomanes avertis connaissent : de Melchior Franck (ca.1580-1639) qui exerça essentiellement à Cobourg, une dizaine de mélodies qu’on peut encore qualifiées de « madrigaux » à l’aube de l’époque baroque (1608), tout comme les chants écrits par le Saxon Johann Hermann Schein (1586-1630), dont cinq sont extraits de sa « Musica boscareccia » (musique bocagère), trois autres de ses « Diletti pastorali » (Divertissements pastoraux) ; on notera que Schein fut le compositeur qui introduisit la musique baroque italienne dans les pays germaniques. Ces chants pleins de charmes sont entrelardés à l’orgue de pages de leur ancêtre musical, Palestrina revues par les baroqueux Giovanni Bassano ou Luigi Zenobi, et de Valentin Haussmann.

Come to my garden, my sister, my Beloved, Voces Suaves, 1 CD Deutche Harmonia Mundi/SonyMusic 19075849752

CD coup de cœur (3018) Haydn, Mendelssohn et le Consone Quartet

C’est là le premier CD enregistré par le Consone Quartet, fondé il y a six ans en Grande Bretagne, dans la collection « Jeunes Ensembles » ; il a déjà un riche passé musical derrière lui marqué par de prestigieuses distinctions ; il s’est centré sur le répertoire classique et celui des débuts du romantisme ; ses musiciens jouent sur instruments d’époque (cordes en boyaux). Haydn et Mendelssohn sont deux compositeurs auxquels le Consone Quartet est fidèle depuis ses débuts. Du premier il interprète le « Quatuor en sol majeur opus 77 n°1 » composé en 1799, chef d’œuvre de la maturité de Haydn dédié à son mécène le Prince Lobkowitz. En regard et l’encadrant, deux œuvres de Mendelssohn, le « Quatuor en mi bémol majeur opus 12 » écrit trente ans plus tard (le compositeur avait dix-neuf ans !), noble expression du romantisme en plein essor ; quant au « Quatuor en fa mineur » opus 80, il est dédié à Fanny la sœur de Mendelssohn disparue en mars 1847 ; c’est sa dernière œuvre achevée. Splendide lecture toute d’émotion et de passion sous les archets du Consonne Quartet.

  1. Haydn/F. Mendelssohn, Quatuor à cordes, Consone Quartet, 1 CD Ambronay Éditions AMY 310.

CD coup de cœur (3118) La harpe consolatrice

L’invention du mécanisme de pédales à double action offrit à la fin du XIXesiècle aux compositeurs français la possibilité de varier des tonalités jusque là inaccessibles. C’est ainsi que Jacques Ibert,  officier de marine volontaire, composa ses « Six pièces » pour harpe (1917). En 1917, Marcel Lucien Tournier professeur de harpe au Conservatoire de Paris, mobilisé, composa le second de ses « Quatre préludes » pour harpe. La guerre achevée, Henriette Renié, formidable pédagogue qui donna à la harpe ses lettres de noblesse, composa pour son instrument « Six pièces brèves » empreinte de poésie et d’une grande délicatesse. Le brancardier Jacques de La Presle, avait composé son « Jardin mouillé » sur un poème d’Henri de Régnier en 1913, tandis qu’Albert Roussel composait en 1919 un « Impromptu pour harpe » pour la grande harpiste Lily Laskine. En 1918, Fauré composait « Un châtelaine en sa tour » sur un poème de Verlaine. Beau florilège auquel la harpiste coréenne Kyunghee Kim-Sutre rend merveilleusement justice.

La harpe consolatrice, œuvres de Ibert, de La Presle, Fauré, Renié, Roussel, Tournier, KyungheeKim-Sutre, harpe, 1 CD « Les Musiciens et la Grande Guerre » XXXI, WW1 Music, Éditons Hortus 731.

CD coup de cœur (3218) Beauté de ce monde

Fabien Touchard, Touchard est un encore jeune compositeur, lauréat de plusieurs fondations, multi-diplomé du Conservatoire de Paris et de l’université Paris-IV Sorbonne où il a enseigné ; il est aujourd’hui professeur d’écriture au CRR de Boulogne-Billancourt. Il a mis en musique quelques poèmes qu’on retrouve sur ce CD, allant de poète roumain Ilarie Voronca à William Butler Yeats, d’Anne Perrier à Philippe Jacottet, de Théophile de Viau à Joachim Du Bellay. Il a pour interprètes trois belles cantatrices, Marie-Laure Garnier, soprano, Fiona McGown et Anaïs Bertrand, mezzo-sopranos qui exaltent des musiques tout en finesse, adhérant avec force néanmoins aux textes qu’elles portent, soutenues sur le plan instrumental par l’Ensemble Les Illuminations ou des musiciens solistes comme, entre autres, Myrtille Hetzel dans le prélude d’un poème d’Anne Perrier, ou Flore Merlin dans l’ « Étude pour piano n°1 », toute de virtuosité, ou encore Philippe Hattat jouant une étude écrite pour un Opus 102, imposant  piano de 102 notes et cordes parallèles conçus par le facteur Stephen Paulello. Quant à Fabien Touchard il accompagne au plus près Anaïs Bertrand  dans « Three Things » (Trois choses) de Yeats. À écouter et réécouter

Fabien Touchard, Beauté de ce monde, solistes et ensembles L. Margue, dir., 1 CD Hortus 161

