Les CDs de l’hiver 2022

Le clavecin de Christian Zell

Originaire du Tyrol, la claveciniste autrichienne Anne-Marie Dragosits qui vit à Vienne enseigne aujourd’hui l’art de son instrument de prédilection à l’Université Anton Bruckner de Linz. Grande amatrice des instruments historiques, elle joue divers clavecins de l’époque baroque et notamment ici l’instrument du facteur hambourgeois Christian Zell dont on sait peu de choses ; ce clavecin dispose deux claviers, celui de dessus clair et lumineux et celui de dessous puissant et chaleureux. Sous le titre « Ich schief, da träumte mir » (Je dormais en rêvant), ce sont des variations sur le thème du « Sommeille » (titre de deux pages  de Christophe Graupner), nuits ponctuées de rêves ou de cauchemars, que propose la claveciniste, au travers d’œuvres du baroque germanique, de Johann Sebastian Bach bien sûr et de deux de ses fils, Carl Philipp et Wilhelm Friedmann, ainsi que de Johann Kaspar Fisher, Johann Kuhnau ou Johann Balthasar Kehl qui seront souvent pour les mélomanes de vraies découvertes finement ciselées dont on appréciera la diversité et une écriture tout à la fois descriptive et sensible. De la belle ouvrage…

Ich Schlief, da träumte mir, A. M. Dragosits, clavecin, 1 CD L’Encelade ECL 2002.

Passion sous le Roi Soleil

Sous ce beau titre « Passion », Louis-Noël Bestion de Camboulas et son ensemble Les Surprises, associés  aux Chantres du Centre de Musique baroque de Versailles  que dirige Olivier Schneebli, ont donné naissance à un opéra imaginaire composé d’airs d’œuvres, opéras-ballets ou tragédies lyriques, de Lully essentiellement mais aussi de Marc-Antoine Charpentier son successeur, et d’Henry Desmarets ou Pascal Collasse, moins connus. Il met en scène des femmes de caractères, exprimant avec force amour ou dépit, désespoir ou rage, soutenues par des chœurs et des instruments baroques au plus près de leurs voix. Ces voix sont incarnées par l’immense soprano Véronique Gens dont on salue ici le retour au répertoire baroque qui l’avait révélée naguère. Voix puissante et sensible (au sens baroque du mot), diction parfaite, celle d’une excellente dramaturge ressuscitant les tragédiennes qui donnèrent vie aux héroïnes de Lully d’abord, Mademoiselle Saint-Christophe ou Marie Le Rochois. Cinq actes tout de passion donc où les musiciens qui entourent la cantatrice font merveille dans ce répertoire qui leur est cher et qu’ils maîtrisent à ravir.

Passion, Lully, Charpentier, Desmarets, V. Gens, Ensemble Les Surprises, L.-N. Bestion de Camboulas, dir., Les Chantres du Centre de Musique baroque de Versailles, O. Schneebli, dir,, I CD Alpha Classics 747.

Bernardina à la Pietà

La vie des musiciennes qui ont fait la gloire de l’Ospedale della Pietà de Venise au XVIIIesiècle est ici évoquée et plus précisément au temps où Vivaldi y enseigna et composa maints concertos pour les divers instruments que les jeunes filles de l’hospice pratiquaient là ; mais c’est ici le violon qui est exalté. La journaliste et romancière Arièle Butaux retrace dans une délicate nouvelle la vie de deux violonistes virtuoses, Bernardina et  Anna Maria et accessoirement celle de la cantatrice Anna Giraud., égérie de Vivaldi qui écrivit pour  elle nombre d’opéras, ici sous forme de mémoires rédigées par ces jeunes femmes à l’annonce de la mort du compositeur en 1741. Olivier Fourès décrit, quant lui, en historien, le fonctionnement à Venise des hospices conservatoires de musique à l’époque baroque. Leurs propos sont illustrés par un florilège d’œuvres  composées à cette époque, des Sonates de Vivaldi mais aussi de Gasparini, Albinoni, Marcello, Galuppi, Laurenti, Domenico Scarlatti  qui tous se produisirent à Venise au tournant des XVIIeet XVIIIesiècles. Superbes interprétations d’Alice Julien-Laferrière au violon, de Pauline Buet au violoncelle et Jean-Christophe Leclère à l’orgue et au clavecin qui est à l’origine de ce bel et séduisant ouvrage.

