Chorégies d’Orange 2019

Du 19 juin au 6 août 2019, se déroulèrent les « 150eChorégies d’Orange », principalement, comme de coutume, dans l’enceinte du Théâtre Antique augustéen et accessoirement dans la Cour Saint-Louis adjacente, au total douze représentations d’inégale qualité comme il se doit.

Petit inventaire de celles auxquelles nous avons assisté.

Prélude

Pour la neuvième fois, les Chorégies débutèrent par « Musiques en Fête », en collaboration avec la chaîne de télévision France 3, sous l’égide avisée de Pascale Dopouridis, qui retransmit en direct, trois heures durant, cette manifestation composite, essentiellement axée sur le répertoire lyrique traditionnel et ponctuées de quelques pages de variétés. Succès garanti et l’audimat salua la prestation qui réunit quelques grands noms parmi les cantatrices et chanteurs tels que Patrizia Ciofi, Béatrice Uria-Monzon, Valentine Lemercier ou Roberto Alagna (décevant), Florian Laconi ou plus jeunes comme Sarah Blanch-Freixe, Fabienne Conrad, Chloé Chaume, Armelle Kourdoian, Erminie Blondel ou Amélia Robins qu’on découvrit ou réentendit avec plaisir tout comme Marc Scoffoni, Kévin Amiel ou les deux Thomas, Dear et Bettinger, et cet autre Florian, Cafiero, clone de Pavarotti dans « Caruso » de Dalla. Au total, devant 8000 spectateurs et  un grand nombre de téléspectateurs, défilèrent dix-huit solistes pour célébrer avec plus ou moins de réussite les grands airs du répertoire lyrique (Verdi, Bellini, Puccini, Donizetti, Mascagni, Lehar, Massenet, Bizet, Offenbach) mais aussi des compositeurs de musique contemporaine de qualité : Charles Aznavour (dont Alagna massacra « La Bohème »), Michel Legrand par le chœur des élèves de la région PACA qui se produisirent ensuite dans le cadre de « Pop the Opéra » le 22 juin, Ennio Morricone ou Michel Berger et l’incontournable Leonard Bernstein (West Side Story); dans ce domaine la chanteuse béninoise Angélique Kidjo a fait sensation en interprétant avec flamme « La vida es un carnaval » de Celia Cruz, soutenue par un beau guitariste et le chœur. Travail remarquable des deux orchestres de régions conjoints, Avignon-Provence et Cannes-Provence-Alpes-Côte d’Azur (un triomphe pour les trompettes d’ « Aida » !) sous les baguettes compétentes et rompues à cette manifestation de Luciano Acocella et de Didier Benetti en compagnie du Chœur de Parme dirigé de main de maître par le maestro Stefano Visconti ou de la maîtrise de l’Opéra du Grand Avignon et du ballet de l’Opéra du Grand Avignon qui assura sa part de spectacle dirigé par Éric Belaud. Tout ceci qui avait débuté comme à l’accoutumée par l’Ouverture de « Carmen » de Bizet, s’acheva comme il se devait par le « galop infernal » d’ « Orphée aux Enfers » (le « Cancan », chœur, solistes et ballet !) et le « Libiamo » de « La Traviata » de Verdi par l’ensemble des interprètes réunis sur le plateau pointu tel une figure de proue, devant le chœur et les orchestres et face au public bien sûr. Réalisation télévisuelle correcte mais une prise de son inégale et présentation sans intérêt de Judith Chaine et Cyril Féraud se substituant à Alain Duault qui œuvrait là naguère avec compétence… (19 juillet).

Récitals

Les Chorégies 2019 commencèrent vraiment avec un mini-récital d’à peine une heure qu’offrit généreusement le ténor mexicain Ramón Vargasen la Cour Saint-Louis : trois beaux airs finement distillés de Caccini (Amarilli), Mozart (« Il mio tesoro », air de Don Ottavio extrait de « DonGiovanni »)et Cilea (le Lamento de Federico tiré de « L’Arlesiana »), suivi de « La Danza » de Rossini et de la célèbre chanson napolitaine « Core’ngrato » (Cœur ingrat) de Cardillo qui débute par ce mot : « Catari ! Catari !… » ; succès assuré. Puis quatre mélodies de Tosti et deux chansons mexicaines. Un peu court. Bel accompagnement de la pianiste géorgienne Mzia Bachtouridze qui gratifia les mélomanes venus applaudir le ténor de deux belles pages de Puccini (Intermezzo de « Manon Lescaut ») et de son compatriote Giya Kanxheli, né à Tbilissi en 1935, comme notre pianiste, une délicate « Mélodie » (2 juillet).

