Saison 2019-2020 (1ère partie)

Quand le violon chante l’opéra

Chacun le sait, l’Orchestre de Région Avignon-Provence est une pièce maîtresse de l’Opéra du Grand Avignon, celle qui règne dans la fosse et apporte son soutien indéfectible aux interprètes vocaux. Il dispose, pour ce faire, d’une merveilleuse violoniste, la super soliste Cordelia Palm. D’origine germanique elle a fait ses études en Allemagne, s’est perfectionnée à la Juilliard’s School de New York avant de devenir en 1983 le violon super soliste de l’Orchestre avignonnais où elle officie toujours ; faut-il rappeler qu’elle a fondé le « Duo Alcor » (violon et harpe), le « Trio Séraphin » (violon alto et harpe), « Les Solistes d’Avignon » (quatuor à cordes) ? Avec l’ORAP, sous la baguette éclairée de Samuel Jean, premier chef invité de cette formation, elle a proposé à La Cigalière de Bollène, une toute nouvelle salle polyvalente de spectacles implantée en pleins champs, un superbe programme constitué notamment d’airs d’opéras italiens empruntés à Bellini (Le Pirate), Verdi (La Traviata), Rossini (Le Barbier de Séville) transcrits pour son instrument comme cela se pratiquait couramment au XIXesiècle ; ce qui permettait de populariser des œuvres nouvelles. Ce soir ils étaient encadrés de délicates pages symphoniques de Casella (« Divertimento per Fulvia »), Rossini à nouveau (Stabat Mater) ou Respighi (« Gli Ucelli », Les Oiseaux). Ce programme que Cordelia Palm devait proposer en divers lieux du département et de la région avait le mérite de s’adresser à un public parfois peu averti des ces musiques. Elle lui donna vie avec son talent habituel, technique impeccable et sensibilité à fleur de peau, de la belle ouvrage ! L’Orchestre de région faisait également œuvre pédagogique à un haut niveau ; d’où le succès qu’il remporta lors de cette première prestation, succès dû évidemment à la qualité des interprétations qui mirent en valeur des œuvres  bien connues aux côtés d’autres qu’on découvrit là comme ces « Oiseaux » de Respighi, musique évocatrice et finement imitative où la phalange avignonnaise  fit merveille tout comme dans ce « Divertimento per Fulvia » composé en 1940 par l’Italien Alfredo Casella (1883-1947), disciple de Fauré et contemporain, au Conservatoire de Paris où il fit ses études, de Ravel et d’Enesco ; il est l’auteur d’une œuvre abondante, tant lyrique que symphonique, proche par le style de Debussy qu’il admirait. Un beau concert pour ouvrir la saison nouvelle (22 septembre).

Saisons de la Voix : Concert d’Automne

C’est à un bien beau Concert d’Automne que les « Saisons de la Voix » convièrent les mélomanes vauclusiens en l’Espace Simiane de la cité de Gordes. On y entendit la merveilleuse mezzo-soprano Violette Polchi qui fait une brillante carrière tant nationale qu’internationale, accompagnée par le talentueux pianiste et chef de chant Mathieu Pordoy qui a enseigné au Conservatoire de Paris dont il est lauréat –  en outre il fut récemment chef de chant dans le cadre des Chorégies d’Orange pour le « Don Giovanni » de Mozart. Programme éclectique dans cette ambiance automnale qui conduisit les mélomanes présents de l’américain William Bolcom et deux de ses « Cabaret Songs » à Mozart ( air de Dorabella de « Cosi fan tutte » et celui de Don Ramiro de « La finta giardiniera ») et Richard Strauss (l’air d’entrée d’Octavian dans « Le chevalier à la rose »), de Kurt Weill à Donizetti, avec une incursion dans la musique espagnole de Falla (Canciones populares españolas) à Granados (Goyescas) en passant par Chapi (Carceleras) et dans la musique française, avec des mélodies de Massenet et Poulenc, Berlioz et Ravel. Deux pages pour piano finement interprétées par Mathieu Pordoy empruntées l’une aux Goyescas de Granados, l’autre à Francis Poulenc. Applaudissements chaleureux qui valurent aux auditeurs deux bis, l’un tiré de « La Périchole » d’Offenbach (l’air de la Griserie au 1eracte), l’autre de « Benvenuto Cellini » de Berlioz (air d’Ascanio au 4etableau du 2eacte) confirmant les talents de comédienne de Violette Polchi doublant ceux de la belle mezzo-soprano qu’elle incarne. Bien agréable fin d’après-midi… (29 septembre)