Bernardina, Une vie secrète à la Pietà, Cordis & Organo, A. Butaux , O. Fourès, 1 CD Seulétoile SE 03

Bach et Reich face à face

Flûtiste solo de l’orchestre Les Siècles que dirige François Xavier Roth et qui joue sur instruments d’époque, Marion Ralincourt propose ici un récital des plus originaux mettant en miroir, sur le thème de la ligne mélodique, deux compositeurs distant de 260 années, le Germanique et baroque Johann Sebastian Bach et l’Américain, pionnier de la musique minimaliste, Steve Reich, tout juste âgé de 85 ans ! Trois œuvres de chacun de ces maîtres, quatre d’entre elles étant des transcriptions de la plume de Marion Ralincourt : pour deux flûtes alto, « Nagoya Marimbas », pour cinq flûtes jouant en « slap » (imitant à s’y méprendre des percussions), « Music for pièces of wood », de Reich, musiques obsédantes et envoûtantes au regard desquelles se déploient deux Suites de danses de Bach dans le plus spur style mélodique baroque, transcriptions de pages diverses pour traverso. Magnifique travail – notamment au niveau du « re-recording » – remarquablement interprété et encadré par  l’unique Partita pour flûte seule de Bach et s’achevant sur l’éblouissant « Vermont Counterpoint » de Reich. Un récital fascinant, exaltant de fort beaux instruments.

Les Siècles, Bach Reich,M. Ralincourt, flûtes, 1 CD NoMadMusic NMM090

Charpentier-Hersant : musique sacrée

On ne cesse de redécouvrir la musique de Marc-Antoine Charpentier auquel Lully fit une ombre durable. En voici un exemple remarquable avec cette « Messe à quatre chœurs » qui date du début des années 1670 et qui est sensiblement influencée par les messes romaines et vénitiennes que le compositeur français avait pu entendre lors de son séjour en Italie. Par ses dimensions, elle occupe une place éminente dans le répertoire de cette époque en France, mobilisant des effectifs, tant vocaux qu’instrumentaux, impressionnants. Effectifs que l’on retrouve dans le « Cantique des trois enfants dans la fournaise » de Philippe Hersant, grand connaisseur de la musique baroque, ici une commande de Radio-France qu’il composa en 2013-2014 pour être joué en regard de l’œuvre de Charpentier, sur un poème imagé de l’évêque de Grasse Antoine Godeau (1605-1672) que lui inspira le Livre de Daniel dans la Bible. Superbe réalisation de ces deux chefs-d’œuvre par les Pages, les Chantres et les Symphonistes (instruments anciens) du Centre de musique baroque de Versailles que dirige de main de maître Olivier Scneebeli qui s’est fait une spécialité du répertoire du siècle du Roi-Soleil qu’on retrouve grâce à lui. La belle Maîtrise de Radio-France sous la houlette de Sofi Jeannin rejoint l’ensemble de Versailles pour la subtile et délicate œuvre de Philippe Hersant que ne dépare pas, bien au contraire, celle de Charpentier.

Charpentier-Hersant, Messe à quatre chœurs & Cantique des trois enfants dans la fournaise,Maîtrise de Radio-France, Pages, Chantres et Symphonistes, Centre musique baroque de Versailles, S. Jeannin & O. Scheebeli dir., 1 CD radiofrance