CD coup de cœur (3318) Les Saisons de l’ensemble Prisma

La mythologie grecque associait les vents aux saisons ; le doux Zéphyr était celui du printemps, Notos incarnait les orages estivaux suivi d’Euros personnifiant les tempêtes automnales tandis que Borée symbolisait le froid hivernal. L’époque baroque qui était celle de la vie et du mouvement s’est tout naturellement penchée sur la nature et ses manifestations. Bien avant Vivaldi et son célèbre quatuor de concerti évoquant Les Saisons, nombre de compositeurs se sont penchés sur ces mêmes saisons ou les ont évoquées. Le jeune et talentueux ensemble Prisma, d’origine germanique, est composé de quatre instrumentistes  qui jouent de la flûte à bec, de la viole de gambe, du violon et du luth, chacun d’eux identifiant une saison : la flûte à bec et le printemps, le violon et l’été, le luth et l’automne et enfin la viole de gambe et l’hiver, chacun introduisant les musiques de compositeurs italiens aussi divers de  Palestrina, Turini, Uccellini, Fontana, Merula, Castello, Falconieri ou Marini, parfois dans des arrangements fort bien venus des musiciens Prisma. C’est d’une alacrité et d’une aisance confondantes qui font le charme du premier CD de ce jeune ensemble.

Prisma, The Seasons, Œuvres de Castello, Marini, Merula, Uccellini…, 1 CD Ambronay Éditions AMY 311.

 

CD coup de cœur (3418) Les Grands Motets de De Lalande

Ce beau CD rend justice à ce grand compositeur encore trop méconnu qu’est Michel-Richard de Lalande (1657-1726), éminent représentant du baroque français à qui Lully avait fait de l’ombre. Au service de Louis XIV à partir de 1783, il composa ses Grands Motets pour la toute nouvelle Chapelle Royale, consacrée en 1710, dans le Château de Versailles. Ces Motets furent conçus pour exalter la piété royale ; ils sont caractéristiques du style musical du compositeur. Les trois œuvres ici enregistrées, inspirées par les Psaumes bibliques témoignent de l’évolution stylistique de De Lalande, de l’impressionnant « De Profundis » (Psaume 129) de 1689 au Psaume 94 « Venite, exultemus Domino » (Venez réjouissons nous dans le Seigneur) interprété en janvier 1701 et au Psaume 96 « Dominus regnavit » (Le Seigneur règne), l’un des plus célèbres du compositeur, créé en 1704. Ils ont ici pour interprètes, outre d’excellents solistes, les Pages et les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles sous la direction de leur chef Olivier Schneebeli et l’ensemble instrumental tchèque Collegium Marianum, tous gages d’authenticité.

Michel-Richard de Lalande, Grand Motets, Solistes, Pages et Chantres de Versailles, Collegium Marianum, O. Schneebeli, dir., 1 CD Glossa/Atelier K617 GCD924301.

CD coup de cœur (3518) Fantaisies du Second Empire

Quelques instruments virent le jour au XIXesiècle comme l’arpeggione qui ne fut guère apprécié (sauf par Schubert), le saxophone qui, dans ses différentes tessitures, fit et aujourd’hui encore les belles heures du jazz, le piano issu du pianoforte lui-même né du clavecin, l’orgue expressif enfin basé sur l’anche libre et que l’harmonium du facteur Debain perfectionna. Louis-James-Alfred Lefébure-Wély (1817-1869), bien oublié, un des compositeurs les plus adulés du Second Empire, composa en virtuose pour le piano et l’orgue. Sa Sonate intitulée « Allegro, Andante et Finale », crée en 1851, perdue et retrouvée en 2012, trouve ici deux interprètes de grand talent avec Emmanuel Pélaprat à l’harmonium et Jérôme Granjon au piano, constituant l’Ensemble « Double expression ».Ils rendent justice également aux « Prélude, fugue et variation », une œuvre bien connue de César Franck (1868), influencée par la musique germanique (Bach) tout comme les « Six Duos » de Camille Saint-Saëns qui avaient vu le jour dix ans plus tôt . Ces trois œuvres expressives illustrent à merveille un répertoire encore trop peu visité. À suivre.

Fantaisies du Second Empire, Duos harmonium & piano, E. Pélaprat, harmonium, J. Granjon, piano, 1 CD Hortus 155.

CD coup de cœur (3618) Les chimères de Sandrine Piau

On ne présente plus la talentueuse cantatrice Sandrine Piau, soprano, non plus que la belle accompagnatrice au piano qu’est Susan Manoff qui exaltent toutes deux le répertoire du Lied et de la mélodie. Après leurs deux précédents CDs, « Évocation » et « Après un rêve », voici « Chimère » qui « nous plonge, dit Sandrine Piau, dans le désir fou de donner réalités à nos rêves ». Ceci à travers quelque vingt-trois Lieder ou mélodies de compositeurs des XIXeet XXesiècles que notre cantatrice distille merveilleusement avec complicité avec Susan Manoff. Des musiciens allemands tels que Carl Loewe (1796-1869) proche de Schubert, Robert Schumann ou Hugo Wolf en passant par les Américains Samuel Barber (1910-1981), Robert Baska (né en 1938) ou André Previn (né en 1929 d’origine germanique) sans oublier les Français Claude Debussy  ou Francis Poulenc et enfin le poète et compositeur britannique Ivor Gurney : ils ont mis en musique des poèmes de Goethe, Heine, Eichendorff ou Mörike, Verlaine, Apollinaire ou Louise de Vilmorin ou encore Emily Dickinson, John Fletcher ou James Joyce. Un superbe florilège d’une grande intensité.

Chimère, S. Piau, soprano, S. Manoff, piano, 1 CD Alpha-Classics, Alpha 397.

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