Chambord à Avignon : Monsieur de Pourceaugnac

Oronte, bourgeois parisien, veut marier sa fille Julie à Léonard de Pourceaugnac, bourgeois de Limoges, avocat de son état mais qui se prétend noble. Or Julie aime le bel Éraste ; pour déjouer le projet d’Oronte les deux amants font appel à l’entremetteuse Nérine et à un fourbe napolitain Sbrigani qui parviendront à dégoûter Pourceaugnac de la vie parisienne. C’était pour divertir le roi Louis XIV que cette comédie-ballet fut écrite par Molière au château de Chambord où elle fut créée en le 6 octobre 1669, la musique du ballet étant de Lully. Mais musique et comédie sont étroitement mêlées et c’est à une ancêtre de la comédie musicale qu’on assiste là, préfiguration de ce qui sera plus tard « Le Bourgeois gentilhomme ». Cette production  réunissait trois chanteurs (soprano, ténor et basse), cinq instrumentistes (deux violons, une viole de gambe, un théorbe et un clavecin) pour la partie musicale, six comédiens et des marionnettes qui donnèrent vie à cette œuvre réalisée par Raphaël de Angelis (qui signait la scénographie avec Brice Cousin), sous la direction musicale de Benjamin Perrot au théorbe et Florence Bolton à la viole de gambe, et une chorégraphie pleine d’invention de Namkyung Kim. Cette œuvre était présentée à Avignon trois cent cinquante ans exactement après sa création à Chambord. Pour cet anniversaire, les musiciens de l’Ensemble La Rêveuse, les comédiens et chanteurs du Théâtre de l’Éventail dotés souvent de masques évocateurs de la commedia dell’arte tout comme les marionnettes d’inspiration sicilienne, ont donné vie et folie à cette comédie-ballet, relue avec un humour ravageur, d’une fantaisie débridée qui enthousiasma le public venu applaudir ce premier spectacle de la saison ; une totale réussite, nonobstant le fait que les chanteurs privilégiaient la musique aux paroles : « prima la musica, dopo le parole… » ! (6 octobre).

L’âme russe revisitée par l’Orchestre Avignon-Provence

Le premier concert de la saison 2019-2020 de l’ORAP, sous la baguette de Samuel Jean, consacré à visiter « Le tréfonds de l’âme russe » débutait par une œuvre  du compositeur norvégien Martin Romberg (né en 1978), « Quendi », un poème symphonique composé en 2008 d’après  le recueil de légendes mythologiques imaginaires de l’écrivain britannique J.R.R. Tolkien, transfert en musique de sa « mythopoeïa » : un thème romantique, tonal, repris tout au long de cette page sous forme de variations mobilisant toute la phalange orchestrale ; musique discrètement évocatrice de l’univers de l’auteur  du « Seigneur des anneaux ». L’âme russe fut évoquée et de brillante manière par l’immense pianiste d’origine libanaise Abdel Rahman El Bacha qu’on ne présente plus – on se souvint de son intégrale chronologique de l’œuvre pianistique de Chopin à Avignon en 2004 qui avait fait fort impression. Il interpréta le « 3eConcerto pour piano et orchestre » avec la maîtrise qu’on lui connaît, concerto que Prokofiev composa en 1921 et créa à Chicago la même année ; trois mouvements mêlant habilement lyrisme et motricité ce qui en fait le plus célèbre des cinq concertos du compositeur : un premier mouvement d’une brillante virtuosité, un deuxième plus élégiaque, et un troisième d’un dynamisme emballant. Public séduit (il applaudit à tout rompre le premier mouvement) et se vit octroyer en bis une fulgurante Danses des Chevaliers (version piano) extraite du « Roméo et Juliette » de ce même Prokofiev. Puis ce fut la « 4eSymphonie en fa mineur » de Tchaïkovski, quatre mouvements composés à Venise en 1877 ; elle est  dédiée « À mon meilleur ami » en réalité sa mécène Nadejda von Meck qu’il ne connut qu’épistolairement ! Étincelante, c’est une des symphonies les plus jouées du répertoire, composée de thèmes éclatants (les cuivres s’en donnent à cœur joie !) et ponctuée de référence au folklore musical russe : l’orchestre a brillé sous la direction d’un Samuel Jean handicapé, ne disposant que de son bras droit, mais qui maîtrisa avec fougue cette somptueuse partition tout comme il avait soutenu avec flamme le pianiste soliste auparavant. Une bien belle soirée (11 octobre).