Les Lullistes germaniques au temps de Louis XIV

Sous la direction artistique du jeune claveciniste espagnol Julio Caballero Pérez, l’ensemble « El Gran Teatro del Mundo », composé de huit instrumentistes, s’attache à mettre en valeur les musiques de l’époque baroque qui ont vu le jour en Allemagne dans le droit fil de l’œuvre de Lully, sous la plume de « lullistes » dont certains furent les élèves du maître français. Ce sont ici trois compositeurs germaniques qui, au tournant des XVIIeet XVIIIesiècles, donnèrent le jour à des œuvres composites, des suites reflétant donc l’influence de Lully mêlée à celles des compositeurs italiens ou germaniques de leurs temps. Cela nous vaut d’entendre  une Sonate et une Suite de Georg Muffat (d’origine savoyarde, il fit carrière en Allemagne), une Suite de Johann Caspar Fischer (même génération que celle de Muffat) extraite de son « Journal du Printemps » (sic) où il cite dans la chaconne finale des pages de Lully et enfin une somptueuse Suite du prolifique Georg Philipp Telemann dont on écoutera notamment deux pages d’une grande délicatesse, le Loure et le Prélude. Écrites pour orchestre, ces Suites sont ici « réduites » à des partitions chambristes pour instruments d’époque (par exemple des flûtes à becs toute d’alacrité) fort bien enregistrées et jouées avec ardeur par de jeunes musiciens doués d’un grand talent.

El Gran Teatro del Mundo, Lully’s followers in Germany,  Works by Fisher, Muffat, Telemann,

1 CD Ambronay Éditions AMY 314

Trois cantates françaises sous Louis XV le Bien Aimé

 C’est au Château Filhot de Sauternes que les Chantres de Saint-Hilaire de Sauternes, ensemble à géométrie variable qui se consacre, sous la direction du flûtiste François-Xavier Lacroux, à la musique du premier baroque français, ont enregistré, élargissant leur répertoire, trois cantates du second âge baroque entrelardées d’airs pour orchestre puisés dans la « Sérénade en trois suites de pièces » de Pignolet de Montéclair brillamment interprétés. De François Couperin (le Grand), la cantate « Ariane consolée par Bacchus » fort bien chantée par le haute-contre Guillaume Figiel Delpech, suivie de la cantate « pour dessus et flûte allemande, Léandre et Héro » de Clérambault que distille finement la soprano Cécile Larroche ; et enfin du compositeur d’origine italienne, peu connu de nos jours, Jean-Baptiste (Bastitin) Stuck (1680-1755), auteur de quatre recueils de cantates écrites entre 1706 et 1714 , la cantate « Héraclite et Démocrite », pour dessus haute-contre et orchestre, où se croisent à plaisir les deux solistes qu’on avait salués précédemment. Ces œuvres qu’on découvrira ici sont tirées d’un recueil qui appartenait au Chevalier de Chavoye, officier de la Marine de louis Xv, amateur éclairé et sans doute chanteur lui-même. Dans les styles croisés de France et d’Italie, c’est admirablement restitué.

Une soirée chez le Chevalier de Chavoye, marin de Louis XV, Les Chantres de Saint-Hilaire Sauternes, Fr.-X. Lacroux dir., 1 CD Hortus 202

Âme éternelle

Sous le titre « Anima Aeterna » (Âme éternelle), l’ensemble baroque, orchestre et chœur, Il Pomo d’Oro que dirige avec maestria  le claveciniste (et organiste) italien Francesco Corti, offre un écrin de luxe  au contre-ténor polonais Jakub Jósef Orlinski (dont on avait salué il y a peu son beau CD « Facce d’amore »), pour un superbe récital dédié à la musique sacrée du premier XVIIIesiècle, ici des œuvres  du Tchèque Zelenka, de l’Autrichien Fux, du Portugais De Almeida, des Italiens Nucci et Manna et s’achevant sur une brève antienne de Haendel, « Alleluja, Amen » ; vaste panorama des musiques d’Europe centrale et méridionale. Et tout d’abord deux somptueux motets de  Jan Dismas Zelenka au cœur desquels Orlinski déploie sa fabuleuse virtuosité, associé dans le second, « Laetatus sum », à la non moins virtuose soprano égyptienne Fatma Said. Autre motet brillant, écrit pour alto, chœur et orchestre, le « Laudate pueri »  de Gennaro Manna. Ponctué d’un éclatant solo de trompette, un air extrait de l’oratorio « Il David trionfante » de Bartolomeo Nucci. Ces deux œuvres en première mondiale au disque. On appréciera aussi, sur un mode plus méditatif, l’air du « pécheur contrit » extrait de l’oratorio «  Il Fonte della salute » de Johann Joseph Fux, accompagné d’un paridon, délicat instrument de la famille des violes. 