Suivait, mais au Théâtre Antique, un autre récital à trois voix, une « Nuit espagnole » dont la vedette fut Placido Domingo. L’an passé la » Nuit russe » avait connu un franc succès ; cette fois cet fut un triomphe. Rien d’étonnant lorsque l’on sait combien d’habitants de la région sont originaires d’Espagne, dont les descendants ne pouvaient que se précipiter à ce rendez-vous musical, outre la réputation du célèbre baryton dont c’était la troisième prestation au pied du mur ; on l’avait applaudi en 1978 (eh oui ! il y a quarante-et-un ans !) dans « Samson et Dalila » de Saint-Saëns ; il était alors une formidable ténor, et plus récemment, en 2016,  dans le rôle de Giorgio Germont de « La Traviata » de Verdi ; il était entre temps devenu baryton et avait fait forte impression. Même engagement dans cette « Nuit espagnole » consacrée, on s’en serait douté, à la zarzuela ce genre opératique typiquement ibérique ; on entendit donc nombre d’airs puisés dans les œuvres les plus fameuses de ce répertoire sur le thème inusable de « Je t’aime, moi non plus » Aux côtés ou face à Placido Domingo, la soprano dramatique portoricaine Ana Maria Martinez qui connaît bien le répertoire du XIXesiècle, notamment celui de Puccini, et qui dialogua avec à la fois nuances et autorité avec le baryton ou avec le vaillant ténor espagnol Ismaël Jordi, plein de panache notamment au final. Les danseurs de la compagnie Antonio Gades ont fait merveille dans divers intermèdes. Public évidemment conquis mais mélomanes partagés : c’est que l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo qu’on aurait souhaité découvrir dans un autre répertoire était ce soir-là  bruyant durant la première partie (cors tonitruants notamment) et peu en phase avec les chanteurs qu’il couvrait périodiquement de fortissimi incongrus ; le jeune chef espagnol Oliver Diaz, pourtant rompu au répertoire espagnol, n’est parvenu à maîtriser la phalange monégasque qu’en seconde partie. Dommage. À part cela, belle et chaude soirée…(6 juillet).

 « Guillaume Tell » de Rossini au pied du Mur

Montant au pupitre pour diriger la première de son ultime opéra, « Guillaume Tell », à l’Opéra de Paris, en 1829, Rossini s’adressa à ses musiciens en leur disant : » Il n’y a pas une minute à perdre ! ». De fait l’œuvre intégrale, dure quatre heures et demie. Ce monument, un tournant dans le répertoire de l’opéra, marque la fin du style du premier bel canto à son apogée avec Rossini, Bellini et Donizetti. C’est ici un grand opéra historique à la française ; Rossini, à trente sept ans, y apparut comme un précurseur, et prit alors… sa retraite ! Le livret d’Étienne de Jouy et Hippolyte Bis, d’après  la pièce éponyme de Schiller (1759-1805), conte le combat des Suisses pour se libérer du joug autrichien et, conjointement, les amours contrariées du patriote Arnold pour Mathilde, princesse de Habsbourg. Notons au passage que, achevée en 1804 seize mois avant sa mort,Guillaume Tell est la dernière pièce de Schiller qu’il intitula « spectacle » ; elle fut créée le 17 mars 1804 au Hoftheater de Weimar, la mise en scène étant assurée par un ami de Schiller, un certain Johann Wolfgang von Goethe, alors directeur artistique du théâtre…