Les mystères du Rosaire à Avignon

Le premier concert de « Musique baroque en Avignon » pour la saison 2019-2020 était consacré aux « Mystère glorieux de la Bienheureuse Vierge (Marie) », fête instituée par le pape Grégoire XIII en 1573 pour remercier la Mère de Jésus Christ de la victoire, remportée par les flottes chrétiennes sur la flotte ottomane à Lépante en 1571, qu’on lui attribua. Cette fête est célébrée le premier dimanche d’octobre. Ce fut l’occasion d’entendre à Avignon interprétées par les musiciens de l’Ensemble La Fenice que dirige avec maestria Jean Tubéry que l’on connaît bien, des musiques de compositeurs du premier âge baroque italien, certains peu connus des mélomanes français : Maurizio Cazzati, Giovanni Gabrieli, Andrea Florimi, Giovanni Battista Fasolo, Alessandro Grandi, Giuseppe Scarani, Giovanni Battista Riccio, Arcangelo Crotti, sans oublier les plus célèbres : Girolamo Frescobaldi ou Tarquinio Merula ; c’étaient là des musiques instrumentales ou vocales qui fleurirent et s’épanouirent au lendemain de la Renaissance. Ces « mystères glorieux » célébraient la Résurrection du Christ et son Ascension, la Pentecôte ainsi que l’Assomption de la Vierge Marie et son Couronnement. L’Ensemble La Fenice est à son affaire dans ce répertoire qu’il maîtrise parfaitement sous la houlette de Jean Tubéry qui joue également du cornet à bouquin (on l’avait entendu jouant de cet instrument  dans cette même Métropole il y a quelque temps)  et de la flûte à bec dialoguant avec la talentueuse soprano Kristen Witmer qui pouvait d’appuyer sur la violon d’Anaëlle Blanc ou les claviers de Matthieu Valfré (clavecin ou orgue positif) et de Luc Antonini (orgue doré ou positif) ; ils parcoururent à la perfection ainsi chacun des cinq mystères glorieux dans toute leur diversité. Public ravi qui eut droit en bis à une délicate pièce de Cazzati par qui avait débuté le premier mystère (13 octobre).

Du baroque ou classicisme le Quatuor Girard

Deux frères et deux sœurs constituent le Quatuor Girard : c’est là un nom qui dit beaucoup aux mélomanes avignonnais qui ont gardé le souvenir de Simone Girard qui fit tant pour la musique en la cité des Papes au siècle dernier ; c’était la grand-tante de ces musiciens qui lui dédiaient ce concert de Bach à Schubert – ce dernier se substituant à Mozart primitivement programmé avec son Quintette n°4 pour deux alti : Gérard Caussé qui devait jouer le second alto ayant été empêché de venir à Avignon du fait de la grève des transports ! De Bach, maître absolu du baroque germanique, on entendit quatre fugues (intitulées « contrepoints ») extraites de « L’Art de la Fugue », son œuvre ultime et son testament musical, introduites successivement par le second violon, le violoncelle, l’alto et le premier violon, impeccablement jouées par ces musiciens qui témoignaient là d’une grande complicité. Complicité qui se retrouva dans les deux quatuors qui suivaient : le 5ede l’opus 20 de Joseph Haydn, cet opus qui valut à Haydn el surnom de « père du quatuor à cordes » tant son influence fut grande dans ce domaine, ce qu’on retrouvait à l’époque romantique, chez Schubert dont il fut un précurseur avec Mozart dans ce domaine. De Franz Schubert donc le célèbre Quatuor « La jeune fille et la mort » joué avec ferveur par ces jeunes interprètes pour qui cette œuvre est emblématique ; c’est ce quatuor qui les incita à constituer le quatuor qu’il forme depuis plus de dix ans. Jeu d’une grande clarté doublé d’un profond engagement en parfaite harmonie avec l’émotion que suscite cette page. Sous l’égide de « Musique baroque en Avignon », en co-réalisation avec la Société de Musique de chambre (qu’avait créée Simone Girard naguère) et de l’Opéra du Grand Avignon, ce concert fut chaleureusement applaudi par le public venu en nombre emplir le Cellier Benoit XII du Palais des Papes (8 décembre).