Anima Aeterna, J.-J. Orlinski, Il Pomo d’Oro, Fr. Corti dir.,  1 CD Erato 0190296743900

Jéliote, haute-contre des Lumières

Bien rares sont les mélomanes qui connaissent le Béarnais Pierre de Jéliote (1713-1797), peut-être le plus célèbre haute-contre en France durant le siècle des Lumières qu’il traversa musicalement. Pour lui, Rameau composa des airs qu’on retrouve dans ce CD, fort opportunément  enregistrés par le haute-contre belge Reinoud van Mechelen  entouré des musiciens de son ensemble  A Nocte temporis. Cinq airs puisés dans les opéras « Hippolyte et Aricie », « Dardanus », « Platée », « Castor et Pollux ». D’autres musiciens ont été chantés par Jéliote : Colin de Blamont, Rebel, Mion, Leclair, Dauvergne qu’on pourra savourer dans leur diversité qui est aussi celle de leur interprète. Mais Jéliote ne se contenta pas de chanter magnifiquement  ces compositeurs du XVIIIesiècle ; il fut instrumentiste à la Cour – il jouait du violon, du violoncelle et de la guitare – et composa les intermèdes d’une comédie de La Noue, « Zélisca », dont on pourra apprécier un très bel air. Un précieux récital.

Jéliote, haute-contre de Rameau, E. Van Mechelen, haute-contre et dir., Ensemble A Nocte Temporis, 1CD Alpha Classics Alpha 753

Händel et Scarlatti face à face

Le Cardinal Pietro Ottoboni invita, dit-on, en 1709, dans son palais Orsini, Georg Friedrich Haendel et Domenico Scarlatti tous deux âgés de vingt-quatre ans pour un duel musical au clavecin et à l’orgue. Nul trace manuscrite de ce duel dont Scarlatti dit pourtant qu’il l’avait remporté au clavecin Haendel l’ayant gagné à l’orgue ! C’est cette rencontre extraordinaire qu’évoque le CD qu’a enregistré le claveciniste italien Cristiano Gaudio, professeur au Conservatoire de Bergame et lauréat de maints prix prestigieux. Pour ce programme il a joué de deux instruments modernes d’après deux clavecins d’origine germanique et italienne. Au total, dix Sonates de Scarlatti représentatives de son style propre face à quatre Toccatas, une Chacone,  une Sonate et une Suite de Haendel datant probablement de son séjour en Italie au début du XVIIIesiècle. Fascinant. Une interprétation remarquable qui rend pleinement justice à ces œuvres de jeunes compositeurs talentueux, qu’il serait malaisé de départager, par un musicien qui a leur âge et témoigne lui aussi d’un grand talent. 

Händel vs Scarlatti, Cr. Gaudio, clavecin,1 CD Encelade ECL 2003

Littoral

Fabien Touchard est un compositeur et pianiste français, professeur au Conservatoire de Paris, auteur de ce CD au titre singulier, « Littoral », qui évoque cet espace incertain entre terre en mer ; ce sont là neuf « Improvisations », quatre « Préludes pour piano multiple » dont l’exécution a été confiée au jeune pianiste Philippe Hattat, et trois « Pop Songs » que susurre la comédienne Sarah-Jane Sauvegrain sur des textes de poètes anglais que l’on retrouve insérés entre les pages musicales ; cinq poèmes de William Congreve, William Blake et Lord Byron dont Sarah-Jane Sauvegrain murmure des extraits de sa belle voix d’alto. Ces poèmes, vous les trouverez reproduits en intégralité dans le livret qui accompagne ce CD, qui ne donne aucune autre information. Mais la musique très « classique » de Fabien Touchard se suffit à elle-même, les œuvres des poètes britanniques emportant l’auditeur dans un espace sonore entre terre et mer, bruyant ou apaisé. On prêtera à ce CD une oreille attentive et bienveillante.