Aux Chorégies d’Orange, cette œuvre était une première, dans une mise en scène de Jean-Louis Grinda et des décors originaux d’Éric Chevalier, inspirés de leur réalisation monégasque. Cette représentation bénéficiait d’une distribution luxueuse avec, dans le rôle-titre, Nicola Alaimo, qui campa un Guillaume Tell physiquement impressionnant, traduisant sobrement l’évolution psychologique du personnage, pris de doute au IIIeacte lorsqu’il lui faut tirer la flèche fatale. À ses côtés ou face à lui, Celso Albelo fut un Arnold tour à tour vaillant et émouvant, déchiré entre son amour et son devoir patriotique ; cet amour, c’était la  soprano Annick Massis, Mathilde, princesse de Habsbourg, elle aussi, toute d’émotion et fière en même temps (!), bien belle colorature au médium un peu pâle (tache vénielle) qui faisait là ses débuts (il n’est jamais trop tard) au théâtre antique tout comme les autres chanteurs à l’exception de Nicolas Cavallier, solide Walter Furst, Nicolas Courjal, impitoyable Gesler (le Gessler, avec deux « s » de la légende) et Nora Gubisch en Hedwige, épouse attentive de Tell et mère de Jemmy leur fils qu’on retrouva tous trois avec plaisir. Philippe Kahn, noble Melchtal, père d’Arnold, assassiné sur ordre de Gesler, Philippe Do, féroce Rodolphe, homme de main de l’Autrichien, et, face à eux, Julien Véronèse, le berger ou Cyrille Dubois, Ruodi le pêcheur, non pas, tant s’en faut, démérité pour se hisser au niveau des protagonistes. La jeune soprano belge Jodie Devos qui incarnait avec fougue et passion Jemmy, le fils de Tell, fut sans doute, dans un rôle pourtant secondaire, la révélation de cette soirée ; le public enthousiaste ne lui ménagea pas ses applaudissements. 

D’où vint alors un léger sentiment d’insatisfaction voire d’ennui qui, ici ou là, nous saisit ? L’absence de décors et la scénographie d’Éric Chevalier fondées essentiellement sur des projections vidéo discrètes destinées à évoquer les lieux de l’action – si l’on excepte au Ieracte, un lourd vaisseau apparaissant côté cour chargé des archers autrichiens et l’araire que, au début du Ieracte, tractait Tell, guidé par son fils (devenu, du coup, laboureur, outre ses fonctions de nautonier et d’archer !) – rendaient correctement justice à l’œuvre qu’elles mirent en valeur. Les Chœurs de Monte-Carlo et de Toulouse furent fort bien coordonnés par Stefano Visconti, la chorégraphie d’Eugénie Andrin, mise en œuvre par le ballet de l’Opéra du Grand Avignon, fonctionna alertement. Peut-être convient-il alors d’incriminer une direction d’acteurs-chanteurs quelque peu évanescente, les protagonistes semblant parfois laissés à l’abandon ; l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, sous la direction impassible de Gianluca Capuano, bruyant parfois, manqua pourtant de flamme par instants. Rendons grâce toutefois au directeur des Chorégies soucieux de renouveler le répertoire de cette vénérable institution dont on sait que le public se révèle trop souvent … frileux : en été c’est paradoxal ! Après le très beau « Mefistofele » de Boito l’an passé qui n’avait pas fait le plein de spectateurs, ce grand « Guillaume Tell » a su attirer quelque 7000 mélomanes. Pari hasardeux, mais tenu et réussi (12 juillet).