La Chapelle Harmonique joue « Tous les matins du monde »

Valentin Tournet, talentueux violiste, a fondé il y a trois ans « La Chapelle Harmonique » qu’il dirige, un ensemble à géométrie variable (chœur et orchestre ou groupe chambriste) composé à Avignon de deux cantatrices, un violoniste, un claveciniste, un théorbiste et une violiste-violoncelliste qui jouaient sur des instruments d’époque propres à restituer les musiques qu’illustra le film d’Alain Corneau réalisé en 1990 d’après l’ouvrage de Pascal Quignard « Tous les matins du monde ». Jordi Savall en recréa la musique, celle de Messieurs de Sainte-Colombe le père et le fils, de Marin Marais, de François Couperin et Jean-Baptiste Lully. Ce sont certaines de ces pages enregistrées en 1991 que La Chapelle Harmonique interpréta à l’aube de 2020 dans le cadre de « Musique baroque en Avignon », ressuscitant ainsi les climats musicaux contrastés qui se déployaient sous le règne de Louis XIV, de l’intimisme de la viole de gambe de Sainte-Colombe le père aux fastes de Lully dans « Le Bourgeois Gentilhomme » et à la spiritualité d’un François Couperin qu’exalteront les deux cantatrices. Des musiques qu’on eut le plaisir de redécouvrir, gardant en tête les images du film de Corneau, un Jean-Pierre Marielle en austère Sainte-Colombe père, un attachant Gérard Depardieu en Marin Marais jeune tandis que son père incarnait un Marin Marais à l’apogée de sa carrière, entre autres. Valentin Tournet qui dirigeait l’ensemble est un remarquable violiste maîtrisant à ravir son instrument qu’il manie avec une formidable virtuosité à laquelle répond sur ce même instrument la violoncelliste Natalia Timofeeva. Selon les œuvres interprétées ils étaient rejoints par l’excellent théorbiste Éric Bellocq, ou par le solide violoniste Evgeny Sviridov, celui-ci dans deux extraits du « Bourgeois gentilhomme » de Lully ; les sopranos Alice Duport-Percier et Axelle Verner ont donné vie avec talent à la chanson populaire « Une jeune fillette » et une profonde émotion dans  la « Troisième Leçon de Ténèbres » de Couperin. Le comédien Jean-Damien Barbin lisait des extraits de l’œuvre de Pascal Quignard, destinés à présenter les œuvres jouées. Malheureusement il ne parvint à user correctement d’un micro au reste parfaitement inutile compte tenu de la taille de l’auditorium de la Fondation Lambert où se déroula ce beau concert et l’on perdit le son de son discours ; dommage. Mais cela ne nuisit pas à une interprétation musicale dont on gardera le souvenir (11 janvier).