Fabien Touchard, Littoral, S.-J. Sauvegrain, voix, Ph. Hattat & F. Touchard, pianos, 1 CD Hortus, Hortus198

Corps et Âme

« Je vous ai jeté un sort », tel est le titre énigmatique emprunté  à la chanson de Jay Hawkins sur quoi s’achève cette belle pérégrination du baroque au jazz que nous offre l’ensemble Body and Soul (Corps et âme) fondé en 2018 par la soprano, pianiste, violoniste et contrebassiste Ellen Giacone, française d’origine italo-néerlandaise. Quatre musiciens entourent la cantatrice qui en outre dirige l’ensemble ;  celui-ci joue sur instruments anciens (archiluth, cornet, cervelas ou basson à saucisse, instrument à anche, typique de la Renaissance, viole de gambe mais aussi guitare basse, contrebasse et batterie) ce qui nous vaut un passionnant va et vient entre musiques de la Renaissance européenne et du premier baroque (XVIIesiècle) et du XXesiècle américain, magnifiquement restituées et revivifiées souvent sur le plan instrumental par des compositions additionnelles et des arrangements de l’un des musiciens de l’ensemble, le luthiste Srdjan Berdovic. Des pages envoûtantes de John Wilson, John Dowland, Gabriel Bataille, Henry Purcell, John Eccles, Stefano Landi face à celles d’Arthur Hamilton, Richard Rodgers, Hans Lang ou Jay Hawkins. À savourer pleinement.

I put a Spell on You, Body and Soul Consort, E. Giacone, voix & dir., 1 CD Les Belles Écouteuses

Des voyages en hiver

Le trio a cappella « Les itinérantes » est né de la rencontre en 2017, au cours d’un concert, de trois jeunes chanteuses venues d’horizon musicaux différents, Pauline Langlois de Swarte de formation classique, Manon Cousin formée au jazz et à la chanson, Élodie Pont travaillant dans les musiques du monde… Cela nous vaut un premier CD consacré aux « Voyages d’hiver », alentour de Noël, évoqués au travers de seize chansons et mélodies d’origines temporelles et géographiques variées (France, Angleterre, Catalogne, Brésil, Russie, Lettonie, Italie, Irlande, Roumanie…), la onzième de la plume même d’Élodie Pont dans une langue qu’elle a inventée ! Chansons et mélodies qui ont vu le jour du XIIIe  au XXIesiècle. On écoutera avec plaisir, entre autres, la transcription originale d’un extrait de « Casse-Noisette » de Tchaïkovski, sous le titre « La Fée Dragée » due à Pauline Langlois de Swarte Accompagnement discret, ici et là, des percussions de Thierry Gomar. C’est une réussite absolue qui transporte le mélomane dans toutes sortes de mondes avec un goût très sûr. Diction parfaite de ces interprètes prometteuses. 

Voyages d’hiver,Les Itinérantes, chant, 1 CD Ambronay Éditions AMY058

Être une chanteuse…?

Sous un titre tout à la fois énigmatique et provocateur, Carl Ghazarossian offre un récital de Lieder et de mélodies  que chantent des cantatrices auxquelles il rend ici hommage en les interprétant. Le paradoxe n’est qu’apparent si l’on se souvient qu’à l’époque baroque, à l’opéra, les héros vaillants étaient chantés par des femmes ou des castrats à la voix de soprano faisant place ensuite aux ténors à l’époque classique puis romantique. Carl Ghazarossian qui maîtrise parfaitement les grands rôles de ténors présente longuement le programme qu’il a choisi dans le livret qui accompagne ce CD, de « L’amour et la vie d’une femme » de Schumann dédié à Clara, son égérie, qui deviendrait sa femme, à  Bizet (« Adieux à l’hôtesse arabe), Chausson (sa « Chanson perpétuelle ») et Debussy (« Trois chansons de Bilitis ») et à Ravel (Cinq savoureuses « mélodies populaires grecques ») et Poulenc ( sa fameuse « Dame de Monte-Carlo et les célèbres « Chemins de l’Amour ») sur des textes de poètes lumineux et un merveilleux accompagnement du pianiste Emmanuel Olivier. À savourer pleinement.