Devant le Mur : la « Symphonie des Mille » de Mahler

Le 23 juillet 1977 était donnée pour la première fois au Théâtre Antique la 8eSymphonie de Gustav Mahler dite « Symphonie des Mille » du fait du nombre impressionnant d’exécutants tant solistes que choristes ou instrumentistes qu’elle exige. Ce soir-là deux orchestres : le National de France et l’Orchestre Philharmonique de Radio France, huit grands solistes, deux chœurs et une maîtrise le tout sous la baguette inspirée de Václav Neumann. Ce fut un grand moment que les mélomanes familiers de longue date des Chorégies s’attendaient à revivre en cette année 2019 où l’on célébrait le 150eanniversaire du plus ancien festival de France : on retrouvait en effet les deux orchestres mêlés, le Philharmonique et le National de Radio France, devant les Chœurs de Radio France, et du Philharmonique de Munich et, bien sûr, la Maîtrise de Radio France ainsi que huit excellents solistes sous la baguette experte du maestro finlandais  Jukka-Pekka Saraste, impeccable. Cette œuvre originale se compose de deux parties : un « Hymnus : Veni creator Spiritus », un « Allegro » dont on entendit une interprétation parfois brouillonne mais dynamique spécialement dans la coda finale qui mobilise l’ensemble des musiciens, orchestre, chœurs, maîtrise et solistes, quatre dames et trois messieurs, et la « Scène finale du Faust » de Goethe. Gustav Mahler composa cette symphonie insolite de 1906 à 1907 et elle fut créée à Munich en 1910 sous sa direction ; il y avait 1029 exécutants. D’où son surnom… La seconde partie de cette œuvre, empruntée au second « Faust » de Goethe, s’articule en trois mouvements, le premier sur un thème à variations suivi d’un scherzo et un somptueux finale. S’appuyant sur l’orchestre, les chœurs et la maitrise on entendit successivement les solistes malencontreusement placés devant l’orchestre ce qui obéra considérablement leurs prestations : inaudibles sur les flancs du théâtre, leurs voix puissantes pourtant ne pouvaient monter au delà des premier rangs du public ; seule la soprano Eleonore Marguerre située sur le mur à quelques mètres sous la statue d’Auguste et au dessus de la porte royale étincela dans le bref rôle de la Mater gloriosa, à la fin de la symphonie. Si l’on excepte la brillante soprano Ricarda Merbeth qu’on avait entendue à trois reprises ici même (en 2011, 2013 et 2017), les sept autres solistes étaient des nouveaux venus à Orange. Il faudra les redécouvrir dans de meilleures conditions pour apprécier leurs qualités qu’on a fait que deviner. L’erreur rédhibitoire de cette superbe soirée ? Avoir placé les solistes devant l’orchestre, ce qui les privaient de l’acoustique phénoménale du théâtre antique ; quiconque connaît quelque peu ce lieu, qualifié de magique par les interprètes, sait que les solistes pour se faire entendre sans même forcer leurs talents doivent être sur le plateau, en l’occurrence entre les chœurs et l’orchestre. À quand une nouvelle audition de cette œuvre singulière ? (29 juillet)

Le retour de « Don Giovanni » au Théâtre Antique

« Don Giovanni », opéra en deux actes de Mozart, sur un livret de Lorenzo da Ponte, créé à Prague en 1787, fut présenté à Orange en 1996 pour la première fois dans la mise en scène splendide de Yannis Kokkos qui laissa un souvenir inoubliable à ceux qui eurent la chance de le voir et de l’entendre ; le rôle-titre était incarné par Ruggero Raimondi qui avait popularisé son personnage dans le film-culte de Joseph Losey qu’on revit à cette occasion projeté dans la Cour Saint-Louis. Héritage lourd à porter : c’est au metteur en scène et décorateur italien Davide Livermore qu’incomba la tâche de l’assumer. Il a à son actif neuf belles réalisations et devrait remplir le contrat à Orange avec une distribution de choix : Erwin Schrott, découvert dans « Mefistofele » l’an passé habita le rôle-titre accompagné d’Adrian Sâmpetrean en Leporello ; trois belles dames face à Don Giovanni, Mariangela Sicilia qui remplaça au pied levé les deux cantatrices qui devaient chanter son rôle et qui s’étaient successivement désistées (Donna Anna), Karine Deshayes (Donna Elvira) et la pétulante Annalisa Stroppa (Zerlina). L’orchestre de l’Opéra de Lyon, les chœurs  de l’Opéra du Grand Avignon et de l’Opéra de Monte-Carlo étaient placés sous la houlette de ce fin connaisseur qu’est Frédéric Chaslin qui connaît l’œuvre par cœur et dirige sans partition accordant toute son attention et à l’orchestre qu’il façonne et modèle à ravir et les protagonistes qu’il suit au doigt et à l’œil. 

Succès de la « Nuit espagnole » et de la « Symphonie des Mille » jouées devant un théâtre bien rempli ; succès mitigé quant à la fréquentation des deux opéras programmés nonobstant les grandes qualités dont témoignèrent leurs interprètes notamment sur le plan vocal (et c’était là l’essentiel), visant à renouveler le répertoire des Chorégies devant un public quelque peu casanier, c’est là la tâche délicate qu’assume avec conviction le Directeur général (et surtout artistique) Jean-Louis Grinda ; pari réussi s’il parvient à conforter ces résultats encourageants ; les « institutionnels » ont tout intérêt à le soutenir. À suivre donc…