Une « Fille du régiment » néo-réaliste

Lorsqu’il composa « La Fille du régiment », un opéra-comique en deux actes sur un livret de  Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Jean-François Bayard, Donizetti était sans conteste le compositeur italien le plus populaire à Paris depuis que Rossini avait pris sa retraite en 1830 (à l’âge de trente-huit ans !) et la disparition prématurée de Bellini en 1835. Dans la capitale depuis 1838, il écrivit en 1840 cet opéra-comique créé avec un immense succès : la 1000ereprésentation eut lieu en … 1914 ! Initialement l’action de cet opéra-comique se déroulait en Italie non loin de Bologne à la veille du Risorgimento ; la péninsule était alors sous la coupe de l’Autriche et les soldats étaient donc autrichiens. Mais dès sa création à Paris, on a pris l’habitude de le situer en 1805 dans le Tyrol occupé par les troupes de Napoléon Ier. Shirley et Dino qui réalisaient pour l’Opéra-Confluence d’Avignon la mise en scène, la scénographie et les costumes de cette œuvre, revenaient en Italie et c’est le néoréalisme cinématographique italien des années 50 et 60 du XXesiècle qui les a inspirés, oscillant entre drame et comédie. On conte là les amours de Marie la vivandière avec un jeune et timide tyrolien, Tonio, qui apporte son soutien aux Français ! Les péripéties et coups de théâtre s’enchaînent avec flamme tout au long des deux actes, dans une brillante interprétation où les solistes étaient  entourés du Chœur de l’Opéra du Grand Avignon en grande forme ; dans la fosse l’Orchestre régional Avignon-Provence ne l’était pas moins sous la houlette du maestro Jérôme Pillement.

En fait l’Italie du XXesiècle n’était évoqué que musicalement par une citation au premier acte de la musique de Nino Rota tirée du film « Amarcord » ; autre citation au second acte, mais de Francis Lai cette fois, extraite du film « Love Story ». Les protagonistes furent excellents à commencer par Anaïs Constans d’une belle vélocité tant physique que vocale nonobstant un léger embonpoint que ne flattait pas au premier acte un uniforme de vivandière peu seyant ; le ténor Julien Dran qui a de qui tenir (lui-même petit-fils et fils de talentueux ténors), incarnait un brillant Tonio qui fit merveille dans le fameux air du premier acte, riche en contre-ut « Ah ! mes amis quel jour de fête ! » très applaudi bien sûr. À leurs côtés, Marc Labonnette (Sulpice), Julie Pasturaud (la marquise de Berkenfield assez curieusement rétrogradée en comtesse au premier acte !) et une impressionnante Duchesse de Crakentorp au second acte dans une robe époustouflante, ont campé des personnages bien typés et très en voix. Une réserve toutefois, l’apparition de Dino lors du précipité du premier acte était d’un goût douteux tout comme celle du duo Shirley et Dino à l’entrée du second acte dans un célèbre mais curieux duo (Deci-delà, cahin-caha… !) puisé dans « Véronique » de Messager qui se voulait comique et ne l’était guère. Globalement, un solide spectacle bien mis en scène, interprété avec conviction par de bons chanteurs inscrits dans des décors inventifs et pleins de fantaisie – la grande  Vierge animée du premier acte était une trouvaille à l’instar du tableau du second acte animé lui aussi (17 janvier).

Trois Lettres de Sarajevo par Goran Bregovic

Originaire de l’ex-Yougoslavie, Goran Bregovic, né en 1950 à Sarajevo, est un musicien serbe qui fut une rock-star à la fin des années 1980. Compositeur prolifique, notamment de musiques de films, son style est composite mariant musique classique et musiques traditionnelles spécialement celles des Balkans. Guitariste de talent et conteur, ses « Trois lettres de Sarajevo », créées en 2016, conte justement l’histoire de cette « Petite Jérusalem des Balkans » où coexistaient paisiblement dans son enfance les trois religions du Livre évoquées par l’Orchestre des Mariages et des Enterrements qu’il a créé et qui a succédé au Chœur Orthodoxe de Belgrade. Après un prélude orchestral puis vocal où entraient successivement Muharem Redzepi (voix et goc, instrument traditionnel) puis les deux chanteuses  de l’orchestre traditionnel et le Chœur Orthodoxe de Belgrade (sous la houlette de Dejan Pesic qui chante également) et enfin les cinq cuivres et la grosse caisse de l’Orchestre traditionnel,  alors entraient à son tour en scène le compositeur lui-même, Goran Bregovic, qui présenta ses trois Lettres avec humour suivi des trois violonistes originaires la première des Balkans, Mirjana Neskovic qui interpréta avec fougue la Lettre Chrétienne, cédant ensuite sa place au violoniste du Maghreb, Zied Zouari venu de Tunis qui joua avec conviction et délicatesse la belle Lettre Musulmane ; lui succédait enfin, venu de Tel-Aviv, Gershon Leizerson qui lançait avec panache sa Lettre Juive,  tous trois entourés et épaulés par l’Orchestre régional Avignon-Provence que dirigeait avec maestria Jean Deroyer. Ces trois Lettres, Juive, Musulmane et Chrétienne, expriment des sentiments multiples qui se firent jour dans les Balkans, carrefour de trois religions qui, naguère, cohabitèrent. Concert qui se joua hors des sentiers battus sur des rythmes pétris d’enthousiasme ce qui se retrouva dans la salle où les jeunes auditeurs venus nombreux (et pour beaucoup originaires des Balkans manifestement !) descendirent de la salle au bord de la fosse pour danser, bras tendus, en de multiples bis, sur les musiques de Bregovic, tirées des bandes originales des films auxquels il a collaboré … Hors normes et réussi (8 février).