J’aurais voulu être une chanteuse, C. Ghazarossian, ténor, E. Olivier, piano, 1 CD Hortus 200

1900

En cette ultime année du XIXesiècle, la France est, avec son exposition universelle au centre du monde et c’est vrai notamment sur le plan musical. En témoigne ce Cd d’une grande sensibilité que la soprano lyrique Estelle et le contre-ténor Guilhem Terrail Béréau consacre à des mélodies et duos de cette fin de siècle sur des poèmes  d’auteurs réputés (Victor Hugo, Henri de Régnier, Charles Baudelaire, Leconte de Lisle, Paul Verlaine) ou moins connus (D. Marval, Maurice Bouchor, Henri Cazalis, Antoine Dorchais) mis en musique par de grands musiciens parmi lesquels Charles-Marie Widor et Claude Debussy (ses fameuses « Ariettes oubliées ») se taillent la part du lion mais Ernest Chausson, Albert Roussel et Henti Duparc ne sont pas en reste ; une seulle femme figure dans ce florilège, la grande Paulin Viadot pour un superbe duo, « Rêverie », sur un texte d’Armand Sylvestre. Le plus de ce programme c’est le piano que joue parfaitement Paul Montag car cinq des six compositeurs figurant sur ce CD sont de grands pianistes et le piano n’est pas ici un simple accompagnement mais dialogue sur le même plan avec les voix. Un régal !

1900, Mélodies françaises et duos,E. Béréau, soprano, G. Terrail, contre-ténor, P. Montag, piano, 1 CD Effervescences.

Les Nocturnes de John Field

Pianiste et compositeur, John Field (1782-1837) d’origine irlandaise a fait toute sa carrière en Russie, à Moscou, où il s’est installé en 1803. On peut le considérer comme l’un des pères fondateurs de l’école de piano russe, mais son influence s’étendit à toute l’Europe : Mendelssohn, Chopin ou Liszt, entre autres l’admiraient. On lui doit ce genre pré-romantique qu’est le « nocturne » qu’illustra Chopin occultant pour la postérité les seize Nocturnes que composa, outre ses sept Concertos pour piano, John Field. Il mourut prématurément à cinquante cinq ans au retour d’une tournée à Naples. Le claviériste Florent Albrecht qui maîtrise aussi bien le clavecin que le piano moderne, offre ici, sur un pianoforte du Napolitain Carlo de Meglio qui date de 1826, finement restauré en 2004 par Ugo Casiglia, et que Field eût pu jouer, une fort délicate lecture, toute en nuances, de quinze des Nocturnes que composa Field entre 1812 et 1835 – outre un opus posthume – dans un « cantabile » qui fait de ces pages un doublon de la voix que le pianoforte perfectionné de cette époque permettait. C’est très beau.

John Field, Nocturnes, F. Albrecht, pianoforte, 1 CD Hortus 197

Chant d’Adieux, de Chopin à Franchomme

Bien rares sont les mélomanes qui savent que le compositeur Auguste Franchomme (1808-1884) fut aussi le plus grand violoncelliste français du XIXesiècle. Professeur au Conservatoire de Paris, il perfectionna également son instrument en le dotant d’une pique sur quoi l’appuyer ce qui accrut sa sonorité en soulageant l’interprète de son poids. Sait-on qu’il fut un des plus fidèles amis de Chopin à Paris où il se rencontrèrent sous la Monarchie de Juillet ? Ensemble ils composèrent un Duo concertant et Franchomme conseilla son ami pour la composition de sa Sonate pour Violoncelle et piano que Chopin lui dédia. Franchomme transcrivit des œuvres  de son ami ce qu’on découvre aux côtés de la Sonate de Chopin dans ce superbe CD. Inédits au disque, sept Préludes de l’opus 28 ou la Valse n°2 de l’opus 34. De Franchomme, trois délicats Nocturnes qui datent de 1838 et font penser tant à Chopin qu’à John Field mais aussi un allègre « Chant d’Adieux » qui donne son nom à ce CD magnifiquement enregistré par le duo que forment depuis 2017 la brune et chaleureuse violoncelliste Juliette Salmona et la blonde et talentueuse pianiste Katherine Nikitine, toutes deux pédagogues en outre. À découvrir impérativement.

Chopin-Franchomme, Chant d’Adieux, J. Salmona, violoncellen K. Nikitine, piano, 1 CD Hortus 205.