Guitare baroque par Thibaut Garcia

Deux guitaristes seulement ont été honorés par des « Victoires de la Musique », catégorie « Révélation artiste instrumental » : le premier en 2004, Emanuel Rossfelder, et le second l’an passé, ce fut Thibaut Garcia qu’on retrouva avec plaisir dans le cadre de « Musique baroque en Avignon » au cœur de l’Amphithéâtre Mozart du Conservatoire du Grand Avignon. Le récital très ramassé qu’il proposa n’était qu’en grande partie baroque, mais le public venu nombreux applaudir ce brillant interprète ne s’en plaignit pas. Baroque sans aucun doute la transcription de la « Suite en la mineur » que Robert de Visée (ca. 1658 – ca. 1736), musicien du roi Louis XIV, lui-même guitariste et danseur, composa pour théorbe et que Lully adopta pour son ouverture « La Grotte de Versailles » ; une page tout à la fois festive et virtuose, belle introduction à ce concert. Introduction suivie d’une autre transcription due à Thibaut Garcia de la célèbre « Chaconne en ré mineur » extraite de la Partita pour violon seul de Jean-Sébastien Bach (1685-1750) qui mêle les influences espagnole et italienne à l’influence française conférant à cette œuvre toute sa noblesse et sa force. « Hommage à Johan-Sebastian Bach », tel est le sous-titre du 3eprélude pour guitare que le compositeur brésilien Heitor Villa Lobos (1887-1959) publia en 1940 qui s’articule en deux temps l’un calme et apaisé, l’autre solidement rythmé. Quant à « La Catedral » du brésilien Augustin Barrios Mangoré (1885-1944) , contemporain de Villa Lobos qui le disait « insurpassable », c’est une œuvre composée de trois mouvements, les deux derniers écrits en 1921 et le premier en 1938 ; celui-ci, « Preludio Saudade » (prélude nostalgique), peut apparaître comme un premier hommage à Bach qui se retrouve dans l’ « Andante religioso » suivant, tout de quiétude et de ferveur, au sortir de la cathédrale de Montevideo où le compositeur aurait été frappé par une œuvre de Bach jouée à l’orgue ; contraste complet avec l’ »Allegro Solemne » final tout de gaîté et de flamme. Avec l’œuvre du compositeur espagnol Regino Sáinz de la Maza (1891-1981), on s’éloigne de la musique baroque au sens strict du mot (quoique premier transcripteur de la Chaconne de Bach entendue précédemment) pour plonger dans un riche répertoire qui prend sa source dans les folklore castillan ou andalou, telle la « Zapateado », publiée en 1962, qui procède du flamenco, danse hautement symbolique, ponctuée d’un savant jeu de pieds tandis que la « Rondena », de 1962 également, est plus proche du fandango. Tout ceci suivi avec ferveur par un public de connaisseurs, jeunes souvent, élèves du Conservatoire pour nombre d’entre eux que leurs applaudissements chaleureux appelèrent plusieurs bis parmi lesquels la fameuse « Cumparsita » de Matos Rodriguez (1897-1948)  ou « El Vito » dans la transcription de Sáinz de la Maza. Belle fin d’après-midi en compagnie d’un musicien talentueux qui honore la guitare classique (9 février).