Hélène de Montgeroult, de Mozart à Chopin

Hélène de Montgeroult (1764-1836) est considérée, selon son biographe Jérôme Dorival comme un pont entre classicisme et romantisme, s’imposant « comme le chainon manquant entre Mozart et Chopin ». C’est assez dire l’importance de cette compositrice et pianiste virtuose qui joua et enseigna de l’Ancien Régime à la Monarchie de Juillet essentiellement en France où elle fut  la première femme à enseigner au Conservatoire créé par la Révolution française en 1795 avec, cela vaut d’être souligné, le même traitement que les professeurs- hommes !  C’est assez dire aussi le prix du bel album en deux CDs enregistré par l’excellent pianiste Nicolas Horvath qui s’attache à faire connaître les compositrices  françaises au tournant des XVIIIeet XIXesiècles. Ici on découvrira les neuf sonates en trois opus qu’Hélène de Montgeroult composa entre 1795 et 1811 ; du style italien des premières sonates au goût français des dernières – le cantabile qu’autorisaient les perfectionnements du piano forte devenu piano. Illustration parfaite de son « Cours complet pour l’enseignement du piano forte » publié en 1816 et qui fit autorité tout au long du XIXesiècle. C’est parfait. À marquer d’une pierre blanche !

Montgeroult, Complete Piano Sonatas, N. Horvath, piano, 2 CDs Grand Piano GP 885-86.

Bartók et les Danses roumaines

Nous avions découvert le pianiste et pédagogue Matteo Fossi il y a trois ans dans un très beau programme Chopin. Nous le retrouvons dans  ces « Danses populaires roumaines » que Béla Bartók recueillit tout au long de sa carrière en Europe Centrale et transposa, en partie, pour le piano. C’est donc l’ethnomusicologue Bartók qui est ici évoqué au travers de pièces diverses conçues pour le piano, fruits des recherches que le compositeur entreprit durant lapremière moitié du XXesiècle. Il visait à promouvoir les musiques populaires tout en les imitant et se les appropriant pour son œuvre propre. Vaste panorama que brosse admorablement ici Matteao Fossi , qui va des Chants et danses populaires roumaines certes mais au delà avec les « Danses en rythme bulgare » telles qu’évoquées dans son emblématique recueil qu’est le « Mikrokosmos » ou ses « Improvisations sur des chansons hongroises » ; mais ce sont aussi, pages toutes personnelles ses « Deux Élégies » écrites au début du siècle, ou encore sa « Suite op.14 » de 1916, ou enfin son célèbre « Allegro Barbaro », splendide. À savourer sereinement.

Béla Bartók, Danses populaires roumaines, M. Fossi, piano, 1 CD Hortus 203

Le chansonnier de Louvain (suite)

Nous avions salué ici même le CD que l’ensemble Sollazzo avait consacré à quatorze pièces extraites du Chansonnier de Louvain ; c’était là les début d’une intégrale – ce recueil compte cinquante morceaux – dont voici le second volet, douze pages que propodr Sollazzo dirigé  avec force par Anna Danilevskaia depuis sa vihuela de arco, cet instrument venu d’Espagne et proche des violes lorsqu’il est joué avec un archet. Deux groupes de musiciens s’affrontent  dans cet enregistrement, l’« alta capella », trois instruments à vent, deux chalemies de la famille des hautbois, à anche double, et une sacqueboute ténor, ancêtre du trombone, et la « bassa capella », trois instruments à cordes, deux luths et une vihuela de arco. Ils soutiennent trois chanteurs, un contre ténor et deux ténors qui expriment l’amour sous ces formes les plus variées en des musiques  de compositeurs franco-flamands de la Renaissance réputés en leur temps et que ce disque ressuscite à plaisir. Un riche livret l’accompagne judicieusement ; on peut y lire les textes chantés et même ceux des trois morceaux simplement instrumentaux, qui ne le sont pas ! On attend avec impatience les deux CD qui doivent suivre…

Leuven Chansonnier, vol.2, Ou Beau Chastel,Sollazzo Ensemble, A.Danilevskaia, dir., 1 CD Passacaille & Ambronay Éditions 1109.